‹ Du dandysme et de Georges BrummellChapitre 5 sur 7 · SCROPE · texte numérisé non relu

SCROPE

Brummell était trop Dandy pour se blesser d’un tel billet. Il n’était pas homme à mora: liser là-dessus, dit spirituellement M. Jesse. Il avait jeté, par amour de joueur pour les décisions du hasard, une feuille sur l’eau, et l'eau l’emportait ! La réponse de Scrope avait une sécheresse cruelle ; mais elle n’était pas vulgaire. De Dandy à Dandy, l'honneur restait donc sain et sauf. Brummell fit une

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stoïque toilette et le soir même parut à l'Opéra. Il y fut ce qu'est le Phénix sur son bücher et plus beau encore, car il sentait qu'il ne renaîtrait pas de ses cendres. En le voyant, qui aurait dit un homme foudroyé”? Après l'opéra, la voiture qu'il prit fut une chaise de poste. Le 17, il était à Douvres, et le 18 il avait quitté l'Angleterre. Quelques jours après ce départ, on vendit by auction et par ordre du sheriff de Middlesex, l’élégant mobilier du Dandy (man of fashion) « parti pour le continent », ainsi que le disait le livre de vente. Les acheteurs furent ce qu'il y avait de plus à la mode à Londres et de plus distingué dans l'aristocratie anglaise. On comptait parmi eux le duc d’'York, les lords Yarmouth et Besborough, lady Warburton, sir H. Smyth, sir H. Peyton, sir W. Burgoyne, les colonels Sheddon et Cotton, le général Phipps, etc., ete. Tous voulaient, et payèrent comme des Anglais qui désirent, ces reliques précieuses d'un luxe épuisé, ces objets consacrés par le goût d’un homme, ces frèles choses fungibles, touchées et à moitié usées par Brummell. Ce qui fut payé le plus cher par cette société opulente chez laquelle le superflu était devenu le nécessaire, fut préci-

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sément ce qui avait le moins de valeur en soi, les babioles (the knick-knacks) qui n’existent que par la main qui les a choisies et le caprice qui les a fait naître. Brummell passait pour avoir une des plus nombreuses collections de tabatières qu'il y eût en Angleterre. On en ouvrit une dans laquelle on trouva écrit de sa main : Q Je destinais cette boîte au Prince Régent, s'il s'était mieux conduit avec moi. » Le naturel d’une pareille phrase la rend plus impertinente encore. Il n'y a que des fatuités de petite espèce qui manquent de simplicité.

Arrivé à Calais, « cet asile de débiteurs anglais », Brummell chercha à tromper l'exil. Il avait emporté dans sa fuite quelques débris de sa magnificence passée, et ces débris d'une fortune anglaise étaient presque une fortune en France. Il loua chez un libraire de la ville un appartement qu'il meubla avec une somptueuse fantaisie, et de manière à rappeler son boudoir de Chesterfield-Street ou ses salons de Chapel-Street, dans Park-Lane. Ses amis, s’il est permis de tracer un mot si sincère, car les amis d’un Dandy sont toujours un peu les sigisbées de l'amitié, fournirent aux dépenses de sa vie, qui garda longtemps

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un certain éclat. Le duc et la duchesse d'York, avec lesquels il s'était lié plus étroitement depuis sa rupture avec le Prince de Galles, M. Chamberlayne et beaucoup d’autres, alors et plus tard, vinrent très-noblement en aide au Beau malheureux, montrant ainsi, et plus éloquemment que jamais, la force d’impression quil avait exercée sur tous ceux qui l'avaient connu. Il fut pensionné par les hommes qu'il avait charmés, comme un écrivain, un orateur politique, le sont quelquefois par les partis dont ils représentent les opinions. Cette libéralité, qui n’emporte avec elle aucune idée dégradante dans les mœurs anglaises, n'était pas nouvelle. Chatham n’avaitil pas reçu une somme considérable de la, ‘vieille duchesse de Marlborough, pour un discours d'opposition, et Burke lui-même, qui n'avait pas la largeur de Chatham et qui faisait du bombast en vertu comme en éloquence, n’avait-il pas accepté du ministre, le marquis de Rockingham, une propriété qui le rendit éligible au Parlement? Ce qui était nouveau, c'était la cause même de cette libéralité. On était reconnaissant au nom d'un plaisir senti comme au nom d’un service rendu, et l’on avait raison ; car le plus

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grand service à rendre aux sociétés qui s'ennuient, n'est-ce pas de leur donner un peu de plaisir ?

