‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 19 sur 149 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DE l’eSCLAVACtE

Puisqu’aucun homme n'a une autorité naturelle sur son semblable, et puisque la force ne produit aucun droit, restent donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes (1).

Si un particulier, dit Grotius, peut aliéner sa liberté et se rendre esclave d’un maître, pourquoi tout un peuple ne pourrait-il pas aliéner la sienne et se rendre sujet d’un roi (2) ? Il y a là bien des mots équivoques qui auraient besoin d’explication ; mais tenons-nous-en à celui d 'aliéner. Aliéner, c’est donner ou vendre. Or, un homme qui se fait esclave d’un autre ne se donne pas; il se vend, tout au

( 1 ) II semble qu’on arrive enfin à la solution de la question posée et que Rousseau va analyser cette idée de convention. Mais il s’arrête encore à la discussion d’une dernière difficulté préliminaire. Il reste en effet une hypothèse possible : si l’autorité ne dérive légitimement ni de la nature ni de la force, elle pourrait encore résulter d’un abandon volontaire, mais total, de l’homme entre les mains de ses semblables. C’est la théorie de Grotius, que Rousseau va discuter.

(2) 11 faut bien comprendre qu’une telle aliénation volontaire ne serait pas une convention, puisqu’il n’y aurait pas engagement réciproque des deux parties, le sujet se donnant au roi sans réserve et sans garantie. Rousseau va donc démontrer qu’un tel acte — ou bien est absurde, étant sans motif raisonnable, et ne peut par suite fonder un droit, — ou bien suppose des engagements mutuels au moins implicites, ce qui nous ramène à l idée d’une convention ou d’un contrat.

pour sa subsistance ; mais un peuple, pouri se vend-il ? Bien loin qu’un roi fournisse à ses sujets leur subsistance, il ne tire la sienne que d’eux ; et, selon Rabelais, un roi ne vit pas de peu. Les sujets donnent donc leur personne, à condition qu’on prendra aussi leur bien? Je ne vois pas ce qu’il leur reste à conserver.

On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile. Soit ; mais qu’y gagnent-ils, si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité, si les vexations de son ministère les désolent plus que ne feraient leurs dissensions ? Qu’y gagnent-ils si cette tranquillité même est une de leurs misères ? On vit tranquille aussi dans les cachots : en est-ce assez pour s’y trouver bien ? Les Grecs enfermés dans l’antre du Cyclope y vivaient tranquilles, en attendant que leur tour vînt d’être dévorés (*).

Dire qu’un homme se donne gratuitement, c’est dire une chose absurde et inconcevable ; un tel acte est illégitime et nul, par cela seul que celui qui le fait n’est pas dans son bon sens. Dire la même chose de tout un peuple, c’est supposer un peuple de fous ; la folie ne fait pas droit.

Quand chacun pourrait s’aliéner lui-méme, il ne peut aliéner ses enfants : ils naissent hommes et

I1) Rousseau n’invoque plus ici une impossibilité logique, mais une simple invraisemblance. Des hommes peuvent en effetT s’abandonner volontairement à un maître dans l’espoir que leur sujétion leur vaudra le repos. — Mauvais calcul, répond Rousseau. Car rien ne leur garantit ce repos même. Il sera bien plus sage d’en faire l’objet d’une convention.

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