‹ Du dandysme et de Georges BrummellChapitre 4 sur 7 · TOY IX VOOR TOO · texte numérisé non relu

TOY IX VOOR TOO

S ) EORGES BRYAN BRUMMELL est né à … Westminster, de W. Brummell, esquire, secrétaireprivé de ce lord North,

Dandy aussi à certaines heures, qui dormait de mépris, sur son banc de ministre, aux plus virulentes attaques des orateurs de l’opposition. North fit la fortune de W. Brummell, homme d'ordre et de capacité active. Les pamphlétaires qui crient à la corruption, en espérant qu'on les corrompra, ont appelé lord North le dieu des appointements (the God of Emoluments). Mais toujours est-il vrai de dire qu'en payant Brummell, il récompensait des services. Après la chute du ministère et : de son bienfaiteur, M. Brummell devint hautsheriff dans le Berkshire. Il habita près de Donnington-Castle, lieu célèbre pour avoir été la résidence de Chaucer, et là il vécut avec cette hospitalité opulente dont les Anglais, seuls dans le monde, ont le sentiment et la puissance. Il avait conservé de grandes relations. Entre autres célébrités contemporaines, il recevait beaucoup Fox et Sheridan. Une des premières impressions du futur Dandy fut donc de sentir le souffte de ces hommes forts et charmants sur sa tête. Ils furent comme les Fées qui le douèrent ; mais ils ne

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lui donnèrent que la moitié de leurs forces, les plus éphémères de leurs facultés. Nul doute qu'en voyant, qu'en entendant ces esprits, la gloire de la pensée humaine, qui menaient la causerie comme le discours politique, et dont la plaisanterie valait l'éloquence, le jeune Brummell n'ait développé les facultés qui étaient en lui et qui l'ont rendu plus tard (pour se servir du mot employé par les Anglais) un des premiers conversationistes de l'Angleterre. Quand son père mourut, il avait seize ans (1794). On l'avait, en 1790, envoyé à Eton, et déjà il s'était distingué, — en dehors du cercle des études, — par ce qui le caractérisa si éminemment plus tard. Le soin de sa mise et la langueur froide de ses manières lui firent donner par ses condisciples un nom fort en vogue alors, car le nom de Dandy n'était pas encore à la mode, et les despotes de l'élégance s'appelaient Bucks ou Macaronies. On le nomma Buck Brummell *.

Nul, du témoignage de ses contemporains, n'exerça plus d'influence que lui sur ses compagnons à Eton, excepté peut-être Georges Canning ; mais l'influence de Canning était la

* Buck signifie mâle, en anglais ; mais ce n’est pas le mot qui est intraduisible, c’est le sens.

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conséquence de son ardeur de tête et de cœur, tandis que celle de Brummell venait de facultés moins enivrantes. Il justifiait le mot de Machiavel : « Le monde appartient aux esprits froids. » D’Eton il alla à Oxford où il eut le genre de succès auquel il était destiné. Il y plut par les côtés les plus extérieurs de l’esprit: sa supériorité, à lui, ne se marquant pas dans les laborieuses recherches de la pensée, mais dans les relations de la vie. En sortant d'Oxford, trois mois après la mort de son père, il entra comme cornette dans le 10° de hussards, commandé par le Prince de Galles.

On s’est beaucoup eflorcé pour expliquer le goût si vif que Brummell inspira soudainement à ce prince. On a raconté des anecdotes qui ne méritent pas qu'on les cite.

Qu’a-t-on besoin de ces commérages ? Il y a mieux. En effet, Brummel donné, il était impossible qu'il n'attirât pas l'attention et les sympathies de l'homme qui, disait-on, était plus fier et plus heureux de la distincüon de ses manières que de l’élévation de son rang. On sait d’ailleurs l'éclat de cette jeunesse qu'il essaya d’éterniser. A cette époque, le Prince de Galles avait trente-deux

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ans. Beau de la beauté lymphatique et figée de la maison de Hanovre, mais cherchant à l'animer par la parure, à la vivifier par le rayon de feu du diamant ; scrofuleux d'âme comme de corps, mais n'ayant pas du moins dégradé la grâce en lui, cette dernière vertu des courtisanes, celui qui fut Georges IV reconnut en Brummell une portion de lui-même, la partie restée saine et lumineuse, et voilà le secret de la faveur qu'il lui montra! Ce fut simple comme une conquête de femme. N'y a-t-1l pas des amitiés qui prennent leur source dans les choses du corps, dans la grâce extérieure, comme des amours qui viennent de l'âme, du charme immatériel et secret? Telle fut l’amitié du Prince de Galles pour le jeune cornette de hussards : sentiment qui était de la sensation encore, le seul peut-être qui pût germer au fond de cette âme obèse, dans laquelle le corps remontait.

Ainsi l’inconstante faveur que lord Bar- - rymore, G. Hanger, et tant d’autres, effeuillèrent à leur tour, tomba sur la tête de Brummell avec tout l’imprévu du caprice et la furie de l'engouement. Sa présentation eut lieu sur la fameuse terrasse de Windsor, en présence

de la fashion la plus exigeante. Il y déploya b 2

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tout ce que le Prince de Galles devait estimer le plus parmi les choses humaines : une grande jeunesse relevée par laplomb d'un homme qui aurait su la vie et qui pouvait la dominer, le plus fin et hardi mélange d’impertinence et de respect, enfin le génie de la mise, protégé par une repartie toujours spirituelle. Certes, il y avait, dans l'enlèvement d’un tel succès, autre chose que de l’extravagance des deux côtés. Le mot extravagance est employé par les moralistes déroutés comme le mot nerfs par les médecins. À dater de ce moment, il se trouva classé très-haut dans l'opinion. On le vit, de préférence aux plus grands noms de l'Angleterre, lui, le fils du simple esquire, du secrétaire privé dont le grand-père avait été marchand, remplir les fonctions de chevalier d'honneur de l'héritier présomptif, lors de son mariage avec Caroline de Brunswick.