Mais il y eut plus étonnant encore que cet exemple d’une reconnaissance toujours rare.

L'ascendant du Dandy n'était pas mort du coup de l'absence ; il survivait à son départ. Les salons de la Grande-Bretagne s'occupèrent autant de Brummell exilé que quand il était là, dictant ses arrêts à ce monde qu'on soumet quand on l'aime, mais qui écrase quand on le fuit. L’attention publique perçait le brouillard, franchissait la mer et l’atteienait sur l’autre rive, dans cette ville étransère où il s'était réfugié. La fashion fit maint pèlerinage à Calais. On y vit les ducs de Wellington, de Rutland, de Richmond, de Beaufort, de Bedford ; les lords Sefton, Jersey, Willoughby d’Eresby, Craven, Ward et Stuart de Rothsay. Aussi superbe qu'à Londres, Brummell conserva toutes les habitudes de sa vie extérieure. Un jour lord Westmoreland, passant par Calais, lui manda qu'il serait heureux de lui donner à dîner et que le dîner serait pour trois heures. Le Beau répondit qu'il ne mangeait jamais à cette heure-là, et refusa Sa Seigneurie. Il vivait, du reste, avec

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la monotone routine des Anglais oisifs sur le continent, et dans une solitude troublée seulement par les visites de ses compatriotes.

Quoiqu'il n'affectàt pas de hauteur aristocratique ou misanthropique, sa courtoisie avait si grand air qu'elle n'’attirait pas beaucoup les hommes dont le hasard l'avait rapproché ; il restait étranger par le langage *, et il le restait davantage par les habitudes de son passé. Un Dandy est plus insulaire qu'un Anglais; car la société de Londres ressemble à une île dans une île, et d’ailleurs il ne faut pas être trop souple pour y paraître distingué. Cependant, malgré sa réserve un peu orgueilleuse **, il résistait moins aux

* On sait la plaisanterie de Scrope Davies, à laquelle Byron fit l'honneur d’un écho dans un de ses poèmes : « Comme Napoléon en Russie, Brummell, “apprenant le français, fut vaincu par les éléments. » C’est trop que cela, mais c’est une plaisanterie. Il resta, il est vrai, incorrect et Anglais dans notre langue, comme toutes ces bouches accoutumées à mâcher le caillou saxon et à parler au bord des mers; mais sa manière de dire, corrigée par l’aristocratie, sinon par la propriété des mots, et ses manières de gentleman irréprochable, donnaient à ce qu’il disait une distinction étrange et étrangère, une originalité sérieuse, quoique piquante, et qui n’existait pas à ses dépens.

* Les Dandys ne brisent jamais complètement en

EP

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avances quand on les faisait sous les apparences d’un bon diner. Son amour de la table, fin comme un goût et exigeant comme une passion, avait toujours été un des côtés les plus développés de son sybaritisme. Gette sensualité, assez commune chez les hommes spirituels, rendait sa vanité moins intraitable ; mais son incomparable aplomb couvrait tout. &« Qu'est cela qui vous salue, Sefton ? » disait-il à lord Sefton., dans une promenade publique; et c'était l'honnête provincial chez lequel, lui, Brummell, dinait le jour même, qui le saluait.

Il habita Calais plusieurs années. Sous le vernis de cette vanité toujours en grande tenue, il cacha probablement bien des douleurs. Parmi toutes les autres, il y en eut aussi d'intelligence. En effet, suprêèmement homme de conversation, la conversation lui était devenue impossible *. Son esprit, qui

eux le puritanisme originel. Leur grâce, si grande qu’elle soit, n’a point le dénoué de celle de Richelieu; elle ne va jamais jusqu’à l’oubli de toute réserve. « À Londres, quand on est prévenant, — dit le prince de Ligne, — on passe pour étranger. »

* On parle plusieurs langues, mais on ne cause que dans une seule. Paris même, pour Brummell, n’aurait pas remplacé Londres. D’ailieurs, Paris n’est pas

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avait besoin pour s’enflammer de l’étincelle de l'esprit d'autrui, demeurait sans ressource. Rude angoisse que madame de Staël a sentie !

