LIVRE QUATRIÈME
3oi
suffrages d’un si grand peuple, ces distributions ne se réduisaient pas à des formes indifférentes en ellesmêmes, mais que chacune avait des elfets relatifs aux vues qui la faisaient préférer.
Sans entrer là-dessus en de plus longs détails, il résulte des éclaircissements précédents que les comices par tribus étaient les plus favorables au gouvernement populaire, et les comices par centuries à l’aristocratie. A l’égard des comices par curies, où la seule populace de Rome formait la pluralité, comme ils n’étaient bons qu’à favoriser la tyrannie et les mauvais desseins, ils durent tomber dans le décri, les séditieux eux-mêmes s’abstenant d’un moyen qui mettait trop à découvert leurs projets. Il est certain que toute la majesté du peuple romain ne se trouvait que dans les comices par centuries, qui seuls étaient complets ; attendu que dans les comices par curies manquaient les tribus rustiques, et dans les comices par tribus le sénat et les patriciens.
Quant à la manière de recueillir les suffrages, elle était, chez les premiers Romains, aussi simple qqe leurs mœurs, quoique moins simple encore qu’à Sparte. Chacun donnait son suffrage à haute voix, un greffier les écrivait à mesure ; pluralité de voix dans chaque tribu déterminait le suffrage du peuple; et ainsi des curies et des centuries. Cet usage était bon, tant que l’honnêteté régnait entre les citoyens, et que chacun avait honte de donner publiquement son suffrage à un avis injuste ou à un sujet indigne ; mais quand le peuple se corrompit et qu’on acheta les voix, il convint qu’elles se donnassent en secret pour contenir les acheteurs par
la défiance, et fournir aux fripons le moyen de n’être pas des traîtres (1).
Je sais que Cicéron blâme ce changement et lui attribue en partie la ruine de la république. Mais quoique je sente le poids que doit avoir ici l’autorité de Cicéron, je ne puis être de son avis. Je pense, au contraire, que pour n’avoir pas fait assez de changements semblables , on accéléra la perte de l’État. Comme le régime des gens sains n’est pas propre aux malades, il ne faut pas vouloir gouverner un peuple corrompu par les mêmes lois qui conviennent à un bon peuple. Rien ne prouve mieux cette maxime que la durée de la république de Venise, dont le simulacre existe encore, uniquement parce que ses lois ne conviennent qu’à de méchants hommes.
On distribua donc aux citoyens des tablettes par lesquelles chacun pouvait voter sans qu’on sût quel était son avis ; on établit aussi de nouvelles formalités pour le recueillement des tablettes, le compte des voix, la comparaison des nombres, etc. ; ce qui n’empêcha pas que la fidélité des officiers chargés de ces fonctions (a) ne fût souvent suspectée. On fit enfin, pour empêcher la brigue et le trafic des sufrages, des édits dont la multitude montre l’inutilité.
Vers les derniers temps, on était souvent contraint de recourir à des expédients extraordinaires pour suppléer à l’insuffisance des lois. Tantôt on supposait des prodiges; mais ce moyen, qui pouvait
M) Ce changement fut l’œuvre des lois tabellaire.s , 139- 107 av. J.-G.
(a) Custodes, diribitores, rogatores sutfragiorum. (Note de Rousseau).