Tant de distinction groupa immédiatement autour de lui, sur le pied de la familiarité la plus flatteuse, l’aristocratie des salons : lord R. E. Somerset, lord Pétersham *, Charles

* Pour des myopes, c'était un modèle de Dandysme : mais pour ceux qui ne se payent pas d'apparences, ce n’était pas plus un Dandy qu'une femme très-bien mise n’est une femme élégante.

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Ker, Charles et Robert Manners. Jusque-là, rien d'étonnant : il n’était qu'heureux. Il était né, comme disent les Anglais, avecune cuiller d'argent dans la bouche. Il avait pour lui ce quelque chose d’incompréhensible que nous appelons notre étoile, et qui décide de la vie sans raison ni justice; mais ce qui surprend davantage, ce qui justifie son bonheur, c’est qu'il le fixa. Enfant gâté de la fortune, il le devint de la société. Byron parle quelque part d'un portrait de Napoléon dans son manteau impérial, et il ajoute : Q Il semblait qu'il y fût éclos. » On en put dire autant de Brummell et de ce frac célèbre qu'il inventa. Il commença son règne sans trouble, sans hésitation, avec une confiance qui est une conscience. Tout concourut à son étrange pouvoir et personne ne s'y opposa. Là où les relations valent plus que le mérite et où les hommes, pour que chacun d'eux puisse seulement exister, doivent se tenir comme des crustacés, Brummell avait pour lui, encore plus comme admirateurs que comme rivaux, les ducs d’York et de Cambridge, les comtes de Westmoreland et de Chatham (le frère de William Pitt), le duc de Rutland, lord Delamere, politiquement et socialement ce qu'il y avait de plus élevé. Les

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femmes, qui sont, comme les prêtres, toujours du côté de la force, sonnèrent, de leurs lèvres vermeilles, les fanfares de leurs admirations. Elles furent les trompettes de sa gloire ; mais elles restèrent trompettes, car c’est ici l’originalité de Brummell. C’est ici qu'il diffère essentiellement de Richelieu et de presque tous les hommes organisés pour séduire. Il n’était pas ce que le monde appelle libertin. Richelieu, lui, imita trop ces conquérants tartares qui se faisaient un lit avec des femmes entrelacées. Brummell n'eut point de ces butins et de ces trophées de victoire ; sa vanité ne trempait pas dans un sang brûlant. Les Sirènes, filles de la mer, à la voix irrésistible, avaient les flancs couverts d’écailles impénétrables, d’autant plus charmantes, hélas ! qu’elles étaient plus dangereuses !

Et sa vanité n’y perdit pas; au contraire.

Elle ne se rencontrait jamais en collision avec une autre passion qui la heurtait, qui lui faisait équilibre: elle régnait seule, elle était plus forte *. Aimer, même dans le sens le

* L’affectation produit la sécheresse. Or, un Dandy, quoique ayant trop bon ton pour n'être pas simple, est toujours un peu affecté. C’est l'affectation trèsraffinée du talent très-artificiel de M"° Mars. Si l’on

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moins élevé de ce mot, désirer, c’est toujours dépendre, c'est être esclave de son désir. Les bras les plus tendrement fermés sur vous sont encore une chaîne, et si l’on est Richelieu, — et serait-on Don Juan lui-même, — quand on les brise, ces bras si tendres, de la chaîne qu'on porte on ne brise jamais qu’un anneau.

Voilà l'esclavage auquel Brummell échappa.

Ses triomphes eurent l’insolence du désintéressement. Il n'avait jamais le vertige des têtes qu'il tournait. Dans un pays comme l'Angleterre, où l’orgueil et la lâcheté réunis font de la pruderie pour de la pudeur, il fut piquant de voir un homme, et un homme si jeune, qui résumait en lui toutes les séductions de convention et toutes les séductions naturelles, punir les femmes de leurs prétentions sans bonne foi, et s'arrêter avec elles à la limite de galanterie, qu’elles n’ont pas mise là pour qu'on la respecte. C'était pourtant ainsi qu'agissait Brummell, sans aucun calcul et sans le moindre effort. Pour qui connaît les femmes, cela doublaïit sa puissance : parmi ces ladys altières, il blessait l’orgueil roma-

était passionné, on serait trop vrai pour être Dandy. Alfieri n'aurait jamais pu l'être, et Byron ne l'était qu’à certains jours.

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nesque, il faisait rêver l'orgueil corrompu.

Roi de la mode, il n'eut donc point de maîtresse en titre. Plus habilement Dandy que le prince de Galles, il ne se donna point de madame Fitz-Herbert. Il fut un sultan sans mouchoir. Nulle illusion de cœur, nul soulévement des sens n’'influa, pour les énerver ou les suspendre, sur les arrêts qu'il portait.

Aussi étaient-ils souverains. Que ce fût un éloge ou un blâme, un mot de Georges Bryan Brummell était tout alors. Il était l’autocrate de l'opinion. En Italie, si, par hypothèse, un pareil homme, un pareil pouvoir étaient possibles, quelle femme bien éprise y penserait ? Mais en Angleterre, la plus follement amoureuse, en posant une fleur ou en essayant une parure, songeait bien plus au jugement de Brummell qu'au plaisir de son amant. Une duchesse (et l’on sait ce qu'un titre permet de hauteur dans les salons de Londres) disait en plein bal à sa fille, au risque d’être entendue, de veiller avec soin sur son attitude, ses gestes, ses réponses, si par hasard M. Brummell daignait lui parler; car, à cette première phase de sa vie il se mêlait encore à la foule des danseurs dans ces bals où les mains les plus belles restaient oïisives en attendant la

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sienne. Plus tard, enivré de la position exceptionnelle qu'il s'était faite, il renonça à ce rôle de danseur, trop vulgaire pour lui. Il restait seulement quelques minutes à l'entrée du bal; il le parcourait d’un regard, le jugeait d’un mot et disparaissait, appliquant ainsile fameux principe du Dandysme : « Dans le monde, tout le temps que vous n'avez pas produit d'effet, restez; si l'effet est produit, allez-vousen. » Il connaissait son foudroyant prestige. Pour lui l'effet n'était plus une question de temps.