La pensée qu'il lançait son nom jusqu’à Londres, que les plus pimpants de ce monde qu'il ne hantait plus venaient de temps en temps lui apporter quelque souvenir mêlé

plus le pays de la causerie que toute autre ville maintenant. La conversation y est à peu près nulle, et M°° de Staël n’aimerait plus guère son ruisseau de la rue du Bac. A Paris, on pense trop à l’argent qu'on n’a pas, et l’on se croit trop l’égal de tout le monde pour bien causer. On ne jette pas plus l’esprit par les fenêtres qu'autre chose. A Londres, les intérêts d’une fortune à faire agitent et dominent beaucoup d’esprits ; mais à une certaine hauteur on trouve une société qui peut penser à mieux que cela. Puis il y a des rangs, un classement (bon ou mauvais, ce n’est pas la question ici), et voilà ce qui fait mousser l’esprit en le comprimant. Dans une pareille société, il faut tant de finesse pour être impertinent et tant de grâce pour que les politesses donnent du plaisir ! Or, les difficultés créent les héros. Mais à Paris, c’est trop facile que la vie de salon; c’est entrer et sortir. Les écrivains, les artistes, qui devraient ranimer les sensations dans les autres et du moins avoir toujours sur leur esprit la limaille d’or de leurs travaux, sont dans le monde aussi éteints que les gens médiocres. Fatigués de penser ou de faire semblant toute la journée, ils y viennent le soir se délasser à écouter de la musique qui les fait rêver comme des fakirs, ou à prendre du thé comme des Chinois.

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d'une curiosité impérissable, ne suffisait plus pour le dédommager de ce qu'il avait perdu. Maïs la vanité d’un Dandy, quand elle souffre, est presque de l’orgueil ; elle devient muette comme la honte. Qui a tenu compte de cela à l’homme frivole? Ne sachant peut-être comment occuper des facultés désormais inutiles, il se jeta dans une correspondance avec la duchesse d’York, pour laquelle il peignit un écran très compliqué et dont il inventa les figures. A Belvoir, à Oatlands, partout le duc et la duchesse d'York l'avaient comblé; mais, depuis la trahison de la fortune, la duchesse lui avait montré un sentiment qui jette un reflet de sérieuse tendresse sur cette vie brillante et aride *. Brummell ne l’oublia jamais. Il paraît

Brummell vint à Paris ; mais il n’y resta pas. Qu’'y eût-il fait ? il n'avait plus le luxe qui l’aurait rendu charmant, eût-il été bête et laid autant que le prince T... 11 n’avait que des manières dont le sens se perd de plus en plus tous les jours. On n’eût rien compris au passé d’un pareil homme : triste impression pour lui, et pour les autres triste spectacle ! M°° Guiccioli en a donné un pareil, et pourtant c'était une femme, et quand il s’agit d’une femme, il y a toujours du sexe et des nerfs dans nos opinions.

* Ce sentiment est singulier. L’amitié n’existe pas entre les femmes (pourquoi la vérité n’est-elle pas

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même que, sans l'amitié de la duchesse d'York, à laquelle il avait promis de ne point révéler ce qu'il savait de la vie intime du Régent, il aurait écrit des Mémoires et refait ainsi sa fortune ; car les libraires de Londres lui proposèrent des sommes immenses pour prix de ses indiscrétions. Ce silence très-délicat, du reste (que la duchesse le lui ait fait

toujours originale ?), et un Dandy est femme par certains côtés. Quand il ne l’est plus, il est pis qu’une femme pour les femmes : c’est un de ces monstres chez qui la tête est au-dessus du cœur. Même en amitié, c’est détestable. Il y a dans le Dandysme quelque chose de froid, de sobre, de railleur et, quoique contenu, d’instantanément mobile, qui doit choquer immensément ces dramatiques machines à larmes pour qui les attendrissements sont encore plus que la tendresse. Dans l’extrême jeunesse, par exemple, l’odieux puritanisme les choque moins. Les jeunes hommes très-graves plaisent aux très-jeunes personnes. Dupes d’une pose et bien souvent d’un embarras qui se guinde pour n'être pas apercu, elles rêvent la profondeur devant le vide. Avec un Dandy, devant la légèreté de l'esprit, elles rêvent cette autre légèreté dont les mères parlent, en pinçant le bec, devant leurs filles. Malgré cela pourtant, — et peutêtre à cause de cela, car qui elles ne dominent pas les domine, — elles peuvent très-bien aimer d'amour un insupportable Dandy; et, en général, qui ne peut-on aimer d’amour dans la vie ? Mais il ne s’agit ici que d'amitié, c’est-à-dire encore plus d’un choix que d’une sympathie.

