LIVRE DEUXIÈME
siens ; et c’est ce même pouvoir qui, dirigé par la volonté générale, porte, comme j’ai dit, le nom de souveraineté (1).
Mais, outre la personne publique, nous avons à considérer les personnes privées qui la composent, et dont la vie et la liberté sont naturellement indépendantes d’elle. Il s’agit donc de bien distinguer les droits respectifs des citoyens et du souverain ( a ), et les devoirs qu’ont à remplir les premiers en qualité de sujets, du droit naturel dont ils doivent jouir en qualité d’hommes (2).
p) Voir en effet ci-dessus, I, vi et vu.
(a) Lecteurs attentifs, ne vous pressez pas, je vous prie, de m’accuser ici de contradiction. Je n’ai pu l’éviter dans les ternies, vu la pauvreté de la langue ; mais attendez ( Note de Rousseau).
(2) C’est ici le passage le plus difficile peut-être de tout le Contrat social ; M. Faguet le déclare « inextricable » (Polit, comparée , p. 21). Rousseau invoque comme excuse, dans sa note, « la pauvreté de la langue » qui le condamne à se contredire « dans les termes ». Il faut avouer qu’il n’a pas pris ici toutes les précautions nécessaires pour éviter ce défaut. « Dans les termes », en effet, il a, comme à plaisir, accumulé les contradictions. Comment, après le pacte par lequel les individus se sont abandonnés à la société, tout entiers et avec la totalité de leurs droits naturels, peut-il être encore question d’un « droit naturel » attaché à la « qualité d’homme », et de limites apportées à la toute puissance du souverain ? Entre les principes posés au liv. I, ch. vi et vu, et les termes employés ici, la contradiction est formelle. Pourtant je crois que Rousseau a raison de soutenir que cette contradiction n’atteint pas le fond de son raisonnement et je vais essayer de montrer que la théorie qui suit, — théorie subtile et que l’on a rarement pris la peine de comprendre et de discuter, — est du moins parfaitement logique et s’accorde avec les principes antérieurement posés. Cf. Introd., Ch, I, § 4 et 6.
On convient ( 1 ) que tout ce que chacun aliène, par le pacte social, de sa puissance, de ses biens, de sa liberté, c’est seulement la partie de tout cela dont l’usage importe à la communauté ; mais il faut convenir aussi que le souverain seul est juge de cette importance (2).
Tous les services qu’un citoyen peut rendre à TEtat, il les lui doit sitôt que le souverain les demande ; mais le souverain, de son côté, ne peut (3)
P) Ce mot crée une nouvelle équivoque. Il ne s’agit pas ici d’une convention entre les hommes, telle que le contrat social. Rousseau veut dire simplement : « Nous sommes d’accord, mes adversaires et moi,...» ou, en d’autres termes, « je concède à mes adversaires, que tout ce que chacun aliène... etc., mais il faut que mes adversaires conviennent à leur tour que le souverain seul... etc. ».
(2) Le raisonnement de Rousseau est le suivant: En fait, la société n’a pas besoin d’exercer la totalité de la puissance dont l’individu s’est dépouillé en sa faveur ; mais il faut convenir que la société seule est juge de décider quels droits elle laissera à l’individu et quelle puissance elle conférera au souverain. Cela est nécessaire, parce que, sans cela, le contrat social ne produirait plus ses effets utiles (voir I, vi, p. 128, note 3). Il y a donc à distinguer une question de droit et une question de fait : en droit , l’individu se dépouille totalement et le souverain est tout-puissant ; mais, en fait , le souverain n’a pas intérêt à user de toute cette puissance. Dès lors, il résulte de ce fait l’obligation pour le souverain de n’exercer son autorité que dans les limites où cela est avantageux à tous et conforme aux fins de la société : et ce n’est pas là seulement un devoir moral , c’est en quelque sorte une nécessité logique, car, en agissant autrement, le souverain oublierait que sa puissance ne lui est donnée par le contrat que dans l’intérêt de tous ; il détruirait lui-même le fondement légitime de son autorité, et sa conduite serait absurde
(3) Nouvelle contradiction « dans les termes ». Matériel-