Avec cet éclat dans sa vie, cette souveraineté sur l'opinion, cette grande jeunesse qui augmente la gloire, et cêt esprit charmant et cruel que les femmes maudissent et adorent, pas de doute qu'il n’ait inspiré bien des passions en sens contraires, — des amours profonds, d'inexorables haines ; mais rien de cela n'a transpiré *. Le cant a étouflé le cri des âmes, s’il en fut qui aient osé crier. En Angle-

* On a parlé de lady J....y, qu'il aurait soufjlée au Régent, comme on dit avec une légèreté digne de la chose. Mais lady J....y est restée son amie, et les amours finissant en amitiés sont plus chimériques que les belles femmes finissant en queue de poisson. Il y à un beau coup de hache donné de main de poète dans les illusions des cœurs généreux et mortels :

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terre, la convenance qui châtre les cœurs s'oppose un peu à l’existence des mademoiselles de Lespinasse qui voudraient naître ; et quant à une Caroline Lamb, Brummell n’en eut point, par la raison que les femmes sont plus sensibles à la trahison qu'à l'indifférence. Une seule, à notre connaissance, a laissé sur Brummell de ces mots qui cachent la passion et qui la révèlent, c’est la courtisane Henriette Wilson : chose naturelle, elle était jalousenon du cœur de Brummell, mais de sa gloire. Les qualités d'où le Dandy tirait sa puissance étaient de celles qui eussent fait la fortune de la courtisane. Et d’ailleurs, — sans être des Henriette Wilson, — les femmes s'entendent si bien aux réserves en faveur de leur sexe ! Elles ont le génie des mathématiques, comme les hommes, et tous les génies, et elles ne passent pas à Sheridan, malgré le sien, l’impertinence d’avoir fait sculpter sa main comme la plus belle de l'Angleterre.

« Tout le temps qu’on est amants, on n'est point amis ; quand on n'est plus amants, on n’estrien moins qu'amis. »

Porc X PORTO

UOIQUE Alcibiade ait été le plus joli SJ des bons généraux, Georges Bryan

Brummell n'avait pas l'esprit militaire. Il ne resta pas longtemps dans le 10° hussards. Il y était entré peut-être dans un but plus sérieux qu'on n’a cru, — pour se rapprocher du Prince de Galles et nouer les relations qui le mirent si vite en relief. On a dit, avec assez de mépris, que l'uniforme dut exercer une fascination irrésistible sur la tête de Brummell. C'était expliquer le Dandy avec des sensations de sous-lieutenant. Un Dandy qui marque tout de son cachet, qui n’existe pas en dehors d'une certaine exquise originalité (lord Byron) *, doit nécessairement haïr l’uniforme. Du reste, et pour des choses plus graves que cette question de costume, c’est dans la donnée des facultés de Brummell d’être mal

* Il n’y a qu’un Anglais qui puisse se servir de ce mot-là. En France, l'originalité n’a point de patrie : on lui interdit le feu et l’eau ; on la haïit comme une distinction nobiliaire. Elle soulève les gens médiocres, toujours prêts, contre ceux qui sont autrement qu'eux, à une de ces morsures de gencives qui ne déchirent pas, mais qui salissent. Être comme tout le monde est le principe équivalant, pour les hommes, au principe dont on bourre la tête des jeunes filles : SOIT CONSIDÉRÉE, IL LE FAUT, du Mariage de Figaro. e 2

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jugé, son influence morte. Quand il vivait, les plus récalcitrants la subissaient; mais, à présent, c'est de la psychologie difficile à faire, avec les préjugés dominants, que l'analyse d'un tel personnage. Les femmes ne lui pardonneront jamais d'avoir eu de la grâce comme elles: les hommes, de n’en pas avoir comme lui.

On l’a dit déjà plus haut, mais on ne se lassera point de le répéter : ce qui fait le Dandy, c’est l'indépendance. Autrement, il yÿ aurait une législation du Dandysme, et il n’y en a pas *. Tout Dandy est un oseur, mais un oseur qui a du tact, qui s'arrête à temps et qui trouve, entre l'originalité et l’'excentricité, le fameux point d’intersection de Pascal. Voilà pourquoi Brummell ne put se plier aux contraintes de la règle militaire, qui est un uniforme aussi. Sous ce point de

* S'il y en avait; on serait Dandy en observant la loi. Serait Dandy qui voudrait ; ce serait une prescription à suivre, voilà tout. Malheureusement pour les petits jeunes gens, il n’en est pas tout à fait ainsi. Il y à sans doute, en matière de Dandysme, quelques principes et quelques traditions ; mais tout cela est dominé par la fantaisie, et la fantaisie n'est permise qu’à ceux à qui elle sied, et qui la consacrent en l’exerçant.

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vue, il fut un détestable officier. M. Jesse, cet admirable chroniqueur qui n'oublie pas assez, raconte plusieurs anecdotes sur l’indiscipline de son héros. Il rompt les rangs dans les manœuvres, manque aux ordres de son colonel; mais le colonel est sous de charme. Il ne sévit pas. En trois ans, Brummell devient capitaine. Tout à coup son régiment est commandé pour aller tenir garnison à Manchester, et, sur cela seul, le plus jeune capitaine du plus magnifique régiment de l’armée quitte le service. Il dit au Prince de Galles qu'il ne voulait pas s'éloigner de lui. C'était plus aimable que de parler de Londres; car c'était Londres surtout qui le retenait. Sa gloire était née là ; elle était autochthone de ces salons où la richesse, le loisir et le dernier degré de civilisation produisent ces affectations charmantes qui ont remplacé le naturel. La perle du Dandysme tombée à Manchester, ville de manufacture, c'est aussi monstrueux que Rivarol à Hambourg. |

Il sauva l'avenir de sa renommée : il resta à Londres. Il prit un logement dans Chesterfield-Street, au n° 4, en face de Georges Selwyn, — un de ces astres de la mode qu'il avait fait pâlir. Sa fortune matérielle, assez