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garder ou qu'il l'ait gardé de lui-même), ne toucha pas beaucoup l’épais égoïsme de Georges IV. Quand il traversa Calais, il est vrai, pour aller visiter son royaume de Hanovre (1821), 1l laissa, avec la mollesse d’une âme blasée, arranger les choses autour de lui pour une réconciliation ; mais Brummell ne se prêta qu'à moitié à ces combinaisons officieuses. Comme la vanité ne nous lâche jamais, même sur la roue, il ne voulut point demander d'audience au Prince qui n'était qu'un Dandy fort inférieur à ce qu'il était, lui, à ses propres yeux. Placé sur le passage de Georges, il s'y tint avec une douloureuse contrainte. L'ancien convive de Carlton-House le vit sans l'espèce d'émotion qu'on trouve à revoir un compagnon de sa jeunesse, — ce regret souriant du passé, poésie à l'usage des plus vulgaires. Dans un autre moment, comme on lui offrit une tabatière qu'il reconnut pour avoir fait partie de la fameuse collection de Brummell, il demanda qu'on le lui présentât et fixa l'heure de la réception pour le lendemain. Que serait-il arrivé s'il l'avait vu? Le roi de Calais, comme on disait de Brummell, serait-il retourné régner à Londres ? Mais le lendemain, des dépèches

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ayant forcé Georges IV d'avancer l'heure du départ, Brummell fut parfaitement oublié. Son peu d’empressement avait été au moins égal à l'indifférence du Prince. C'était une faute que cet indolent dégoût de toute avance vis-à-vis du roi d'Angleterre, quand on se place au point de vue de la politique de la vie; mais, s’il ne l'avait pas commise, il aurait été moins Brummell *.

Depuis, Georges IV ne reparla jamais du Dandy aperçu à Calais: il retomba dans l’engourdissement des souvenirs. Brummell ne se plaignit pas ; il garda le ferme et discret silence qui est le bon goût de la fierté. Pourtant les événements qui suivirent eus-:.

sent motivé, dans une âme plus faible, bien des récriminations. En très peu de temps, ses ressources d'Angleterre s’épuisèrent, les dettes

* On pense involontairement aux vers divins (dans le Sardanapale) :

. thou feelst an inward shrinking from

This leap through flame into the future, say it :

I shall not lové thee less ; may, perhaps more,

For yielding to thy nature...

«Si tu ne peux sans froide horreur songer à te lancer dans l’avenir à travers ces flammes, dis-le : Je ne l'en aimerai pas moins, oh! non, el peut-être Pen aimerai-je davantage, pour avoir cédé à la nature. »

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vinrent, la misère aussi. Il allait commencer de descendre cet escalier de l'exil dans la pauvreté, dont parle Dante, et au bas duquel il devait trouver la prison, l’'aumône et un hôpital de fou pour y mourir. La main qui l’arrêta encore sur les premières marches de cet horrible escalier fut une main royale, la main de Guillaume IV, dont le gouvernement créa une place de consul à Caen et la lui donna. D'abord maigrement rétribué, ce poste finit par ne plus l’être ; il s’effaça sous l’incapacité * de Brummell à le remplir **. Plus tard mème, il lui fut ôté. Les gouvernements qui devraient classer les hommes, quand ils les placent à rebours de leur voca-

* Voir à la fin du volume : L'ÉDITEUR AU LECTEUR (N\. D. E).

#** I] lui fallait des hommes à séduire, et on lui donna des affaires à régler. Si le caprice, si le bonheur fou de la moitié de sa vie ne l’avaient pas rendu impropre à tout ce qui est fonction et devoirs publics, il y avait peut-être en lui des facultés de diplomate que l’on pouvait utiliser. On dit peut-être; on n’appuie pas. Lord Palmerston a trop montré ce que le Dandysme peut devenir en politique lorsqu'il est seul. Henri de Marsay est une bien tentante fantaisie; mais c’est une destinée faite par un poëte. On ne dit pas qu’il soit impossible ; mais c’est le moins possible des héros de roman.

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tion, croient-ils avoir fait beaucoup pour eux ? Le temps que Brummell passa à Caen fut une des plus longues phases de sa vie.

