‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 77 sur 149 · DE L’ARISTOCRATIE · texte numérisé non relu

DE L’ARISTOCRATIE

Nous avons ici deux personnes morales très distinctes : savoir, le gouvernement et le souverain ; et par conséquent deux volontés générales, 1 une par rapport à tous les citoyens, l’autre seulement pour les membres de l’administration. Ainsi, bien que le gouvernement puisse régler sa police intérieure comme il lui plaît, il ne peut jamais parler au peuple qu’au nom du souverain, c’est-à-dire au nom du peuple même ; ce qu’il ne faut jamais ^oublier.

Les premières sociétés se gouvernèrent aristocratiquement. Les chefs des familles délibéraient entre eux des affaires publiques. Les jeunes gens»

(a) Le palatin de Posnanie, père du roi de Pologne, duc de Lorraine. (Note de Rousseau) .

I1) « Je préfère la liberté avec ses périls à la tranquillité de la servitude ». Paroles du père du roi Stanislas Leczinski.

(2) Encore une fois, sous la forme pure.

cédaient sans peine à l’autorité de l’expérience. De là les noms de prêtres , d 'anciens, de sénat, de gérontes (1). Les sauvages de l’Amérique septentrionale se gouvernent encore ainsi de nos jours et sont très bien gouvernés.

Mais, à mesure que l’inégalité d’institution l’emporta sur l’inégalité naturelle, la richesse ou la puissance (a) fut préférée à l’âge, et l’aristocratie devint élective. Enfin, la puissance transmise avec les biens du père aux enfants, rendant les familles patriciennes, rendit le gouvernement héréditaire, et l’on vit des sénateurs de vingt ans.

Il y a donc trois sortes d’aristocratie : naturelle, élective, héréditaire. La première ne convient qu’à des peuples simples ; la troisième est le pire de tous les gouvernements ; la deuxième est le meilleur : c’est l’aristocratie proprement dite (2).

Outre l’avantage de la distinction des deux pouvoirs, elle a celui du choix de ses membres; car, dans le gouvernement populaire, tous les citoyens naissent magistrats ; mais celui-ci les borne à un petit nombre, et ils ne le deviennent que par élec-

(M Tous ces mots veulent dire, étymologiquement, les vieillards.

(a) Il est clair que le mot optimales , chez les anciens, ne veut pas dire les meilleurs, mais les plus puissants. (Note de Rousseau).

(2) Remarquons que, d’après le sens que Rousseau donne à ces mots, le gouvernement actuel de la France, que nous nommons république, serait une aristocratie élective ou aristocratie proprement dite, et nullement une démocratie. Mais ce n’est pas même un gouvernement légitime, parce que le souverain y délègue à des représentants sa puissance législative, que Rousseau a proclamée inaliénable.

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