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considérable, n'était point au niveau de sa position. D’autres, et beaucoup parmi ces fils de lords et de nababs, avaient un luxe qui eût écrasé le sien, si ce qui ne pense pas pouvait écraser ce qui pense. Le luxe. de Brummell était plus intelligent qu'éclatant ; il était une preuve de plus de la sûreté de cet esprit qui laissait l'écarlate aux sauvages, et qui inventa plus tard ce grand axiome de toilette : « Pour être bien mis, il ne faut pas être remarqué. » Bryan Brummell eut des chevaux de main, un excellent cuisinier et le home d’une femme qui serait poète. Il donnait des dîners délicieux où les convives étaient aussi choisis que les vins. Comme les hommes de son pays et surtout de son époque *, il aimait à boire jusqu’à l'ivresse. Lymphatique et nerveux, dans l'ennui de cette existence oisive et anglaise, à laquelle le Dandysme

* Tous buvaient, depuis les plus occupés jusqu'aux plus oisifs, depuis les lazzaroni de salon (les Dandys) jusqu'aux ministres d'État. Boire comme Pitt et Dundas est resté proverbe. Quand Pitt buvait, cette grande âme que l’amour de l'Angleterre remplissait, mais n’assouvissait pas, c’est de variété qu'il avait soif. Les hommes forts cherchent souvent à se donner le change; mais, hélas! la nature ne le prend pas toujours.

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n'échappe qu'à moitié, il recherchait l'émotion de cette autre vie que l’on trouve au fond des breuvages, qui bat plus fort, qui tinte et éblouit, Mais alors, même le pied engagé dans le tourbillonnant abîme de l'ivresse, il y restait maître de sa plaisanterie, de son élégance, comme Sheridan dont on parle toujours, parce qu'on le retrouve sans cesse au bout de toutes les supériorités.

C'est par là qu'il asservissait. Les prédicateurs méthodistes (et il n’y en a pas qu’en Angleterre), tous les myopes qui ont risqué leur mot sur Brummell, l'ont peint, et rien n'est plus faux, comme une espèce de poupée sans cerveau et sans entrailles, et, pour rapetisser l’homme davantage encore, ils ont rapetissé l’époque dans laquelle il vécut, en disant qu'elle avait sa folie. Tentatives et peines inutiles! Ils ont beau frapper sur ce temps glorieux pour la Grande-Bretagne, comme on frappa sur la boule d’or dans laquelle l’eau qu'on voulait comprimer était renfermée : l'élément rebelle traversa les parois plutôt que de plier, et eux ne réduiront pas la société anglaise de 1794 à 1816 jusqu'à n'être qu'une société en décadence. Il est des siècles incompressibles qui résistent à tout ce

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qu'on en dit. La grande époque des Pitt, des Fox, des Windham, des Byron, des Walter Scott, deviendrait tout à coup petite parce qu’elle eût été remplie du nom de Brummell !

Si une telle prétention est absurde, Brammell avait donc en lui quelque chose digne d'attirer et de captiver les regards d’une grande époque; — sorte de regards qui ne se prennent pas, comme les oisillons au miroir, seulement à l’appeau de vêtements gracieux ou splendides. Brummell, qui les a passionnés, attachait d'ailleurs beaucoup moins d'importance qu'on n’a cru à cet art de la toilette pratiqué par le grand Chatham *. Ses tailleurs Davidson et Meyer, dont on a voulu faire, avec toute la bêtise de l'insolence, les pères de sa gloire, n'ont point tenu dans sa vie la place qu'on leur donne. Écoutons Lister plutôt: il peint ressemblant : «Il lui répugnait de penser que ses tailleurs étaient pour quoi que ce fût dans sa renommée, et il ne se fiait qu'au charme exquis d’une aisance noble et polie qu'il possédait à un très remarquable degré. » Lors de son début. il est vrai, et avec ses tendances extérieures, au moment où le démocratique

* Le seul homme historique qui soit grand sans être simple.

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Charles Fox introduisait(apparemmentcomme effet de toilette) le talon rouge sur les tapis de l'Angleterre, Brummell dut se préoccuper de la forme sous tous ses aspects. IL n’ignorait pas que le costume a une influence latente, mais positive, sur les hommes qui le dédaignent le plus du haut de la majesté de leur esprit immortel. Mais plus tard il se déprit, comme le dit Lister, de cette préoccupation de jeunesse, sans l’abolir pourtant dans ce qu'elle avait de conforme à l'expérience et à l'observation. Il resta mis d’une façon irréprochable; mais il éteignit les couleurs de ses vêtements, en simplifia la coupe et les porta sans y penser *. Il arriva ainsi au comble de l’art qui donne la main au naturel.

Seulement, ses moyens de faire effet étaient de plus haut parage, et c’est ce qu'on a trop, beaucoup trop oublié. On l’a considéré comme un être purement physique, et il était au contraire intellectuel jusque dans le genre de beauté qu'il possédait. En effet, il brillait bien moins par la correction des traits que

* Comme s'ils étaient impondérables! Un Dandy peut mettre s’il veut dix heures à sa toilette, mais une fois faite, il l’oublie. Ce sont les autres qui doivent s'apercevoir qu’il est bien mis.

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par la physionomie. Il avaitles cheveux presque roux, comme Alfieri, et une chute de cheval, dans une charge, avait altéré la ligne grecque de son profil. Son air de tête était plus beau que son visage, et sa contenance, — physionomie du corps, — l’emportait jusque sur la perfection de ses formes. Écoutons Lister: @ Il n’était ni beau ni laid ; mais il y avait dans toute sa personne une expression de finesse et d’ironie concentrée, et dans ses yeux une incroyable pénétration. » Quelquefois ces yeux sagaces savaient se glacer d'’indifférence sans mépris, comme il convient à un Dandy consommé, à un homme qui porte en lui quelque chose de supérieur au monde visible. Sa voix magnifique faisait la langue anglaise aussi belle à l'oreille qu’elle l’est aux yeux et à la pensée. QI n’affectait pas d’avoir la vue courte ; mais il pouvait prendre, — dit encore Lister, — quand les personnes qui étaient là n'avaient pas l'importance que sa vanité eût désirée, ce regard calme, mais errant, qui parcourt quelqu'un sans le reconnaître, qui ne se fixe ni ne se laisse fixer, que rien n’occupe et que rien n’égare. » Tel était le beau Georges Bryan Brummell. Nous qui lui consacrons ces pages, nous l'avons vu

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dans sa vieillesse, et l’on reconnaissait ce qu'il avait été dans ses plus étincelantes années; car l'expression n'est pas à la portée des rides, et un homme, remarquable surtout par la physionomie, est bien moins mortel qu'un autre homme.

