‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 60 sur 149 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

est autant de force ôtée au corps de l’Etat ; l’égalité, parce que la liberté ne peut subsister sans elle.

J’ai déjà dit (*) ce que c’est que la liberté civile ; à l’égard de l’égalité, il ne faut pas entendre par ce mot que les degrés de puissance et de richesse soient absolument les mêmes ; mais que, quant à la puissance, elle soit au-dessous de toute violence (2), et ne s’exerce jamais qu’en vertu du rang et des lois ; et, quant à la richesse, que nul citoyen ne soit assez opulent pour en pouvoir acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre (à) : ce qui suppose, du côté des grands, modération de biens et de crédit ; et, du côté des petits, modération d’avarice et de convoitise (3).

p) I, VIII.

(2) C’est-à-dire, que nul n’ait assez de puissance et nul assez de faiblesse pour que l’un puisse faire violence à l’autre impunément.

(a) Voulez-vous donc donner à l’État de la consistance? Rapprochez les degrés extrêmes autant qu’il est possible ; ne souffrez ni des gens opulents ni des gueux. Ces deux états, naturellement inséparables, sont également funestes au bien commun ; de l’un sortent les fauteurs de la tyrannie, et de l’autre les tyrans ; c’est toujours entre eux que se fait le trafic de la liberté publique : l’un l’achète et l’autre la vend. (Note de Rousseau) .

(3) En définissant l’égalité des richesses, Rousseau ne se place pas au point de vue des besoins des hommes et de leur droit à la vie ou au bien-être : il veut enlever à la corruption politique les facilités qu’elle trouve dans l’extrême misère ; ce sont donc des considérations surtout politiques, bien plus que morales ou sociales. L’expérience a montré d’ailleurs que la misère de la masse n’est ni la seule ni même la principale condition de la corruption politique. — Quant aux moyens de réaliser cette vague égalité, Rousseau se borne ici, semble-t-il, à recommander

Cette égalité, disent-ils (*), est une chimère de spéculation qui ne peut exister dans la pratique. Mais si Tahus est inévitable, s’ensuit-il qu’il ne faille pas au moins le régler ? C’est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l’égalité, que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir (*).

des vertus plutôt qu’à proposer des mesures législatives propres à la réaliser. — On trouve dans le Projet de Constitution pour la Corse ( ouv . cit., p. 72 et 100) ces déclarations beaucoup plus précises : « La loi fondamentale de votre institution doit être l’égalité. . . L’Etat ne doit accorder de distinctions qu’au mérite, aux vertus, aux services rendus à la patrie, et ces distinctions ne doivent pas être plus héréditaires que ne le sont les qualités sur lesquelles elles

sont fondées — Loin de vouloir que l’Etat soit pauvre,

je voudrais au contraire qu’il eût tout, et que chacun n'eût sa part aux biens communs qu'en proportion de ses services. ... Il suffît de faire entendre ici ma pensée, qui n’est pas de détruire absolument la propriété particulière , parce que cela est impossible , mais d, la renfermer dans les plus étroites bornes , de lui donner une mesure, une règle, un frein qui la contienne, la dirige, la subjugue et la tienne toujours subordonnée au bien public. . . »

(4) Les adversaires de cette théorie.

(2) Formule admirable de concision et de profondeur, qui me paraît parfaitement exprimer l’esprit de la politique égalitaire. — La force des choses tend à détruire l’égalité, d’abord parce que les individus naissent naturellement dissemblables par la puissance physique et intellectuelle, ensuite parce que les volontés particulières se portent toujours vers « les préférences » et agissent en vue des intérêts privés, enfin parce que la concurrence et la « lutte pour la vie » déterminent une sélection naturelle sans cesse renouvelée et par suite une différenciation croissante des individus. C’est justement le rôle de la législation que de contrebalancer ces forces naturelles et d’imposer à l’inégalité des bornes telles que la puissance des forts ne détruise pas la liberté des faibles.

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