LIVRE PREMIER
Il l
humain appartient à une centaine d’hommes, ou si cette centaine d’hommes appartient au genre humain : et il paraît dans tout son livre pencher pour le premier avis. C’est aussi le sentiment de Hobbes (1). Ainsi, voilà l’espèce humaine divisée en troupeaux de bétail, dont chacun a son chef, qui le garde pour le dévorer.
Comme un pâtre est d une nature supérieure à celle de son troupeau, les pasteurs d’hommes, qui sont leurs chefs, sont aussi d’une nature supérieure à celle de leurs peuples. Ainsi raisonnait, au rapport de Philon (*), l’empereur Caligula, concluant assez bien de cette analogie que les rois .étaient des dieux, ou que les peuples étaient des bêtes.
Le raisonnement de ce Caligula revient à celui de Hobbes et de Grotius. Aristote, avant eux tous, avait dit aussi que les hommes ne sont point natu-
(1) Hobbes, célèbre philosophe anglais du xvne siècle (1698-1679), dont il sera souvent question dans le Contrat. Dans les livres Du Citoyen et Léviathan, il avait expliqué, avant Rousseau, le passage de l'état naturel, où tous les appétits sont déchaînés ( homo homini lupus), à l’état social, où chaque membre de l’État reconnaît des droits et des lois inviolables qui protègent la personne des autres comme la sienne propre ( homo homini deus). Mais Hobbes bâtit son système sur la crainte et sur la force , et il aboutit à justitier le pouvoir absolu des gouvernements, ce qui l’a fait considérer comme l’apologiste de la politique despotique des Stuarts. S’il y a donc des analogies nombreuses entre Hobbes et Rousseau (voir notamment IV, viii), l'esprit et les conclusions des deux doctrines sont profondément distinctes. Voir le livre de M. Georges Lyon, la Philosophie de Hobbes.
(2) Philon d’Alexandrie ou Philon le Juif, mort vers 54 ap. J.-G.
Tellement égaux, mais que les uns naissent pour l’esclavage, et les autres pour la domination ( 1 ).
Aristote avait raison ; mais il prenait reflet pour la cause. Tout homme né dans l’esclavage naît pour l’esclavage, rien n’est plus certain/Les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu’afu désir d’en sortir ; ils aiment leur servitude, comme les compagnons d’Ulysse aimaient leur abrutissement (a). S’il y a donc des esclaves par nature, c’est parce qu’il y a eu des esclaves contre nature. La force a fait les premiers esclaves, leur lâcheté les a perpétués (2).
/ Je n’ai rien dit du roi Adam, ni de l’empereur Noé, père de trois grands monarques qui se partagèrent l’univers, comme firent les enfants de Saturne, qu’on a cru reconnaître en eux. J’espère qu’on me saura gré de cette modération ; car, descendant directement de l’un de ces princes, et peutêtre de la branche aînée, que sais-je si, par la vérification des titres, je ne me trouverais point le légitime roi du genre humain? Quoi qu’il en soit, on ne peut disconvenir qu’Adam n’ait été souverain du monde, comme Robinson de son île, tant qu’il en fut le seul habitant, et ce qu’il y avait de commode dans cet empire était que le monarque, assuré sur son trône, n’avait à craindre ni rébellions, ni guerres, ni conspirateurs.
fl) Aristote, Politique , liv. I, ch. i.
(a) Voyez un petit traité de Plutarque, intitulé : Que les bêtes usent de la raison. ( Note de Rousseau).
(2) Rousseau exprime ici une idée toute moderne et fort importante que l’on a eu souvent occasion de reprendre dans les discussions contemporaines : — Les défauts que présentent en fait certains êtres sont le résultat même des conditions de vie qui leur ont été imposées. Ils sont donc loin de justifier une diminution de leurs droits.