livre premier
Enfin, chacun se donnant à tous ne se donne à personne (*) ; et, comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquière le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a.
Si donc on écarte du pacte social ce qui n’est pas de son essence, on trouvera qu’il se réduit aux termes suivants : « Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous ta suprême direction de la volonté générale , et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout (2). »
impossible de faire autrement : c’est à cette condition seulement que le pacte social peut porter ses fruits et substituer à l’état de nature un état conventionnel avantageux pour tous. Car si l’individu gardait, après* le pacte, quelques-uns de ses droits naturels, en tant que tels, il serait seul juge de ce qu’il doit faire pour les exercer et pour les protéger ; il se mettrait donc, pour une partie au moins de ses actions, en dehors de la société et au-dessus des lois; on retomberait ainsi dans tous les maux de l’état de nature. Il faut donc admettre que dans l’état social nous ne pouvons prétendre à aucun droit naturel qui ne soit reconnu et garanti par la société.
( 1 ) Benjamin Constant notamment (Cours de Polit . constit ., ch. I) a fortement combattu cette affirmation. Gela est faux, dit-il, car, en se donnant à tous, « on se donne à ceux qui agissent au nom de tous ». Mais Rousseau a précisément voulu proposer un régime dans lequel la volonté générale seule fût efficacement souveraine et dans lequel les magistrats, investis de la puissance publique, ne pussent s’en servir que pour faire exécuter la loi, c’est-à-dire la volonté de tous. — Il s’agira de voir si cela est en effet possible et réalisable.
(2) Ce dernier membre de phrase, assez obscur, signifie que tous les contractants reçoivent des droits égaux, et que le corps social reconnaît chacun d’eux comme membre de l'Etat, devant avoir sa voix dans les assemblées.
A l’instant, au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d’association produit un corps moral et collectif, composé d’autant de membres que l’assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté (*). Cette personne publique, qui se forme ainsi par Funion de toutes les autres, prenait autrefois le nom de cité (a), et prend maintenant celui de république ou de corps politique , lequel est appelé par ses membres Etat quand il est passif, souverain quand il est actif, puissance en le comparant à ses semblables. A l’égard des associés, ils prennent collectivement le nom de peuple , et
(*) Rousseau considère donc un peuple comme un être moral, auquel il attribue tous les caractères de la personnalité. — On verra dans la suite quelles dilïicultés entraîne ce réalisme métaphysique.
(a) Le vrai sens de ce mot s’est presque entièrement elfacé chez les modernes : la plupart prennent une ville pour une cité, et un bourgeois pour un citoyen. Ils ne savent pas que les maisons font la ville, mais que les citoyens font la cité. Cette même erreur coûta cher autrefois aux Carthaginois. Je n’ai pas lu que le titre de cives ait jamais été donné aux sujets d’aucun prince, pas même anciennement aux Macédoniens, ni de nos jours aux Anglais, quoique plus près de la liberté que tous les autres. Les seuls Français prennent tous familièrement ce nom de citoyens , parce qu’ils n’en ont aucune véritable idée, comme on peut le voir dans leurs dictionnaires; sans quoi ils tomberaient, en l’usurpant, dans le crime de lèse-majesté : ce nom, chez eux, exprime une vertu, et non pas un droit. Quand Bodin a voulu parler de nos citoyens et bourgeois, il a fait une lourde bévue en prenant les uns pour les autres. M. d’Alembert ne s’y est pas trompé, et a bien distingué, dans son article Genève , les quatre ordres d’hommes (même cinq, en y comptant les simples étrangers) qui sont dans notre ville, et dont deux seulement composent la république. Nul autre auteur français, que je sache, n’a compris le vrai sens du mot citoyen. ( Note de Rousseau).