DE LEURS ARGUMENTS
Les chapitres précédents nous ont permis de constater que le cours forcé est loin d’être exempt de tout désavantage. Malgré tout, cette mesure a trouvé ses défenseurs qui ont vanté le papier à des titres divers. Ce sont d’abord des économistes, pourtant distingués et de haute valeur, qu’ont séduits les avantages illusoires du papier. Ce sout ensuite cer-
tains Etats qui, plutôt par faiblesse, se co!ii[)laisent dans cette situation anormale. Enfin le papier est surtout très en faveur auprès des commerçants et industriels. Aux p]tats-ünis cette classe de personnes a même fondé un véiâtable système économique connu sous le nom d’inflation, (^es idées se développèrent à un tel point qu’elles finirent par constituer le programme d’un parti politique. Nous
verrons que la condiiile tle ces soi-disanl lliéoriciens ne s'explique que par un scntiuient de lucre.
Examinons successivement ces trois classes d'apôtres du cours forcé.
En premier lieu, des es[irits pratiques et versés dans les (piestions économiques, ont ci'u pouvoir remplacer sans inconvénient et même avec avantage la monnaie métallique par du pa[)ier-monnaie. Leur système semble à première vue très logique et paraît séduisant. Prenons en effet une traite, un effet de commerce; son paiement n’est garanti que par une signature. La transmission s'opère [)ourtant comme s'il s’agissait d'une véritable somme »i’argent. Eh bien, si on accorde tant de confiance à la signature d'un simple particulier, il semble qu'on peut, à plus forte raison, donner un pareil témoignage à la
signature de l’Etat qui {irésente un crédit plus solide et de meilleures garanties. Une banqueroute de sa part est certainement moins à craindre que la faillite de la banque la plus importante. I,a méliance du public à l'égard du papier d’État n’est donc pas logique.De plus, le papier semble présenterdes avantages supérieurs à ceux de la monnaie métallique. Lorsqu’on examine les opérations d'échange, on constate qu’en dernière analyse, les marchandises ne se ])aient qu’avec d’autres marchandises ; la monnaie n'apparaît que comme un simple intermédiaire. On a donc intérêt à choisir cet intermédiaire le plus
économique possible. Le papier est tout indiqué
pour jouer ce rôle, car sa production ne coûte rien.
De plus, son adoption comme instrument des
échanges rendrait disponible le stock monétaire
auquel il se substitue. Cette masse de monnaie
métallique dirigée vers l’industrie et le commerce
favoriserait dès lors l’activité économique du pays.
(]e système économique est très judicieux, mais il
est facile d’en faire ressortir, à l’examen, le côté
défectueux et les erreurs qu’il contient. Reprenons
l’exemple de l’effet de commerce. Si les particuliers
manquent à leurs engagements, ils ne sont pas pour
autant délivrés de leurs obligations, et l'Etat peut
intervenir pour les contraindre à s’y soumettre. Mais
ce contrôle n'existe plus lorsque le débiteur est
l’Etat ; rien ne l’empêche donc de se lancer dans des émissions excessives de papier ; nous retombons dans les dangers signalés plus haut. Même en admettant que le papier n’apporte aucun trouble à
l'intérieur du pays, il serait inutilisable dans les
rapports internationaux. Les Etals, dans leurs transactions, ont besoin d’un instrument d’échange à la valeur bien établie et qui soit universellement a/lopté. Seule la monnaie métallique peut remplir ce rôle en raison de son peu de dépréciation et de sa valeur intrinsèque.
Supposons qu’un p?y« ad'^pte un système monétaire basé sur le papier-monnaie. Ce dernier qui ne
renferme aucune garantie, ne sera pas accepté par les autres Étals pour sa valeur réelle. Les banquiers étrangers ne voudront pas s’embarrasser d’effets de commerce payables en papier d’une valeur instable, de sorte que le pays en question se verra privé de tout crédit. Ajoutons que les négociants étrangers, pour parer aux oscillations de l'agio, se garantiront en augmentant leurs prix de vente.
En résumé, la théorie du [>apier substitué à la monnaie métallique est inacceptable. Si réduit que soit l’emploi des métaux précieux, ceux-ci seront toujours nécessaires. « Nos membres, dit M. Cucheval- Clarigny, ne gardent leur force et leur agilité qu’à la condition que l'estomac continuera ses fonctions; de même la monnaie fiduciaire et les autres instruments perfectionnés du crédit ne peuvent rendre tous les services qu'on attend d’eux qu’à la condition indispensable d’avoir pour point d’appui une circulation métallique à laquelle il soit possible de recourir pour le règlement définitif des transactions (i). »
A. Smith s’exprime sous une autre forme. Il compare les capitaux d’un pays à son sol. Les terres cultivées sont les capitaux productifs ; les routes représentent l’agent de la circulation : la monnaie, qui dispense les produits dans la société. Puis apparaît