LIVRE PREMIER
envers autrui, en ce qui ne déroge point à ce contrat ; car, à l’égard de l’étranger, il devient un être simple, un individu.
Mais le corps politique ou le souverain, ne tirant son être que de la sainteté (*) du contrat, ne peut jamais s’obliger, même envers autrui, à rien qui déroge à cet acte primitif, comme d’aliéner quelque portion de lui-même, ou de se soumettre à un autre souverain. Violer l'acte par lequel il existe serait s’anéantir; et ce qui n’est rien ne produit rien (2).
Sitôt que cette multitude est ainsi réunie en un corps, on ne peut offenser un des membres sans attaquer le corps, encore moins offenser le corps sans que les membres s’en ressentent. (Ainsi le devoir et l’intérêt obligent également les denfc parties contractantes à s’entr’aider mutuellement; et les mêmes hommes doivent chercher à réunir sous ce double rapport tous les avantages qui en dépendent. )
Or, le souverain, n’étant formé que des'particuliers qui le composent, n’a ni ne peut avoir d’intérêt contraire au leur ; par conséquent la puissance souveraine n’a nul besoin de garant envers les sujets, parce qu’il est impossible que le corps veuille nuire à tous ses membres ; et nous verrons ci-après qu’il ne peut nuire à aucun en particulier. Le souverain, par cela seul qu’il est, est toujours tout ce qu’il doit être (3).
(4) C’est-à-dire, de son caractère obligatoire et impératif.
(2) Le contrat social seul donne l’existence à un peuple. Si donc ce contrat cesse d’être respecté, pour quelque autre raison que la volonté des contractants, le peuple cesse d’exister en tant que peuple.
(3) Ces idées seront développées et discutées dans les premiers chapitres du Livre II.
Mais il n'en est, pas ainsi des sujets envers le souverain, auquel, malgré l’intérêt commun, rien ne répondrait de leurs engagements, s’il ne trouvait des moyens de s’assurer de leur fidélité.
En effet, chaque individu peut, comme homme, avoir une volonté particulière contraire ou dissemblable à la volonté générale qu’il a comme citoyen (1). Son intérêt particulier peut lui parler tout autrement que l’intérêt commun ; son existence absolue, et naturellement indépendante, peut lui faire envisager ce qu’il doit à la cause commune comme une contribution gratuite, dont la perte sera moins nuisible aux autres que le payement n’en est onéreux pour lui ; et regardant la personne morale qui constitue l’Etat comme un être de raison, parce que ce n’est pas un homme, il jouirait des droits du citoyen sans vouloir remplir les devoirs du sujet, injustice dont le progrès causerait la ruine du corps politique.
Afin donc que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement, qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps (2) : ce qui ne signifie ^autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre (3) ;
(4) Exemple: Pierre a, comme tous les autres citoyens, pour volonté générale que les impôts soient régulièrement payés. Mais s’il oublie les liens qui l’attachent au corps social pour ne considérer que sa personne individuelle, il peut avoir la volonté particulière d’esquiver le paiement de sa part contributive.
(2) C’est-à-dire, par tout le corps social, par la puissance collective du souverain.
(3) La liberté véritable est, en effet, comme on va le