‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 113 sur 149 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

Enfin, quand l’Etat, près de sa ruine, ne subsiste plus que par une forme illusoire et vaine, que le lien social est rompu dans tous les cœurs, que le plus vil intérêt se pare effrontément du nom Stic ré du bien public, alors la volonté générale devient muette ; tous, guidés par des motifs secrets, n’opinent pas plus comme citoyens que si l’Etat n’eût jamais existé ; et l’on fait passer faussement sous le nom de lois des décrets iniques qui n'ont pour but que l’intérêt particulier.

S’ensuit-il de là que la volonté générale soit anéantie ou corrompue ? Non : elle est toujours constante, inaltérable et pure; mais elle est subordonnée à d’autres qui l’emportent sur elle (*). Chacun, détachant son intérêt de l’intérêt commun, voit bien qu’il ne peut l’en séparer tout à fait ; mais sa part du mal public ne lui paraît rien auprès du bien exclusif qu’il prétend s’approprier. Ce bien particulier excepté, il veut le bien général pour son propre intérêt tout aussi fortement qu’un autre. Même en vendant son suffrage à prix d’argent, il n’éteint pas en lui la volonté générale ; il l’élude. La faute qu’il commet est de changer l’état de la question et de répondre autre chose que ce qu’on lui demande ; en sorte qu’au lieu de dire, par son suffrage, il est avan-

( 1 ) Môme quand tous les appétits particuliers sont déchaînés, la volonté générale reste « constante, inaltérable et pure », — non pas seulement d’une façon abstrait^ et absolue, en ce sens que l’intérêt général subsiste lorsqu’il est méconnu, — mais elle garde même sa réalité psychologique : elle subsiste dans les âmes de tous, mais, au lieu de dominer, elle est subordonnée aux intérêts particuliers. De là tout le mal. — Voir II, iii, et lntrod., I, § 4-

tageux à l'Etat, il dit, il est avantageux à tel homme ou à tel parti que tel ou tel avis passe. Ainsi, la loi de l’ordre public dans les assemblées (*) n’est pas tant d’y maintenir la volonté générale que de faire qu’elle soit toujours interrogée et qu elle réponde toujours.

J’aurais ici bien des réflexions à faire sur le simple droit de voter dans tout acte de souveraineté, droit que rien 11e peut ôter aux citoyens, et sur celui d’opiner, de proposer, de diviser, de discuter, que le gouvernement a toujours grand soin de ne laisser qu'à ses membres; mais cette importante matière demanderait un traité à part, et je ne puis tout dire dans celui-ci.

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