QUE LA SOUVERAINETÉ EST INALIÉNABLE
La première et la plus importante conséquence j des principes ci-devant établis est que la volonté ^ générale peut seule diriger les forces de l'État se- 1 Ion la fin de son institution, qui est le bien com- j mun (*); car si l'opposition des intérêts particuliers / a rendu nécessaire l'établissement des sociétés, c'est l'accord de ces mêmes intérêts qui l'a rendu possible. C'est ce qu'il y a de commun dans ces différents intérêts qui forme le lien social; et s'il n'y avait pas quelque point dans lequel tous les intérêts s'accordent, nulle société ne saurait exister. Or
1. C'est cette proposition que Rousseau va s'efforcer de justifier et de développer, en analysant, dans les six premiers chapitres de ce livre, l'idée de volonté générale, clef de voûte de tout le système.
155 bu CONTRAT SOCIAL
c'est uniquement sur cet intérêt commun (*) que la société doit être gouvernée.
Je dis donc que la souveraineté ('), n'étant que l'exercice de la volonté générale, ne peut jamais s'aliéner, et que le souverain, qui n'est qu'un être collectif, ne peut être représenté que par lui-même : le pouvoir peut bien se transmettre, mais non pas la volonté.
En effet, s'il n'est pas impossible qu'une volonté particulière s'accorde sur quelque point avec la volonté générale, il est impossible au moins que cet accord soit durable et constant ; car la volonté particulière tend, par sa nature, aux préférences, et la volonté générale à l'égalité (*). 11 est plus impossible encore qu'on ait un garant de cet accord ; quand même il devrait toujours exister, ce ne serait pas un effet de l'art, mais du hasard (*). Le souverain peut bien dire : « Je veux actuellement ce que veut un tel homme, ou du moins ce qu'il dit vouloir ; » mais il ne peut pas dire : « Ce que cet homme voudra demain, je le voudrai encore; » puisqu'il est absurde que la volonté se donne des chaînes pour l'avenir, et puisqu'il ne dépend d'au-
1. Cet intérêt commun est donc l'objet de la volonté générale.