‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 88 sur 149 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

superflu des sujets ; car il vaut mieux que cet excès soit absorbé par le gouvernement que dissipé par les particuliers (1). Il y a des exceptions, je le sais ; mais ces exceptions mêmes confirment la règle, en ce qu’elles produisent tôt ou tard des révolutions qui ramènent les choses dans l’ordre de la nature.

Distinguons toujours les lois générales des causes particulières qui peuvent en modifier F effet. Quand tout le Midi serait couvert de républiques et tout le Nord d’États despotiques, il n’en serait pas moins vrai que, par l’effet du climat, le despotisme convient aux pays chauds, la barbarie aux pays froids, et la bonne politie aux régions intermédiaires. Je vois encore qu’en accordant le principe, on pourra disputer sur l’application : on pourra dire qu’il y a des pays froids très fertiles et des méridionaux très ingrats. Mais cette difficulté n’en est une que pour ceux qui n’examinent pas la chose dans tous ses rapports. Il faut, comme je l’ai déjà dit, compter ceux des travaux, des forces, de la consommation, etc.

Supposons que de deux terrains égaux F un rapporte cinq et l’autre dix. Si les habitants du premier consomment quatre et ceux du dernier neuf, l’excès du premier produit sera un cinquième, et celui du second un dixième. Le rapport de ces deux excès étant donc inverse de celui des produits, le terrain qui ne produira que cinq donnera un superflu double de celui du terrain qui produira dix.

Mais il n’est pas question d’un produit double, et je ne crois pas que personne ose mettre en général

0) Car le luxe est une cause de corruption (ci-dessus 1U, iv) ; or, les effets en sont ainsi plus restreints.

la fertilité des pays froids en égalité même avec celle des pays chauds (1). Toutefois supposons cette égalité ; laissons, si l'on veut, en balance l’ Angleterre avec la Sicile, et la Pologne avec l’Égypte ; plus au midi, nous aurons l’Afrique et les Indes ; plus au nord, nous n’aurons plus rien. Pour cette égalité de produit, quelle dilférence dans la culture ! En Sicile, il ne faut que gratter la terre ; en Angleterre, que de soins pour la labourer ! Or, là où il faut plus de bras pour donner le même produit, le superflu doit être nécessairement moindre.

Considérez, outre cela, que la même quantité d’hommes consomme beaucoup moins dans les pays chauds. Le climat demande qu’on y soit sobre pour se porter bien : les Européens qui veulent y vivre comme chez eux périssent tous de dyssenterie et d’indigestions. «Nous sommes, dit Chardin (2), des bêtes carnassières, des loups, en comparaison des Asiatiques. Quelques-uns attribuent la sobriété des Persans à ce que leur pays est moins cultivé, et moi, je crois, au contraire, que leur pays abonde moins

(4) Le raisonnement de Rousseau est le suivant : même si un pays froid produisait deux fois plus qu’un pays chaud, le superflu pourrait être cependant plus grand dans le second, parce que les habitants y ont moins de besoins et consomment moins. Mais, en fait, cette hypothèse est inadmissible, car, c’est tout au plus si, à force de soins, on peut faire produire dans le Nord autant qu’on obtient sans peine dans le Midi La même conclusion s’impose donc avec plus de force encore.

(2) Chardin, 1643-1713, lit plusieurs voyages en Perse et en publia, en 1711, une grande relation détaillée en 3 vol. dont le succès fut considérable. Montesquieu y a largement puisé.

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