La noblesse de cette ville montra, par l’accueil qu'elle lui fit et la considération dont elle l’entoura, que les ancêtres des Anglais étaient des Normands. Cela put lui adoucir, mais non lui épargner les angoisses qui déchirèrent ses derniers jours. M. Jesse a fait le compte de ces abaissements, de ces doùleurs : nous, nous les tairons. Pourquoi les raconter ? C'est du Dandy qu'il est question, de son influence, de sa vie publique, de son rôle social. Qu'importe le reste ? Quand on meurt de faim, on sort des affectations d'une société quelconque, on rentre dans la vie humaine : on cesse d’être Dandy *. Laiïs-

* Cessa-t-il même de l’être jamais ?.. Un jour, un Vénitien qui se contentait d’être alors le Casanova de la musique et qui en est devenu le Gustave Planche, — M. P. Scudo, présentement de la Revue des Deux Mondes, — donnait à Caen un de ces concerts dans lesquels, comme mime et comme musicien, il dépensait un esprit à camper le tétanos aux imbéciles, si les imbéciles étaient nerveux. Il voulut avoir à sa soirée le Dandy exilé qui était encore une puissance rue Guillebert. L’ayant rencontré chez un ami il l’invita, et tirant de sa poche son paquet de billets (à peu près trois cents), il l’ouvrit comme un jeu

sons cela. Seulement, rendons cette justice à Brummell, qu'il le fut aussi avant qu'homme puisse l'être dans la pauvreté et dans la faim. La faculté qui chez lui dominait resta longtemps debout sur les ruines de sa vie. Les autres, qui n'existaient que pour soutenir

de cartes pour lui en offrir quelques-uns, quand souverainement, et avec la simplicité d’un Dandy à qui le monde appartient, Brummell les prit tous d’un seul geste! «Il ne les paya jamais, — dit M. Scudo, — mais cela fut admirablement exécuté, et j’eus, pour mon argent, une idée de plus sur Angleterre. »

C'est à peu de temps de là que Brummell devint fou, et comme le Dandysme, plus fort que sa raison, avait pénétré l’homme tout entier, sa folie se timbra de Dandysme. Il eut la rage de l’élégance au désespoir. Il n’ôtait plus son chapeau dans la rue quand on le saluait, de peur de déranger sa perruque, et il rendait le salut de la main comme Charles X. Il vivait à l’hôtel d'Angleterre. A certains jours, et au grand étonnement des gens de l’hôtel, il ordonnait qu'on lui préparât son appartement comme pour une fête. Lustres, candélabres, bougies, fleurs en masse, rien n’y manquait, et lui, sous le feu de toutes ces lumières, dans la grande tenue de sa jeunesse, avec lhabit bleu Whig à boutons d’or, le gilet de piqué et le pantalon noir, collant comme les chausses du xvi° siècle, se tenant au centre, il attendait... Il attendait l'Angleterre morte! Tout à coup, et comme s’il se fût dédoublé, il annonçait à pleine voix le prince de Galles, puis lady Fitz-Herbert, puis lady Connyngham, puis lord Yarmouth, et enfin tous ces hauts personnages d'Angleterre dont il avait été la

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celle-là en s’harmonisant avec elle, ne purent rien pour sa gloire et pas grand’chose pour son bonheur. Ainsi, il était poëte. IL avait juste en lui le degré d'imagination nécessaire à un homme dont la vocation est de plaire ; mais ce qu'il a laissé de poésies, remarquable pour un Dandy, n'illustrerait pas un

loi vivante, et croyant les voir apparaître à mesure qu’il les appelait, et changeant de voix, il allait les recevoir à la porte, ouverte à deux battants, de ce salon vide, par laquelle ne devait, hélas! passer personne ce soir-là, ni les autres soirs. Et il les saluait, ces chimères de sa pensée, il offrait le bras aux femmes, parmi tous ces fantômes qu’il venait d'évoquer et qui, certes ! pour revenir à ce raout du Dandy déchu, n'auraient pas voulu quitter, un seul instant, leurs tombes. Cela durait longtemps... Enfin, quand tout était plein de ces fantômes, quand tout ce monde de l’autre monde était arrivé, voilà que la raison arrivait aussi et que le malheureux s’apercevait de son illusion et de sa démence ! et c’est alors qu’il tombait accablé dans un de ces fauteuils solitaires et qu’on l’y surprenait fondant en pleurs.

