LIVRE DEUXIÈME
obéissent avec liberté (*), et portassent docilement le joug de la félicité publique.
Cette raison sublime, qui s’élève au-dessus de la portée des hommes vulgaires, est celle dont le législateur met les décisions dans la bouche des immortels, pour entraîner par l’autorité divine ceux que ne pourrait ébranler la prudence humaine (a). Mais il n’appartient pas à tout homme de faire parler les dieux, ni d’en être cru (2) quand il s’annonce pour être
(4) Des lois sociales édictées par les mêmes divinités qui ont établi les lois naturelles devaient apparaître aux anciens hommes comme également inéluctables, et, quoi qu’ils ne pussent pas encore comprendre Futilité pratique qui décidera plus tard des citoyens plus éclairés à y obéir avec liberté, leur obéissance cependant était libre aussi en un autre sens, car c’est volontairement qu’ils s’inclinaient devant une nécessité mystérieuse et d’autant plus respectée. « La dépendance des choses, dit Rousseau dans YÉmile (liv. II), n’ayant aucune moralité, ne nuit point à la liberté. ...» Cf. Introd., ch. I, § 2.
(a) « E veramente, dit Machiavel, mai non fù alcuno ordinatore di leggi straordinarie in un popolo, che non ricorresse a Dio, perché altrimenti non sarebbero accettate ; perché sono molti boni conosciuti da uno prudente, i quali non hanno in se ragioni evid.enti da potergli persuadere ad altrui. » ( Discoî'si sopra Tito Livio , 1. I, c. xi.) ( Note de Rousseau ). « A la vérité, jamais il n’y eut, dans aucun peuple, de législateur extraordinaire qui ne recourût à Dieu, car autrement ses lois n’eussent pas été acceptées ; il y a en effet beaucoup de vérités utiles que peut connaître un sage et qui n’ont pas en elles de raisons si évidentes qu’elles puissent convaincre les autres. »
(2) Quelques éditeurs ont supprimé « en », ce qui donne un sens beaucoup plus simple. Mais le même texte est aussi donné par le Ms. de Genève (éd. Dreyfus, p. 299); il faut donc entendre que le génie du législateur doit, en quelque sorte, forcer les dieux à justifier ses prédictions.
leur interprète. La grande àme du législateur est le seul miracle qui doit prouver sa mission. Tout homme peut graver des tables de pierre, ou acheter un oracle, ou feindre un secret commerce avec quelque divinité, ou dresser un oiseau pour lui parler à l’oreille, ou trouver d’autres moyens grossiers d’en imposer au peuple (*). Celui qui ne saura que cela pourra même assembler par hasard une troupe d’insensés ; mais il ne fondera jamais un empire, et son extravagant ouvrage périra bientôt avec lui. De vains prestiges forment un lien passager ; il n’y a que la sagesse qui le rende durable. La loi judaïque, toujours subsistante, celle de l’enfant d’Ismaël (2) qui, depuis dix siècles, régit la moitié du monde, annoncent encore aujourd’hui les grands hommes qui les ont dictées ; et tandis que l’orgueilleuse philosophie ou Taveugle esprit de parti ne voit en eux que d’heureux imposteurs (3), le vrai politique admire dans leurs institutions ce grand et puissant génie qui préside aux établissements durables .
Il ne faut pas, de tout ceci, conclure avec Warburton (4) que la politique et la religion aient parmi nous un objet commun, mais- que, dans l’origine des nations, l’une sert d’instrument à l’autre.
(1) Allusion aux prodiges invoqués par les législateurs antiques, Moïse, Numa, etc.
(2) Mahomet; les Arabes étaient considérés comme descendants des Ismaélites.
J3) Cette critique est dirigée contre Voltaire et les Encyclopédistes : Voltaire, dans sa pièce de Mahomet , traite constamment celui-ci d’imposteur.
(4) Warburton, évêque de Gloucester, 1698-1770, auteur d’ouvrages théologiques et d'un traité sur YAlCiance de V Eglise avec L’Etat (1736).
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peuple ; enfin vient F administration suprême, qui écrase tout. Tant de surcharges épuisent continuellement les sujets : loin d'être mieux gouvernés par tous ces différents ordres, ils le sont moins bien que s’il n*y en avait qu’un seul au-dessus deux. Cependant à peine reste-t-il des ressources pour les cas extraordinaires ; et, quand il y faut recourir, l’Etat est toujours à la veille de sa ruine.
Ce n’est pas tout : non-seulement le gouvernement a moins de vigueur et de célérité pour faire observer les lois, empêcher les vexations, corriger les abus, prévenir les entreprises séditieuses qui peuvent se faire dans des lieux éloignés ; mais le peuple a moins d’affection pour ses chefs, qu’il ne voit jamais, pour la patrie, qui est à ses yeux comme le monde, et pour ses concitoyens, dont la plupart lui sont étrangers. Les mêmes lois ne peuvent convenir à tant de provinces diverses qui ont des mœurs différentes, qui vivent sous des climats opposés, et qui ne peuvent souffrir la même forme de gouvernement. Des lois différentes n’engendrent que trouble et confusion parmi des peuples qui, vivant sous les mêmes chefs et dans une communication continuelle, passent ou se marient les uns chez les autres, et, soumis à d’autres coutumes, ne savent jamais si leur patrimoine est bien à eux (*). Les talents sont enfouis, les vertus ignorées, les vices impunis, dans
(' ) Rousseau ne condamne pas ici l’idée d’États fédératifs, dont nous verrons qu’il est au contraire partisan ; mais un peuple unique ne peut s’accommoder de lois diverses pour ses différentes parties ; il vaut mieux que celles-ci soient vraiment autonomes et forment chacune un État distinct, quitte à ce que ces États se fédèrent pour se défendre.
cette multitude d’hommes inconnus les uns aux autres, que le siège de l’administration suprême rassemble dans un même lieu. Les chefs, accablés d’affaires, ne voient rien par eux-mêmes ; des commis gouvernent l’Etat. Enfin, les mesures qu’il faut prendre pour maintenir l’autorité générale, à laquelle tant d’officiers éloignés veulent se soustraire ou en imposer, absorbent tous les soins publics ; il n’en reste plus pour le bonheur du peuple ; à peine en reste-t-il pour sa défense au besoin, et c’est ainsi qu’un corps trop grand pour sa constitution s’affaisse et périt écrasé sous son propre poids.
D’un autre côté, l’Etat doit se donner une certaine base pour avoir de la solidité, pour résister aux secousses qu’il ne manquera pas d’éprouver, et aux efforts qu'il sera contraint de faire pour se soutenir ; car tous les peuples ont une espèce de force centrifuge par laquelle ils agissent continuellement les uns contre les autres, et tendent à s’agrandir aux dépens de leurs voisins, comme les tourbillons de Descartes. Ainsi les faibles risquent d’être bientôt engloutis ; et nul ne peut guère se conserver qu’en se mettant avec tous dans une espèce d’équilibre qui rende la compression partout à peu près égale (1).
On voit par là qu’il y a des raisons de s’étendre et des raisons de se resserrer ; et ce n’est pas le moindre talent du politique de trouvér entre les unes et les autres la proportion la plus avantageuse
(4) C’est à peu près ce qu’on entend par l’expression d’ équilibre européen : à défaut d’équilibre réel entre les États, des alliances plus ou moins durables remédient à leur inégalité et constituent un équilibre artificiel.