‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 16 sur 149 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Cette liberté commune est une conséquence de la nature de l’homme (1). Sa première loi est de veiller à sa propre conservation, ses premiers soins sont ceux qu’il se doit à lui-même ; et sitôt qu’il est en âge de raison, lui seul étant juge des moyens propres à le conserver, devient par là son propre maître.

La famille est donc, si l’on veut (2), le premi modèle des sociétés politiques : le chef est l’ima du père, le peuple est l’image des enfants ; et toi étant nés égaux et libres, n’aliènent leur liberté q pour leur utilité. Toute la différence est que, dans la famille, l’amour du père pour ses enfants le paye des soins qu’il leur rend ; et que, dans l’Etat, le plaisir de commander supplée à cet amour que le chef n’a pas pour ses peuples (3).

(1) Cette liberté primitive et commune, c’est-à-dire également possédée par tous, n’est ici fondée par Rousseau sur aucun principe métaphysique, mais sur les conditions en quelque sorte physiologiques de la vie elle-même : la liberté est la conséquence de cette loi de conservation qui pousse tous les êtres à durer, à vouloir vivre, et sans laquelle la vie disparaîtrait. La famille, en tant que lien naturel et pendant la jeunesse de l’enfant seulement, puis la liberté de ce même enfant devenu capable de subvenir à ses besoins, en résultent également : ce sont d’abord des instincts et des faits nécessaires ; la raison intervient ensuite pour les justifier, les diriger et les limiter.

(2) Rousseau accepte, à la rigueur, la comparaison classique et banale de la société et de la famille. Mais il a voulu d’abord établir que la famille elle-même, en tant qu’elle survit au premier besoin naturel, est le résultat d’une convention tacite. La ressemblance de la société avec la famille ne pourra donc plus servir d’objection contre la thèse de Rousseau, à savoir que toutes les institutions sociales reposent sur une convention.

(3) Signalons ici, une fois pour toutes, ce ton d’ironie

IIO

Grotius (*) nie que tout pouvoir humain soit établi en faveur de ceux qui sont gouvernés : il cite l’esclavage en exemple (2). Sa plus constante manière de raisonner est d’établir toujours le droit par le fait (a). On pourrait employer une méthode plus conséquente, mais non plus favorable aux tyrans. Il est donc douteux, selon Grotius, si le genre

mordante, très fréquent dans le Contrat. Rousseau ayant cru devoir s’imposer dans cet ouvrage un style calme et scientifique, sa sensibilité, qui se répandait ailleurs en effusions oratoires et lyriques, se révèle fréquemment sous cette forme.

(f) Grotius, jurisconsulte et historien hollandais, qui vécut longtemps en France, à la cour de Louis XIII, et qui publia à Paris, en 1626, son plus célèbre ouvrage, un grand traité latin en trois livres sur le Droit de la Guerre et de la Paix , dont il sera souvent question dans le Contrat. Cet ouvrage, bientôt traduit dans toutes les langues de l’Europe, a fait longtemps autorité dans toutes les controverses politiques. Les passages que vise ici Rousseau se trouvent au RIe livre, où Grotius traite des lois de la guerre et des droits qu’elle confère ou qu’elle suppose.

(2 j La discussion de la thèse de Grotius se rattache à ce qui précède et à ce qui suit par un lien que l’on aperçoit mal to.ut d’abord. — Rousseau vient de montrer que la famille ne détruit pas la liberté naturelle de tous les hommes, puisqu’elle repose bientôt elle-même sur une convention. Eh bien, l’esclavage ne peut être invoqué davantage contre cette liberté, parce que le prétendù droit du maître sur son esclave se ramène au droit de la force, que Rousseau discutera dans le chapitre III, et que l’esclavage est d’ailleurs absurde et immoral (chap. IV).

(a) « Les savantes recherches sur le droit public ne sont souvent que l’histoire des anciens abus; et on s’est entêté mal à propos, quand on s’est donné la peine de les trop étudier.» ( Traité des intérêts de la France avec ses voisins, par M. le Marquis d’Argenson). Voilà précisément ce qu’a fait Grotius. {Note de Rousseau ).

Page 1