‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 103 sur 149 · DES DÉPUTÉS OTJ REPRÉSENTANTS · texte numérisé non relu

DES DÉPUTÉS OTJ REPRÉSENTANTS

Sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des citoyens, et qu’ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l’Etat est déjà près de sa ruine. Faut-il marcher au combat, ils payent des troupes et restent chez eux ; faut-il aller au conseil, ils nomment des députés et restent chez eux. A force de paresse et d’argent, ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie, et des représentants pour la vendre.

C’est le tracas du commerce et des arts, c’est l’avide intérêt du gain, c’est la mollesse et l’amour des commodités, qui changent les services personnels en argent. On cède une partie de son profit pour l’augmenter à son aise. Donnez de l’argent, et bientôt vous aurez des fers. Ce mot de finance est un

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mot d’esclave ; il est inconnu dans la cité (*). Dans un pays vraiment libre, les citoyens font tout avec leurs bras, et rien avec de l’argent : loin de payer pour s’exempter de leurs devoirs, ils payeraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes: je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes (2).

Mieux l’État est constitué, plus les affaires publiques l’emportent sur les privées dans l’esprit des citoyens. Il y a même beaucoup moins d’affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans les soins particuliers (3). Dans une cité bien conduite, chacun vole aux assemblées ; sous un mauvais gouvernement, nul n’aime à faire un pas

(1) Rousseau unit ici le dédain de la civilisation qu’avaient proclamé ses premiers ouvrages à l’amour de la liberté qui est l’âme du Contrat social , et il sacrifie délibérément à la pureté de l’État toutes les conditions du progrès matériel, scientifique, artistique, etc. — Cf. Proj. de Constit. pour la Corse : « Je regarde les finances comme la graisse du corps politique qui. . . le rend plus lourd que fort. Je veux nourrir l’État d’un aliment plus salutaire. . . » « Ce qui rend le plus pernicieux un système de finances, c’est le financier. . . il ne faut pas de publicains dans l’État » {ouv. cit ., pp. ioo et io4).

(2) Sous l’Ancien Régime, les corvées (dont les prestations en nature d’aujourd’hui sont un dernier vestige) étaient devenues plus impopulaires encore que « la taille » ou les impôts. Au xviiu siècle, on criait sans cesse « A bas la corvée ! ».

(3) Dans l’État idéal de Rousseau, il doit y avoir le moins possible de commerce, extérieur ou intérieur, pas ou peu d’argent monnayé. Cf. Proj. de Const. pour la Corse , passim.

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