Du reste, ce que promettait sa physionomie, son esprit le tenait et au-delà. Ce n'était pas pour rien que le rayon divin se jouait autour de son enveloppe. Mais parce que son intelligence, d'une espèce infiniment rare, s’adonnait peu à ce qui maitrise celle des autres hommes, serait-il juste de la lui nier? Il était un grand artiste à sa manière ; seulement son art n'était pas spécial, ne s’exerçait pas dans un temps donné. C'était sa vie même, le scintillement éternel de facultés qui ne se reposent pas dans l’homme, créé pour vivre avec ses semblables. Il plaisait avec sa personne, comme d’autres plaisent avec leurs œuvres. C'était sur place qu'était sa valeur. Il tirait de sa torpeur *, — chose difficile, —

* Sans sortir de la sienne. Il y a dans l’amabilité, en effet, quelque chose de trop actif et de trop direct pour qu'un Dandy soit parfaitement aimable. Un Dandy n’a jamais la recherche et l'anxiété de quoi que ce soit. Si donc l’on a pu se risquer à dire que Brummell fut aimable à certains soirs, c’est que la a 3

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une société horriblement blasée, savante, en proie à toutes les fatigues par l'émotion des vieilles civilisations, — et, pour cela, il ne sacrifiait pas une ligne de sa dignité personnelle. On respectait jusqu’à ses caprices. Ni Etherége, ni Cibber, ni Congrève, ni Vanburgh, ne pouvaient introduire un tel personnage dans leurs comédies; car le ridicule ne l’atteignait Jamais. Il ne l’eût pas esquivé à force de tact, bravé à force d'äplomb, qu'il s’en fût garanti à force d'esprit, — bouclier qui avait un dard à son centre et qui changeait la défense en agression. Ici on comprendra mieux peut-être. Les plus durs à sentir la grâce qui glisse sentent la force qui appuie; et l'empire de Brummell sur son époque paraîtra moins fabuleux, moins inexplicable, quand on saura, ce qu'on ne sait pas assez, quelle force de raillerie il avait. L'Ironie est un génie qui dispense de tous les autres. Elle jette sur un homme l'air de sphynx qui préoccupe comme un mystère et qui inquiète comme un danger *. Or, Brummell la possé-

coquetterie des hommes puissants peut être trèsmédiocre et paraître irrésistible. Ils sont comme les jolies femmes, à qui l’on sait gré de tout (quand on est homme toutefois).

* « Vous êtes un palais dans un labyrinthe, » écri-

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dait et s’en servait de manière à transir tous les amours-propres, même en les caressant, et à redoubler les mille intérêts d'une conversation supérieure par la peur des vanités, qui ne donne pas d'esprit, mais qui l'anime dans ceux qui en ont et fait circuler plus vite le sang de ceux qui n’en ont pas. C’est le génie de l’'Ironie qui le rendit le plus grand mystificateur que l'Angleterre ait jamais eu. QI n'y avait pas — dit l’auteur de Granby — de gardien de ménagerie plus habile à montrer l'adresse d’un singe, qu'il ne l'était à montrer le côté grotesque caché plus ou moins dans tout homme ; son talent était sans égal pour manier sa victime et pour lui faire exposer elle-même ses ridicules sous le meilleur point de vue possible. » Plaisir, si l’on veut, quelque peu féroce; mais le Dandysme est le produit d’une société qui s'ennuie, et sennuyer ne rend pas bon.

C’est ce qu'il importe de ne pas perdre de vue quand on juge Brummell. IT était avant

vait une femme, impatientée de regarder sans voir et de chercher sans découvrir. Elle ne se doutait pas qu'elle exprimait là un principe de Dandysme. A la vérité, n'est pas palais qui veut, mais on peut toujours être labyrinthe.

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tout un Dandy, et il ne s’agit que de sa puissance. Singulière tyrannie qui ne révoltait pas! — Comme tous les Dandys, il aimait encore mieux étonner que plaire : préférence très humaine, mais qui mène loin les hommes; car le plus beau des étonnements, c’est l'épouvante. Sur cette pente, où s'arrêter ? Brummell le savait seul. Il versait à doses parfaitement égales la terreur et la sympathie, et il en composait le philtre magique de son influence. Son indolence né lui permettait pas d’avoir de la verve, parce qu'avoir de la verve, c'est se passionner ; se passionner, c'est tenir à quelque chose, et tenir à quelque chose, c’est se montrer inférieur ; mais de sang-froid il avait du trait, comme nous disons en France, Il était mordant dans sa conversation autant qu'Hazlitt dans ses écrits. Ses mots crucifiaient *; seulement son im-

* I ne les lançait pas, maïs il les laissait tomber. L'esprit des Dandys ne frétille et ne pétille jamais. Il n’a point les mouvements de vif-argent et de flamme de celui d’un Casanova, par exemple, ou d’un Beaumarchais ; par rencontre, il trouverait les mêmes mots, qu’il les prononcerait autrement. Les Dandys ont beau représenter le Caprice dans une société classée et symétrique, ils n’en respirent pas moins, quelque bien organisés qu'ils soient, la contagion de affreux Puritanisme. Ils vivent dans cette Tour de

