LIVRE TROISIÈME
Or, cet excédent n'est pas le même dans tous les pays du monde. Dans plusieurs il est considérable, dans d’autres médiocre, dans d’autres nul, dans d’autres négatif. Ce rapport dépend de la fertilité du climat, de la sorte de travail que la terre exige, de la nature de ses productions, de la force de ses habitants, de la plus ou moins grande consommation qui leur est nécessaire, et de plusieurs autres rapports semblables desquels il est composé.
D’autre part, tous les gouvernements ne sont pas de même nature : il y en a de plus ou moins dévorants ; et les différences sont fondées sur cet autre principe, que, plus les contributions publiques s’éloignent de leur source, et plus elles sont onéreuses. Ce n’est pas sur la quantité des impositions qu’il faut mesurer cette charge, mais sur le chemin qu elles ont à faire pour retourner dans les mains dont elles sont sorties (*). Quand cette circulation est prompte et bien établie, qu’on paye peu ou beaucoup, il n’importe, le peuple est toujours riche et les finances vont toujours bien. Au contraire, quelque peu que le peuple donne, quand ce peu ne lui revient point, en donnant toujours, bientôt il s’épuise: l’Etat n’est jamais riche et le peuple est toujours gueux.
Il suit de là que plus la distance du peuple au gouvernement augmente, et plus les tributs deviennent onéreux : ainsi, dans la démocratie, le peuple est le moins chargé ; dans l’aristocratie, il l’est davantage ; dans la monarchie, il porte le plus
(4) Si tout l’impôt recueilli est en effet dépensé en vue de l’intérêt public, l’impôt fait retour au citoyen sous la forme de services indispensables. Ce n’est donc pas s’appauvrir que de payer l’impôt.
grand poids. La monarchie ne convient donc qu’aux nations opulentes ; l’aristocratie, aux Etats médiocres en richesse ainsi qu’en grandeur ; la démocratie, aux Etats petits et pauvres.
En effet, plus on y réfléchit, plus on trouve en ceci de différence entre les Etats libres et les monarchiques : dans les premiers, tout s’emploie à l’utilité commune; dans les autres, les forces publiques et particulières sont réciproques, et l’une s’augmente par l’affaiblissement de l’autre (*); enfin, au lieu de gouverner les sujets pour les rendre heureux, le despotisme les rend misérables pour les gouverner.
Voilà donc, dans chaque climat, des causes naturelles sur lesquelles on peut assigner la forme de gouvernement à laquelle la force du climat l’entraîne, et dire même quelle espèce d’habitants il doit avoir.
Les lieux ingrats et stériles, où le produit ne vaut pas le travail, doivent rester incultes et déserts, ou seulement peuplés de sauvages ; les lieux où le travail des hommes ne rend exactement que lé nécessaire doivent être habités par des peuples barbares ; toute politie (2) y serait impossible ; les .lieux où l’excès du produit sur le travail est médiocre conviennent aux peuples libres ; ceux où le terroir abondant et fertile donne beaucoup de produit pour peu de travail veulent être gouvernés monarchiquement, pour consumer par le luxe du prince l’excès du
p) Les « forces publiques », confiées au prince, se trouvent en opposition avec les « forces particulières » des individus, si le prince fait servir les premières à son intérêt personnel. Dès lors, ce que l’un gagne, l’autre le perd et réciproquement.
(2) Voir p. 120, note 1.