Mais, au Bon-Sauveur, ses folies furent moins touchantes. Le mal empira et prit un caractère de dégradation qui sembla une revanche de l'élégance de sa vie. Impossible de rien raconter... Affreuse ironie du terrible Railleur, caché au fond des choses, qui finit par avoir son tour dans la vie légère de ceux qui ont le plus raillé! Le Pavillon du Bon-Sauveur fit payer à Brummell le pavillon de Brighton. Il aura passé entre ces deux pavillons.

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écrivain *. Nous n'avons donc point à nous en occuper. Dans cette étude d’un homme si spécial à sa manière, tout ce qui n'est pas la vocation même, le doigt de Dieu sur l’intelligence, doit être laissé à l'écart.

* M. Jesse, que désormais il faudra toujours nommer quand il s’agira de Brummel, a cité dans son livre des vers du célèbre Dandy. Brummell les avait écrits sur un très bel album où Sheridan, Byron, Erskine même, avaient écrit les leurs. Ce ne sont point des vers d’album, quelques lignes tracées à la hâte, mais des pièces assez étendues et d’un certain souffle d'inspiration.

SOS XI ere eee

N sait maintenant quelle fut cette vocation et comme il la remplit. Il était né pour régner par des facultés trèspositives, quoique Montesquieu, un jour dépité, les ait appelées le je ne sais quoi, au lieu de montrer ce qu'elles sont. Ce fut par là qu'il prima son époque. Comme l'aurait dit le prince de Ligne, &ÏIl fut roi par la grâce de la Grâce ; » mais à la condition qui pèse sur nous tous, chercheurs d'influence, d’accepter de son temps les préjugés et même jusqu à un certain point les vices. Aveu triste à faire pour les chastes amis du vrai en toutes choses: si sa grâce avait été plus sincère, elle n'aurait pas été si puissante; elle n’eût pas séduit et captivé une société sans naturel. À quel degré de civilisation raffinée, de corruption secrète, la société anglaise est-elle en eflet arrivée, pour que ce soit un mot profond et juste que celui-ci, dit à propos d’un Dandy comme Brummell: 7/ déplaisait trop généralement pour ne pas être recherché ? * Ne reconnaît-on pas là le besoin d'être battues qui prend quelquefois les femmes puissantes et débauchées ?

. * Bulwer, dans Pelham.

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Est-ce que la grâce simple, naïve, spontanée, serait un stimulant assez fort pour remuer ce monde épuisé de sensations et garrotté par des préjugés de toute sorte ?

Si l’on restait parfaitement soi dans un tel milieu, que serait-on ? à peine aperçu par quelques âmes d'élite restées saines et grandes *: public, hélas ! bien incertain. Or on est vaniteux, on veut l'approbation des autres : mouvement charmant du cœur humain que l’on à trop calomnié. C'est toute l’explication peut-être des affectations du Dandysme. Il ne serait donc, en définitive, que la grâce qui se fausse pour être mieux sentie dans une société fausse **, et, dans ce sens, que le

* Comme cette miss Cornel, par exemple, cette actrice que Stendhal a tant vantée. Mais pour s’apércevoir de la grandeur simple de cette âme, rare comme un diamant noir à Londres, il fallait Stendhal, c’est-à-dire un homme spirituellement positif jusqu’au machiavélisme, mais qui aimait le naturel comme certains empereurs romains aimaient l’impossible.

** A laquelle manque l'instinct des beaux-arts ; ear il lui manque. Les noms de Lawrence, de Romney, de Reynolds et de quelques autres, n’éclairent que mieux cette indigence. Le peuple romain n’était pas artiste parce qu’il avait des joueurs de flûte. L’art n’existe que littérairement en Angleterre.Michel- Ange, c’est Shakespeare. Comme tout est singulier

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naturel, bien compromis, il est vrai, mais impérissable.