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pertinence avait trop d’ampleur pour se condenser et tenir dans des épigrammes. Des mots spirituels qui l’exprimaient, il la faisait passer dans ses actes, dans son attitude, son geste et le son de sa voix. Enfin, il la pratiquait avec cette incontestable supériorité qu’elle exige entre gens comme il faut pour être subie; car elle touche à la grossièreté comme le sublime touche au ridicule, et, si elle sort de la nuance, elle se perd. Génie toujours à moitié voilé, l’Impertinence n'a pas besoin du secours des mots pour apparaître; sans appuyer, elle à une force bien autrement pénétrante que l’épigramme la plus brillamment rédigée. Quand elle existe, elle est le plus grand porte-respect qu'on puisse avoir contre la vanité des autres, si souvent hostile, comme elle est aussi le plus élégant manteau qui puisse cacher les infirmités qu'on sent en soi. À ceux qui l'ont, qu'est-il besoin d’autre chose ? N’a-t-elle pas

la Peste, et une pareille habitation est malsaine. C'est pour cela qu'ils parlent tant de dignité. Ils croiraient peut-être en manquer s'ils s’abandonnaient à la frénésie de l'esprit. Ils vivent toujours sur l’idée de dignité comme sur un pal, — ce qui, — si souple qu’on soit ! — gêne un peu la liberté des mouvements et fait tenir par trop droit.

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plus fait pour la réputation de l'esprit du prince de Talleyrand que cet esprit même ?

Fille de la Légèreté et de l’Aplomb, — deux qualités qui semblent s’exclure, — elle est aussi la sœur de la Grâce, avec laquelle elle doit rester unie. Toutes deux s’embellissent de leur mutuel contraste. En effet, sans l’Impertinence, la Grâce ne ressemblerait-elle pas à une blonde trop fade, et sans la Grâce, l’'Impertinence ne serait-elle pas une brune trop piquante? Pour qu'elles soient bien ce qu'elles sont chacune. il convient de les entreméler.

Et voilà ce à quoi Georges Bryan Brummell réussissait mieux que personne. Cet homme, trop superficiellement jugé, fut une puissance si intellectuelle qu'il régna encore plus par les airs que par les mots. Son action sur les autres était plus immédiate que celle qui s'exerce uniquement par le langage. Il la produisait par l’intonation, le regard, le geste, l'intention transparente, le silence même * ;

* Il jouait trop bien de la conversation pour r’être pas souvent silencieux; mais ce silence n'avait pas la profondeur du silence de qui écrivait: « Ils me regardaient pour savoir si je comprenais leurs idées sur je ne sais quoi et leurs jugements sur je ne sais qui. Mais ils me prenaient probablement pour quelque médiocrité de salon, et moi je jouissais de Popi-

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et c'est une explication à donner du peu de mots quil a laissés. D'ailleurs, ces mots, à en juger par ceux que les Mémoires du temps ont rapportés, manquent pour nous de saveur ou en ont trop; ce qui est une manière d'en manquer encore. On y sent l’âpre influence du génie salin de ce peuple qui boxe et s’enivre et qui n'est pas grossier où nous, Français, cesserions d’être délicats. Qu'on y songe : ce que l'on appelle exclusivement esprit, dans les produits de la pensée, tenant essentiellement à la langue, aux mœurs, à la vie sociale, aux circonstances qui changent le plus de peuple à peuple, doit mourir dépaysé dans l'exil d’une traduction. Même les expressions qui le caractérisent pour chaque nation sont intraduisibles avec netteté dans la profondeur du sens qu'elles ont. Essayez, par exemple, de trouver des corrélatifs au wit, à l'humour, au fun, qui constituent l'esprit anglais dans son originale triplicité. Muable comme tout

nion présumable qu’ils avaient de ma personne. J'ai pensé aux rois qui aiment à garder l’incognito. » Cette solitaire et orgueilleuse conscience de soi doit être inconnue aux Dandys. Le silence de Brummell était un moyen de plus de faire effet, la coquetterie taquine des êtres sûrs de plaire et qui savent par quel bout s'allume le désir.

ce qui est individuel, l'esprit ne se transborde pas plus d’une langue dans une autre que la poésie qui, du moins, s'inspire de sentiments généraux. Comme de certains vins, qui ne savent pas voyager, il doit être bu sur son terroir. Il ne saït pas vieillir non plus; il est de la nature des plus belles roses qui passent vite, et c'est peut-être le secret du plaisir qu'il cause. Dieu a souvent remplacé la durée par l'intensité de la vie, afin que le généreux amour des choses périssables ne se perdit pas dans nos cœurs.

On ne citera donc pas les mots de Brummell. Ils ne justifieraient pas sa renommée, et pourtant ils la lui méritèrent; mais les circonstances dont ils ont jailli, et qui les avaient chargés d'électricité, pour ainsi dire, ne sont plus. Ne remuons pas, ne comptons pas ces grains de sable qui furent des étincelles et que le temps dispersa après les avoir éteints. Grâce à la diversité des vocations, il y a des gloires qui ne sont rien plus que du bruit dans un silence, et qui doivent à jamais alimenter la rêverie en désespérant la pensée.

Seulement, comment n'être pas frappé de ce vague de gloire tombant sur un homme aussi positif que Brummell, qui l'était trois

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fois, puisqu'il était vaniteux, Anglais et Dandy! Comme tous les gens positifs qui ne vivent pas loin d'eux-mêmes et qui n'ont de foi et de volonté que pour les jouissances immédiates, Brummell ne désira jamais que celles-là et il les eut à foison. Il fut payé par la destinée de la monnaie qu'il estimait le plus. La société lui donna tous les bonheurs dont elle dispose, et pour lui il n'y avait pas de plus grandes félicités * ; car il ne pensait pas comme Byron, — tantôt renégat et tantôt relaps du Dandysme, — que le monde ne vaut pas une seule des joies qu'il nous ôte.

