LIVRE TROISIÈME
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étant altéré dans sa substance, toute réforme devient impossible. Un peuple qui n’abuserait jamais du gouvernement n’abuserait pas non plus de l'indépendance ; un peuple qui gouvernerait toujours bien n’aurait pas besoin d’être gouverné.
A prendre le terme dans la rigueur de l’acception, il n’a jamais existé de véritable démocratie, et il n’en existera jamais (1). Il est contre l’ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. On ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques, et l’on voit aisément qu’il ne saurait établir pour cela des commissions sans que la forme de l’administration change.
En effet, je crois pouvoir poser en principe que, quand les fonctions du gouvernement sont partagées entre plusieurs tribunaux, les moins nombreux acquièrent tôt ou tard la plus grande autorité, ne fut-ce qu’à cause de la facilité d’expédier les affaires, qui les y amène naturellement.
D’ailleurs, que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce gouvernement ! Premièrement, un Etat très petit, où le peuple soit facile à rassembler et où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres ; secondement, une grande simplicité de mœurs, qui prévienne la multitude d’affaires et les discussions épineuses; ensuite, beaucoup d’égalité dans les rangs et dans les fortunes, sans quoi l’égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l’autorité; enfin, peu ou point de luxe, car ou le luxe est l’effet des richesses ou il les rend néces-
P) Il ne peut y avoir que des démocraties mixtes.
saires ; il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l’un par la possession, l’autre par la convoitise ; il vend la patrie à la mollesse, à la vanité ; il ôte à l'Etat tous ses citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous à l’opinion (1)#
Voilà pourquoi un auteur célèbre (2) a donné la vertu pour principe à la république, car toutes ces conditions ne sauraient subsister sans la vertu ; mais, faute d’avoir fait les distinctions nécessaires, ce beau génie a manqué souvent de justesse, quelquefois de clarté, et n’a pas vu que, l’autorité souveraine étant partout la même, le même principe doit avoir lieu dans tout État bien constitué (3 * * * *), plus ou moins, il est vrai, selon la forme du gouvernement.
Ajoutons qu’il n’y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique ou populaire, parce qu’il n’y en a aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme, ni qui demande plus de vigilance et de courage pour être maintenu dans la sienne. C’est surtout dans cette constitution que le citoyen doit s’armer de force et de constance, et dire chaque jour de sa vie, au fond de son cœur, ce que disait un
I1) Rousseau exprime ici, sous une forme beaucoup
plus brève, les mêmes idées que Montesquieu, Espr. des L ., VII, i.
(3) Montesquieu, Espr. des L., III, m.
(8) Pour Rousseau, en effet, tout État légitime est républi-
cain (voir II. vi) : il faudra donc de la vertu dans tous les
gouvernements, mais « plus ou moins ». Il accepte donc,
avec quelques changements, la belle et profonde théorie de
Montesquieu.