LIVRE QUATRIÈME
de leur en imposer et de s’emparer d une partie l’autorité publique, voilà un homme constitué en dignité : Dieu veut qu’on le respecte ; bientôt voilà une puissance : Dieu veut qu’on lui obéisse. Le dépositaire de cette puissance en abuse-t-il, c’est la verge dont Dieu punit ses enfants. On se ferait conscience de chasser l’usurpateur : il faudrait troubler le repos public, user de violence, verser du sang ; tout cela s’accorde mal avec la douceur du chrétien (*) ; et, après tout, qu’importe qu'on soit libre ou serf dans cette vallée de misère ? L’essentiel est d’aller en paradis, et la résignation n’est qu’un moyen de plus pour cela.
Survient-il quelque guerre étrangère, les citoyens marchent sans peine au combat ; nul d’entre eux ne songe à fuir; ils font leur devoir, mais sans passion pour la victoire ; ils savent plutôt mourir que vaincre. Qu'ils soient vainqueurs ou vaincus, qu'importe ? La Providence ne sait-elle pas mieux qu’eux ce qu’il leur faut ? Qu’on imagine quel parti un ennemi fier, impétueux, passionné, peut tirer de leur stoïcisme ! Mettez vis-à-vis d’eux ces peuples généreux que dévorait l’ardent amour de la gloire et de la patrie ; supposez votre république chrétienne vis-à-vis de Sparte ou de Rome : les pieux chrétiens seront battus, écrasés, détruits, avant d’avoir eu le temps de se reconnaître, ou ne devront leur salut qu’au mépris que leur ennemi concevra pour eux. C’était un beau serment à mon gré que celui des soldats de Fabius (2) ; ils ne jurèrent
P) Du « vrai chrétien », c’est-à-dire du chrétien selon les Évangiles, — non du chrétien historique.
(2) Tite-Live, II, 45.
as de mourir ou de vaincre, ils jurèrent de revenir vainqueurs et tinrent leur serment : jamais des chrétiens n’en eussent fait un pareil ; ils auraient cru tenter Dieu.
Mais je me trompe en disant une république chrétienne ; chacun de ces deux mots exclut l’autre. Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance. Son esprit est trop favorable à la tyrannie, pour qu’elle n’en profite pas toujours. Les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves (*) ; ils le savent, et ne s’en émeuvent guère ; cette courte vie a trop peu de prix à leurs yeux.
Les troupes chrétiennes sont excellentes, nous dit-on. Je le nie. Qu’on m’en montre de telles? Quant à moi, je ne connais point de troupes chrétiennes. On me citera les croisades. Sans disputer sur la valeur des croisés, je remarquerai que, bien loin d’être des chrétiens, c’étaient des soldats du prêtre, c'étaient des citoyens de l’Eglise ; ils se battaient pour son pays spirituel, qu’elle avait rendu temporel, on ne sait comment. A le bien prendre, ceci rentre sous le paganisme ; comme l’Évangile n’établit point une religion nationale, toute guerre sacrée est impossible parmi les chrétiens.
Sous les empereurs païens, les soldats chrétiens étaient braves ; tous les auteurs chrétiens l’assurent, et je le crois : c’était une émulation d’honneur contre
0) Le philosophe allemand contemporain Nietzsche considère aussi la morale chrétienne comme une « morale d’esclaves», faite par des esclaves pour des esclaves, et il y oppose «la morale des maîtres », qui substitue à la résignation et à l’humilité l’amour de la vie et la volonté de l’action.