À cette vanité, éternellement enivrée, le monde n'en avait pas ôté. De 1799 jusque vers 1814, il n y eut pas de raout, à Londres, pas de fête où la présence du grand Dandy

* Les moralistes demanderont insolemment : Fut-il heureux de cet unique bonheur du monde, qui fait pitié ? — Et pourquoi pas ?.… La vanité satisfaite peut suffire à la vie aussi bien que l'amour satisfait. Mais ennui? Eh! mon Dieu! c’est la paille où se rompt l’acier le mieux trempé en fait de bonheur. C’est le fond de tout, et pour tous, à plus forte rai-. son pour une âme de Dandy, pour un de ces hommes dont on a dit bien ingénieusement, mais bien tristement aussi: « Ils rassemblent autour d’eux tous les agréments de la vie, mais ainsi qu'une pierre qui attire la mousse, sans se laisser pénétrer par la fraicheur qui la couvre. »

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ne fût regardée comme un triomphe et son absence comme une catastrophe. Les journaux imprimaient son nom à l'avance en tête des plus illustres invités. Aux bals d’AImack, aux meetings d'Ascot, il pliait tout sous sa dictature. Il fut le chef du club Watier, dont lord Byron était membre, avec lord Alvanlay, Mildmay et Pierrepoint. IL était l’âme (est-ce l’âme qu'il faut dire ?) du fameux pavillon de Brighton, de Carlton-House, de Belvoir. Lié plus particulièrement avec Sheridan, la duchesse d’York, Erskine, lord Townshend et cette passionnée et singulière duchesse de Devonshire, poète en trois langues, et qui embrassait les bouchers de Londres, avec ses lèvres patriciennes, pour enlever des voix de plus à M. Fox, il s’imposait jusqu'à ceux qui pouvaient le juger, qui auraient pu trouver le creux sous le relief, si réellement il n'avait été que le favori du hasard. On a dit que madame de Staël fut presque affligée de ne pas lui avoir plu. Sa toute-puissante coquetterie d'esprit fut éternellement repoussée par l’âme froide et la plaisanterie éternelle du Dandy, de ce capricieux de neige qui avait d'excellentes raisons pour se moquer de l'enthousiasme, Corinne échoua

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sur Brummell comme sur Bonaparte : rapprochement qui rappelle le mot de lord Byron cité déjà. Enfin, succès plus original encore : une autre femme, lady Stanhope, l’amazone arabe qui sortit au galop de la civilisation européenne et des routines anglaises, — ce vieux cirque où l'on tourne en rond, — pour ranimer ses sensations dans le péril et dans l’indépendance du désert, ne se rappelait, après bien des années d'absence, de tous les civilisés laissés derrière elle, que le plus civilisé peut-être, — le Dandy Georges Brummell.

Certes! quand on fait le compte de ces impressions vivantes, ineffaçables, sur les premières têtes d’une époque, on est obligé de traiter celui qui les a produites, fût-ce un fat, avec Le sérieux que l’on doit à tout ce qui prend en vainqueur les imaginations des hommes. Les poètes, par cela seul qu'ils réfléchissent leur temps, se sont imprégnés de Brummell. Moore l’a chanté ; mais qu'est-ce que Moore ? * Brummell fut peut-être une des muses de Don Juan, invisible au poète. Toujours est-il que ce poème étrange a le ton essentiellement dandy d'un bout à l’autre, et

* Le sentiment irlandais à part, un poète de papier rose mâché.

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qu'il éclaire puissamment l'idée que nous pouvons concevoir des qualités et du genre d'esprit de Brummell. C’est par ces qualités évanouies qu'il monta sur l'horizon et s'y maintint. Il n’en descendit pas; mais il en tomba, emportant avec lui, dans sa perfection, une chose qui, depuis lui, n’a plus reparu que dégradée. Le Turf hébétant a remplacé le Dandysme. IL ny a plus maintenant dans la High life que des jockeys et des fouetteurs de chiens *.

* Il y a eu d'Orsay. Maïs d'Orsay, ce lion dans le sens de la fashion, et qui n’en avait pas moins la beauté de ceux de l'Atlas, d'Orsay n'était pas un Dandy. On s’y est mépris. C'était une nature infiniment plus complexe, plus ample et plus humaine que cette chose anglaise. On l’a beaucoup dit, mais sans cesse il faut y revenir : la lymphe, cette espèce d’eau dormante qui n’écume que quand la Vanité la fouette, est la base physiologique du Dandy, et d'Orsay avait le sang rouge de France. C'était un nerveux sanguin aux larges épaules, à la poitrine François I‘ et à la beauté sympathique. Il avait une main superbe sans superbe, et une manière de la tendre qui prenait les cœurs et les enlevait! Ce n’était pas là le shoken hautain du Dandysme. D’Orsay plaisait si naturellement et si passionnément à {out le monde, qu’il faisait porter son médaillon jusqu’à des hommes ! tandis que les Dandys ne font porter aux hommes que ce que vous savez, et plaisent aux femmes en leur déplaisant. (Ne jamais oublier cette nuance, lorsqu’il s’agit de les juger.)

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D’Orsay était enfin un roi de bienveillance aimable ; or, la bienveillance est un sentiment entièrement inconnu aux Dandys. Comme eux, ilest vrai, il avait Part de la toilette, non éclatante, mais profonde, et c’est par cette raison, sans doute, que les Superficiels l’ont regardé comme le successeur de Brummell ; mais le Dandysme n’est pas l’art brutal de mettre une cravate. Il y a même des Dandys qui n’en ont jamais porté. Exemple, lord Byron, qui avait le cou si beau ! D’un autre côté, d'Orsay fut un artiste. De cette main qu’il donnait trop, — car la coquetterie règne bien plus par ce qu’elle refuse que par ce qu'elle accorde, — il sculptait, et non pas comme Brummell peignait ses éventails, pour des visages faux et des têtes vides. Les marbres laissés par d'Orsay ont de la pensée. Ajoutez à ce talent de sculpteur qu’il avait bien failli être un écrivain, et qu'à vingt-trois ans il avait mérité cette lettre de Byron à Alfred D... qu’on trouve dans ces fameux Mémoires où la lâcheté de Moore a remplacé les noms par des astérisques et les anecdotes piquantes par des points... (aimable homme que ce Moore !) Quoique fat, d'Orsay fut aimé par les femmes les plus fates de son temps. On ne parle pas des naturelles : il n’y en a jamais que deux ou trois dans un siècle ; à quoi bon en parler ? Il a même inspiré une passion qui dura et qui restera historique. Les Dandys, eux, ne sont aimés que par spasmes. Les femmes, qui les détestent, ne s’en donnent pas moins très-bien à eux, et ils ont cette sensation, qui vaut pour eux beaucoup de livres sterling, de presser des haines dans leurs bras... Quant à ce duel charmant de d'Orsay, jetant son assiette à la tête de l'officier qui parlait mal de la Sainte Vierge, et se battant pour elle, parce qu’elle était femme et qu’il ne voulait pas qu’on manquât de respect à une femme devant lui, quoi de moins dandy et de plus français ?..

