DU GOUVERNEMENT EN GENERAL
J'avertis le lecteur que ce chapitre doit être lu posément, et que je ne sais pas l’art d’être clair pour qui ne veut pas être attentif.
Toute action libre a deux causes qui concourent à la produire : l’une morale, savoir la volonté qui détermine l’acte, l’autre physique, savoir la puissance qui l’exécute. Quand je marche vers un objet, il faut premièrement que j’y veuille aller ; en second lieu, que mes pieds m’y portent. Qu’un paralytique veuille courir, qu’un homme agile ne le veuille pas, tous deux resteront en place. Le corps politique a les mêmes mobiles : on y distingue de même la force et la volonté ; celle-ci sous le nom de puissance législa -
tive, l’autre sous le nom de puissance exécutive (1). Rien ne s'y fait ou ne s’y doit faire sans leur concours.
Nous avons vu que la puissance législative appartient au peuple, et ne peut appartenir qu‘à lui. Il est aisé de voir, au contraire, par les principes cidevant établis (2), que la puissance exécutive ne peut appartenir à la généralité comme législatrice ou souveraine, parce que cette puissance ne consiste qu’en des actes particuliers qui ne sont point du ressort de la loi, ni par conséquent de celui du souverain, dont tous les actes ne peuvent être que des lois.
Il faut donc à la force publique un agent propre qui la réunisse et la mette en œuvre selon les directions de la volonté générale, qui serve à la communication de l’État et du souverain, qui fasse en quelque sorte dans la personne publique ce que fait dans l’homme l’union de l’âme et du corps (3). Voilà quelle est, dans l’État, la raison du gouvernement, confondu mal à propos avec le souverain, dont il n’est que le ministre.
Qu’est-ce donc que le gouvernement (4) ? Un ^orps intermédiaire établi entre les sujets et le sou-
(i) Comparer la distinction analogue de Montesquieu, Espr . d. L., XI, vi.
(*) II, iv et vi.
(3) Comparaison tirée de la philosophie cartésienne : pour Descartes, il n'y a pas seulement dans l’homme deux principes substantiellement distincts, l’âme et le corps, il y a aussi un troisième principe intermédiaire, mal délini d’ailleurs, qui est Yunion des deux autres.
(4) Ces définitions sont essentielles à retenir et doivent être ajoutées à celles qui terminent le chap. vi du liv. I, si l’on veut comprendre les raisonnements subtils qui vont remplir une grande partie du liv. 111.