On l’a dit au commencement de cet écrit : le jour où la société qui produit le Dandysme se transformera, il n'y aura plus de Dandysme ; et comme déjà, malgré son attache à ses vieilles mœurs qui ressemble à un fatal esclavage, l’aristocratique et protestante Angleterre s’est fort modifiée depuis vingt ans, il n’est guère plus que la tradition d'un jour. Qui l'aurait cru, ou plutôt qui aurait pu ne pas le prévoir? Cette modification s'est produite dans le sens d’une pente invariable. Victime de sa vie historique, l’Angleterre, après avoir fait un pas vers l’avenir, revient s'asseoir dans son passé. Si haut qu'elle cingle sur la mer du temps, elle ne brise jamais entièrement, — comme le Corsaire de son plus grand poëte, — la chaîne

dans ce pays original, le meilleur sculpteur qu’il ait produit était une femme, lady Hamilton, digne d’être Italienne, et qui sculptait, par la pose, dans le marbre du plus beau corps qui ait jamais palpité. Statuaire étrange qui était aussi la statue et dont les chefs-d’œuvre sont morts avec elle; gloire viagère qui n’a pas plus duré que les frémissements de la vie et l’ardente émotion de quelques jours ! C’est encore une page à écrire; mais où prendre la plume de Diderot pour la tracer ?

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qui l’attache au rivage. Pour elle, qui retient tout, qui garde tout, marble to retain, l'habitude asservit d’étrange sorte. Pour elle, la septième peau du serpent ressemble toujours à la première qu'il a dépouillée. On croit un instant la trace de ce qui n’est plus évanouie: on écrit sur ce palimpseste, et il ne faut qu'une circonstance pour que ce qu'on croyait effacé reparaisse, lisible, ferme, éclatant. Aujourd'hui, le Puritanisme auquel le Dandysme, avec les flèches de sa légère moquerie, a fait une guerre de Parthe, — en le fuyant plutôt qu'en l'attaquant de front, — le Puritanisme blessé se relève et panse ses blessures. Après Byron, après Brummell, — ces deux railleurs d'un ordre si différent, mais d’une influence peut-être égale, — qui n'aurait pas cru sur le flanc la vieille moralité anglicane ? Eh bien, non, elle n’y est pas. Le cant indéfectible, immortel, a vaincu encore. L'aimable Fantaisie n’a qu'à jeter son sang d'essence de roses vers le ciel. Elle succombe sous l'opiniâtre nature de ce peuple indomptablement coutumier, l’absence de ces grands écrivains qui électrisent les imaginations et leur communiquent toutes les audaces *, et enfin l’in-

* Cette absence d'écrivains n’est pas complète,

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fluence sur la haute société d’une jeune reine qui a l'affectation de l’amour conjugal, comme Élisabeth avait celle de la virginité.

Quelles meilleures sources d'hypocrisie et de spleen”? Le méthodisme, qui était passé des mœurs dans la politique, repasse, à l’heure qu'il est, de la politique dans les mœurs. Un poëte, un homme de race, qui tient de sa naissance le très-facile courage d’avoir une opinion indépendante, comme il pourrait attendre de son talent une inspiration vraie, lord John Manners, ne vient-il pas de publier un volume de poésies en l'honneur de l’Église établie d'Angleterre ? Shelley, l’athée, n'aurait plus même la sécurité de l'exil. Le libéralisme d'idées, qui avait lui comme un rayon de l'intelligence de ses plus grands hommes sur ce pays du pharisaïsme hautain, de la convenance glacée et menteuse, n’a brillé qu'un moment rapide, et la momie du sentiment religieux, le formalisme, y règne toujours du fond de son sépulcre blanchi. Tout est fini, tout est mort de cette belle société

puisqu'il y a Th. Carlyle; mais quel dommage qw’il préfère souvent le sédatif éther du spiritualisme allemand à ce caviar aiguisé et aimé des Anglais, qui donne des sensations si nettes!

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dont Brummell fut l’idole, parce qu'il en était l'expression dans les choses du monde, dans les relations de pur agrément. De Dandy comme Brummell on n’en reverra plus; mais des hommes comme lui, et même en Angleterre, quelque livrée que le monde leur métte, on peut affirmer qu'il y en aura toujours. Ils attestent la magnifique variété de l’œuvre divine : ils sont éternels comme le Caprice.

L'humanité a autant besoin d’eux et de leur attrait que de ses plus imposants héros, de ses grandeurs les plus austères. Ils donnent à des créatures intelligentes le plaisir auquel : elles ont droit. Ils entrent dans le bonheur des sociétés comme d’autres hommes font partie de leur moralité. Natures doubles et multiples, d'un sexe intellectuel indécis, où la Grâce est plus Grâce encore dans la Force, et où la Force se retrouve encore dans la Grâce : Androgynes de l'Histoire, non plus de la Fable, et dont Alcibiade fut le plus beau type chez la plus belle des nations. :

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