‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 112 sur 149 · QUE LA VOLONTÉ GENERALE EST INDESTRUCTIBLE · texte numérisé non relu

QUE LA VOLONTÉ GENERALE EST INDESTRUCTIBLE

Tant que plusieurs hommes réunis se considèrent comme un seul corps, ils n’ont qu’une seule volonté, qui se rapporte à la commune conservation et au bienêtre général. Alors tous les ressorts de l’Etat sont vigoureux et simples, ses maximes sont claires et lumineuses : il n’a point d’intérêts embrouillés, contradictoires ; le bien commun se montre partout avec évidence, et ne demande que du bon sens pour être aperçu. La paix, l’union, l’égalité sont ennemies des subtilités politiques. Les hommes droits et simples sont difficiles à tromper à cause de leur simplicité ; les leurres, les prétextes raffinés ne leur en imposent point : ils ne sont pas même assez fins pour être dupes. Quand on voit chez le plus heureux peuple du monde des troupes de paysans régler les affaires de l’Etat sous un chêne (*), et se conduire toujours sagement, peut-on s’empêcher de mépriser les raffi-

p) En Suisse, ce genre d’assemblées du peuple s’est conservé jusqu’à aujourd’hui dans quelques cantons.

nements des autres nations, qui se rendent illustres et misérables avec tant d’art et de mystère ?

Un Etat ainsi gouverné a besoin de très peu de lois ; et à mesure qu’il devient nécessaire d’en promulguer de nouvelles, cette nécessité se voit universellement. Le premier qui les propose ne fait que dire ce que tous ont déjà senti, et il n’est question ni de brigues ni d’éloquence pour faire passer en loi ce que chacun a déjà résolu de faire, sitôt qu'il sera sûr que les autres le feront comme lui.

Ce qui trompe les raisonneurs, c’est que, 11e voyant que des Etats mal constitués dès leur origine, ils sont frappés de l'impossibilité d’y maintenir une semblable police. Ils rient d'imaginer toutes les sottises qu’un fourbe adroit, un parleur insinuant, pourrait persuader au peuple de Paris ou de Londres. Us ne savent pas que Cromwell eût été mis aux sonnettes par le peuple de Berne, et le duc de Beaufort à la discipline par les Genevois (1).

Mais quand le nœud social commence à se relâcher et l’Etat à s’affaiblir, quand les intérêts particuliers commencent à se faire sentir et les petites sociétés à influer sur la grande, l’intérêt commun s'altère et trouve des opposants ; l’unanimité ne règne plus dans les voix ; la volonté générale n’est plus la volonté de tous (2) ; il s’élève des contradictions, des débats, et le meilleur avis ne passe point sans disputes.

p) Les sonnettes et la discipline étaient des modes de châtiment locaux, appliqués aux perturbateurs de l’ordre public.

(2) Voir II, ni.

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