‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 61 sur 149 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Mais ces objets généraux de toute bonne institution doivent être modifiés en chaque pays par les rapports qui naissent tant de la situation locale que du caractère des habitants ; et c’est sur ces rapports qu'il faut assigner à chaque peuple un système particulier d’institution, qui soit le meilleur, non peutêtre en lui-même, mais pour l’Etat auquel il est destiné. Par exemple, le sol est il ingrat et stérile, ou le pays trop serré pour les habitants ? tournezvous du côté de l’industrie et des arts, dont vous échangerez les productions contre les denrées qui vous manquent. Au contraire, occupez-vous de riches plaines et des coteaux fertiles ? dans un bon terrain, manquez-vous d’habitants ? donnez tous vos soins à l’agriculture, qui multiplie les hommes, et chassez les arts, qui ne feraient qu’achever de dépeupler le pays, en attroupant sur quelques points du territoire le peu d’habitants qu’il a (a). Occupez-vous des rivages étendus et commodes ? couvrez la mer de vaisseaux, cultivez le commerce et la navigation ; vous aurez une existence brillante et courte. La mer ne baigne-t-elle sur vos côtes que des rochers presque inaccessibles ? restez barbares et ichthyophages (*) ; vous en vivrez plus tranquilles, meilleurs peut-être, et sûrement plus heureux. En un mot, outre les maximes communes à tous, chaque peuple renferme en lui quelque cause

{a) Quelque branche de commerce extérieur, dit M. d’Argenson, ne répand guère qu’une fausse utilité pour un royaume en général : elle peut enrichir quelques particuliers, même quelques villes ; mais la nation entière n’y gagne rien et le peuple n’en est pas mieux ( Note de Rousseau).

p) Qui se nourrit de poisson.

qui les ordonne d’une manière particulière, et rend sa législation propre à lui seul. C’est ainsi qu’autrefois les Hébreux, et récemment les Arabes, ont eu pour principal objet la religion, les Athéniens les lettres, Carthage et Tyr le commerce, Rhodes la marine, Sparte la guerre, et Rome la vertu. L’auteur de Y Esprit des Lois a montré dans des foules d’exemples par quel art le législateur dirige l’institution vers chacun de ces objets.

Ce qui rend la constitution d’un Etat véritablement solide et durable, c’est quand les convenances sont tellement observées, que les rapports naturels et les lois tombent toujours de concert sur les mêmes points, et que celles-ci ne font, pour ainsi dire, qu’assurer, accompagner, rectifier les autres. Mais si le législateur, se trompant dans son objet, prend un principe different de celui qui naît de la nature des choses ; que l’un tende à la servitude et l’autre à la liberté ; l’un aux richesses, l’autre à la population ; l’un à la paix, l’autre aux conquêtes ; on verra les lois s’affaiblir insensiblement, la constitution s’altérer, et l’État ne cessera d’être agité jusqu’à ce qu’il soit détruit ou changé, et que l’invincible nature ait repris son empire (1).

J1) Gela ne veut pas dire que, là où la nature pousse un peuple à la servitude, le législateur doit se proposer aussi le même objet : mais un tel peuple n’est pas accessible du tout à la législation.

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