LIVRE TROISIÈME
pour sy rendre, parce que nul ne prend intérêt à ce qui s’y fait, qu’on prévoit que la volonté générale n’y dominera pas, et qu’enfin les soins domestiques absorbent tout. Les bonnes lois en font faire de meilleures, les mauvaises en amènent de pires. Sitôt que quelqu'un dit des affaires de l’Etat : que ni importe ? on doit compter que l’Etat est perdu.
L’attiédissement de l’amour de la patrie, l’activité de l’intérêt privé, l’immensité des Etats, les conquêtes, l’abus du gouvernement, ont fait imaginer la voie des députés ou représentants du peuple dans les assemblées de la nation. C’est ce qu’en certain pays on ose appeler le tiers état (*). Ainsi, l’intérêt particulier de deux ordres est mis au premier et second rang ; l’intérêt public n’est qu’au troisième.
La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée (2); elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même ou elle est autre; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement (3). Toute loi
P) On désignait sous ce nom, en France, les représentants de la bourgeoisie aux États-Généraux, la noblesse et le clergé constituant les deux premiers ordres.
(2) Le principe a été démontré plus haut, II, 1 : Rousseau en étudie ici les applications.
(3) Les représentants ne peuvent donc former, selon Rousseau, qu’une sorte de « Conseil d’Etat », chargé de préparer et le rédiger les lois. Mais le peuple doit toujours être au moins consulté par voie de « referendum », selon le langage politique d’aujourd’hui, — C’est le principe dont s’est inspirée la Constitution de l’an I, qui ne fut d’ailleurs pas appliquée.
que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce 11’est point une loi. Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort: il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien (i). Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde.
L’idée des représentants est moderne : elle nous vient du gouvernement féodal (2), de cet inique et absurde gouvernement dans lequel l’espèce humaine est dégradée et où le nom d’homme est en déshonneur (3). Dans les anciennes républiques, et même dans les monarchies, jamais le peuple n’eut de représentants; on ne connaissait pas ce mot-là (4). Il est très singulier qu’à Rome, où les tribuns étaient si sacrés, on n’ait pas même imaginé qu’ils pussent usurper les fonctions du peuple, et qu’au milieu d une si grande multitude ils n’aient jamais tenté de passer de leur chef un seul plébiscite. Qu’on juge cependant de l’embarras que causait quelquefois
(1) Rousseau porterait évidemment le même jugement sur la constitution française d’aujourd’hui.
(2) Rousseau fait allusion à l’institution des États- Généraux, où les pouvoirs des trois ordres étaient en effet confiés à des délégués élus, dont beaucoup avaient même reçu une sorte de mandat impératif. Il a raison d’y voir l’origine du parlementarisme moderne.
(3) A l’époque féodale, le mot homme indiquait une relation de dépendance et de vassalité : on était « l’homme de quelqu’un ». D’où le sens du mot hommage.
(4) Cela est vrai en gros et en théorie. Le sénat athénien était bien chargé de la préparation des lois, mais à Athènes comme à Rome et dans presque tous les États anciens, la volonté du peuple seule, en théorie, donnait force de loi aux décisions.
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la foule par ce qui arriva du temps des Gracques, où une partie des citoyens donnait son suffrage de dessus les toits.
Où le dçoit et la liberté sont toutes choses, les inconvénients ne sont rien. Chez ce sage peuple, tout était mis à sa juste mesure ; il laissait faire à ses licteurs ce que ses tribuns n’eussent osé faire : il ne craignait pas que ses licteurs voulussent le représenter (1).
Pour expliquer cependant comment les tribuns le représentaient quelquefois, il suffît de concevoir comment le gouvernement représente le souverain. La loi n’étant que la déclaration de la volonté générale, il est clair que, dans la puissance législative, le peuple ne peut être représenté; mais il peut et doit l’être dans la puissance exécutive, qui n’est que la force appliquée à la loi. Ceci fait voir qu’en examinant bien les choses on trouverait que très peu de nations ont des lois (2). Quoi qu’il en soit, il est sûr que les tribuns, n’ayant aucune partie du pouvoir exécutif, ne purent jamais représenter le peuple romain par les droits de leurs charges, mais seulement en usurpant sur ceux du sénat (3).
(b Les « assemblées par curies » ayant perdu progressivement leur importance et leur autorité, les patriciens, à l’époque de Cicéron, ne s’y rendaient plus eux-mèmes et chaque curie était simplement représentée par son licteur. — Cela sera expliqué plus au long par Rousseau lui-même, IV, iv.
(*) De véritables lois, émanant vraiment de la volonté générale et du seul pouvoir législatif.
I3) Le sénat romain était en eifet un conseil exécutif et nullement une assemblée législative. Sur les institutions romaines, voir plus loin, IV, iv.
Chez les Grecs, tout ce que le peuple avait à faire, il le faisait par lui-même ; il était sans cesse assemblé sur la place. Il habitait un climat doux ; il n’était point avide; des esclaves faisaient ses travaux; sa grande affaire était sa liberté. N’ayant plus les mêmes avantages, comment conserver les mêmes droits? Vos climats plus durs vous donnent plus de besoins (a) ; six mois de l’année, la place publique n’est pas tenable; vos langues sourdes ne peuvent se faire entendre en plein air; vous donnez plus à votre gain qu’à votre liberté, et vous craignez bien moins l’esclavage que la misère.
Quoi ! la liberté ne se maintient qu’à l’appui de la servitude (*)? Peut-être. Les deux excès se touchent. Tout ce qui n’est point dans la nature a ses inconvénients, et la société civile plus que tout le reste. Il y a telles positions malheureuses où l’on ne peut conserver sa liberté qu’aux dépens de celle d’autrui, et où le citoyen ne peut être parfaitement libre que l’esclave ne soit extrêmement esclave. Telle était la position de Sparte. Pour vous, peuples modernes, vous n’avez point d’esclaves, mais vous l’êtes ; vous payez leur liberté de la vôtre. Vous avez beau vanter cette préférence, j’y trouve plus de lâcheté que d’humanité (2).
(a) Adopter dans les pays froids le luxe et la mollesse des Orientaux, c’est vouloir se donner leurs chaînes ; c’est s’y soumettre encore plus nécessairement qu’eux. (Note de Rousseau J.
P) C’est-à-dire, qu’en s’appuyant sur une population d’esclaves, qui donne aux citoyens le loisir nécessaire à l’exercice de la liberté.
(2) On aperçoit ici nettement le caractère utopique de certaines conceptions de Rousseau, ou plutôt on voit