LIVRE DEUXIÈME
Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle*ci ne regarde qu’à l’intérêt commun ; l’autre regarde à l’intérêt privé, et n’est qu’une somme de volontés particulières ; mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les moins qui s’entre-détruisent (a), reste pour somme des différences la volonté générale (t).
nul n'est méchant volontairement. Tout homme tend naturellement vers ce qu’il considère comme son bien : aucune volonté ne peut être par conséquent corrompue, car cette tendance est naturelle, juste et nécessaire. Mais il arrive qu’on se trompe dans la détermination de ce bien : les méchants sont justement ceux qui, raisonnant mal, croient trouver leur bien dans des actions qui sont en réalité mauvaises et pour la société et pour eux-mêmes. L’erreur n’est donc pas dans la volonté, qui est toujours droite, mais dans l’intelligence.
(a) « Chaque intérêt, dit le Marquis d’Argenson, a des principes différents. L’accord de deux intérêts particuliers se forme par opposition à celui d’un tiers. » Il eût pu ajouter que l’accord de tous les intérêts se forme par opposition à celui de chacun. S'il n’y avait point d'intérêts différents, à peine sentirait-on l’intérêt commun, qui ne trouverait jamais d’obstacle ; tout irait de lui-même, et la politique cesserait d’être un art ( Note de Rousseau).
I1) Ce passage est très important, car il est la clef du chapitre suivant, et très difficile. Il a été très bien et très précisément expliqué par M. Haymann, J.-J. Rousseau’s Sozialphilosophie, p. 166 et suiv. (Cf. Introd., chap. I, § 4)* — Si l’on considère simplement les volontés de tous les citoyens en tant qu’ils ne songent qu’à leurs intérêts privés, on a la volonté de tous , assemblage incohérent, parce que, tous les intérêts particuliers étant différents, on ne peut en aucune façon comparer les volontés auxquelles ils servent de principes. Mais si les volontés se proposent pour but l’intérêt général, elles devieijnent du même coup comparables: on peut les additionner, en éliminant les plus ou les moins qui s’entre-détruisent, et on saura ainsi
Si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les citoyens n’avaient aucune communication entre eux, du grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté générale, et la délibération serait toujours bonne. Mais quand il se fait des brigues, des associations partielles aux dépens de la grande, la volonté de chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membres, et particulière par rapport à l’Etat ; on peut dire alors qu’il n’y a plus autant de votants que d’hommes, mais seulement autant que d’associations. Les différences deviennent moins nombreuses et donnent un résultat moins général (*). Enfin, quand
ce que la majorité du peuple regarde comme conforme à lintérêt général. On voit donc que, comme Rousseau le dira au chapitre suivant, « ce qui généralise la volonté est moins le nombre des voix que l’intérêt commun qui les unit ». — Par exemple, Pierre, Paul et Jacques, lorsqu’ils ne songent qu’à leurs intérêts privés, veulent, l’un ceci pour telle raison, l’autre cela pour telle autre, etc.; ils veulent donc des choses différentes et pour des raisons différentes : impossible de tirer de là aucune volonté une, générale; ce n’est que la volonté de tous. Mais demandons-leur à chacun s’ils pensent telle loi conforme ou non à l’intérêt général ; chacun en jugera de son point de vue particulier et pourra bien avoir un avis différent de celui de son voisin, mais du moins tous ces avis seront des réponses à une même question et on pourra les comparer et les additionner: Pierre votera pour, Paul contre , Jacques pour : les deux premiers avis s’entredétruisant, on pourra dire que la volonté générale se déclare pour.
J1) La volonté générale étant, en effet, une sorte de volonté moyenne , on calculera d’autant plus exactement cette moyenne qu’on aura considéré un plus grand nombre de volontés particulières. Toute organisation qui tendra à fausser l’expression naturelle et spontanée de ces volontés