‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 144 sur 149 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

la seule force qu’elles tirent d’elles-mêmes sans leur en ajouter aucune autre ; et par là un des grands liens de la société particulière reste sans effet (1). Bien plus, loin d’attacher les cœurs des citoyens à l’État, elle les en détache comme de toutes les choses de la terre. Je ne connais rien de plus contraire à l’esprit social (2).

On nous dit qu’un peuple de vrais chrétiens formerait la plus parfaite société que l’on puisse imaginer. Je ne vois à cette supposition qu’une grande difficulté, c’est qu’une société de vrais chrétiens ne serait plus une société d’hommes (3).

(*) Une religion nationale est donc un des principaux moyens de donner à une société particulière, c’est-à dire à un État, l’unité, le « moi » commun, que Rousseau juge nécessaire à sa vie.

(2) Rousseau déclare approuver complètement le passage suivant d’une lettre de son ami Moultou où cette idée est ainsi commentée (lettre du 21 oct. 17B2) : « Quand vous dites que le christianisme est contraire à l'esprit social, il me semble que cette assertion revient à celle-ci, que la bienveillance se relâche en s’étendant et que le christianisme, nous faisant envisager tous les hommes comme nos frères, nous empêche de mettre une grande différence entre eux et nos concitoyens. De là, le système du christianisme est plus favorable à la société universelle des hommes qu’aux sociétés particulières ; le chrétien est plus cosmopolite que patriote. » (/.-/. R.} ses amis et ses ennemis J9 par Streckeisen-Moultou, t. I, p. 65 ; — cité par M. Dreyfus- Brisac). — Remarquons que Rousseau indique en outre ici cette idée, un peu différente : — que le christianisme détache l’homme des intérêts terrestres et, par suite, le détourne de l’activité politique.

(3) Car ses membres n’auraient plus les passions communes, les sentiments et les volontés de l’humanité. Or, Rousseau a prétendu étudier « les hommes tels qu’ils sont », 1, préamb.

Je dis même que cette société supposée ne serait, avec toute sa perfection, ni la plus forte ni la plus durable : à force d’être parfaite, elle manquerait de liaison (*) ; son vice destructeur serait dans sa perfection même.

Chacun remplirait son devoir; le peuple serait soumis aux lois, les chefs seraient justes et modérés, les magistrats intègres, incorruptibles ; les soldats mépriseraient la mort ; il n’y aurait ni vanité ni luxe : tout cela est fort bien ; mais voyons plus loin.

Le christianisme est une religion toute spirituelle, occupée uniquement des choses du ciel : la ^patrie du chrétien n’est pas de ce monde. Il fait son devoir, il est vrai ; mais il le fait avec une profonde indifférence sur le bon ou mauvais succès de ses soins. Pourvu qu’il n’ait rien à se reprocher, peu lui importe que tout aille bien ou mal ici-bas. Si l’Etat est florissant, à peine ose-t-il jouir de la félicité publique ; il craint de s’enorgueillir de la gloire de son pays ; si l’Etat dépérit, il bénit la main de Dieu qui s’appesantit sur son peuple.

Pour que la société fût paisible et que l’harmonie se maintînt, il faudrait que tous les citoyens, sans exception, fussent également bons chrétiens; mais si malheureusement il s’y trouve un seul ambitieux, un seul hypocrite, un Catilina, par exemple, un Cromwell, celui-là très certainement aura bon marché de ses pieux compatriotes. La charité chrétienne ne permet pas aisément de penser mal de son prochain. Dès qu’il aura trouvé par quelque ruse l’art

( 1 ) II n’y aurait plus d’intérêt commun entre des individus qui renonceraient à tout intérêt particulier.

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