«7 N touche vite, quand on écrit cette © histoire d'impressions plutôt que de

=) faits, à la disparition du météore, à la fin de cet incroyable roman (qui n’est pas un conte), dont la société de Londres fut l’héroïne et Brummell le héros. Mais, dans la réalité, cette fin se fit longtemps attendre. A défauts de faits, — la mesure historique du temps, — qu'on prenne les dates, et l’on jugera de la profondeur de cette influence par sa durée. De 1794 à 1816, il y a vingt-deux ans. Or, dans le monde moral comme dans le monde physique, ce qui est léger se déplace aisément. Un succès continu de tant d'années montre donc que c'était bien à un besoin de nature humaine, sous la convention sociale, que répondait l'existence de Brummell. Aussi, quand plus tard il fut obligé de quitter l’Angleterre, l'intérêt qu'il avait concentré sur sa personne n'était pas épuisé. L’enthousiasme ne se détournait pas de lui. En 1812, en 1813, il était plus puissant que jamais, malgré les échecs que le jeu avait faits à sa fortune matérielle, la base de son élégance. En effet, il était fort grand joueur. On n'a pas besoin d'examiner s’il avait trouvé dans son organisme ou dans les tendances de la société

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qu'il voyait cette audace de l'inconnu et cette soif d'aventures qui fait les joueurs et les pirates ; mais ce qu'il y a de certain, c’est que la société anglaise est encore plus avide d'émotions que de guinées, et qu'on ne domine une société qu’en épousant ses passions. Outre les pertes au jeu, une autre raison, à ce qu'il semble, pour que Brummell déclinät, c'était sa brouillerie avec le Prince qui l'avait aimé et qui avait été, pour ainsi dire, le seul courtisan de leurs relations. Le Régent commençait à vieillir. L'embonpoint, ce polype qui saisit la beauté et la tue lentement dans ses molles étreintes, l'embonpoint l'avait pris, et Brummell, avec son implacable plaisanterie et cet orgueil de tigre que le succès inspire aux cœurs, s'était quelquefois moqué des efforts de coquette impuissante à réparer les dégâts du temps qui compromettaient le Prince de Galles. Comme il y avait à Carlton- House un concierge d’une monstrueuse corpulence qu'on avait surnommé Big-Ben (le Gros- Ben), Brummell avait déplacé le surnom du valet au maître. Il appelait aussi madame Fitz-Herbert Benina. Ces audacieuses dérisions ne pouvaient manquer de pénétrer Jjusqu'au fond de ces âmes vaniteuses, et madame

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Fitz-Herbert ne fut pas la seule des femmes qui entouraient le Prince Héréditaire à s’offenser des familiarités de l'ironie de Brummell. Telle fut, pour le dire en passant, la cause réelle de la disgrâce qui frappa soudainement le grand Dandy. L'histoire de la sonnette, racontée d'abord pour l'expliquer, est apocryphe, à ce qu'il paraît * M. Jesse ne s'appuie pas seulement pour la repousser sur la dénégation de Brummell, mais encore sur la vulgaire impudence (the oulgar impudence) qu'elle révèle, et il a raison; car l’impudence était bien souvent dans le Dandy, mais la vulgarité n’y était jamais. Un fait d’ailleurs isolé, quelque expressif qu'il soit, ne vaut pas en gravité, pour motiver une disgrâce, les cent mille coups de dard d’aspic lancés par Brummell de sa façon la plus légère contre les affections du Régent. Ce que le mari de Caroline de Brunswick avait toléré, l’amant de madame Fitz-Herbert, de lady

* Voici l’histoire : Brummell aurait un soir, à souper et pour gagner le plus irrespectueux pari, donné cet ordre au Prince de Galles : « Georges, sonnez! » en lui montrant la sonnette. Le Prince, qui eût obéi, aurait dit au domestique qui entra, en lui désignant Brummell : « Menez à son lit cet ivrogne. »

Conyngham, ne devait pas le supporter *. Et l’eût-il supporté encore, le favori eût-il impunément blessé les favorites, que le Prince, attaqué dans sa personne physique, son véritable mot, ne l'aurait pas souffert sans ressentiment. Le « Quel est ce gros homme ? »

* L'influence, et même la plaisanterie de Brummell, fut pour beaucoup dans l'éloignement du Prince de Galles pour Caroline de Brunswick. On sait que cette fameuse première nuit de noces, passée par le Prince sur un tapis au coin du feu, pendant que sa jeune femme l’attendait sous les plumes d’autruche du lit nuptial, avait été précédée d’un souper avec les Dandys. Ces hommes positifs n’aimaient pas le vaporeux sentimentalisme qui se matérialisa un peu depuis, mais qu’apportait alors Caroline dans ses bagages d’Allemande ; et d’ailleurs elle était la femme légitime, dans le pays du bonheur conjugal officiel et des verseuses de thé! Or, le Dandysme qui aime l’imprévu et déteste la pédanterie des vertus domestiques, doit mieux aimer tous les malheurs par les maîtresses que limperturbable bonheur public de lord et de lady Grey, par exemple, si vanté par M°° de Staël. Les Dandys, qui coudoient ces bonheurs légaux en Angleterre, n’ont pas et ne peuvent pas avoir les opinions de M°° de Staël, qui ne les rencontrait guère dans les salons de Paris. Ce qui fait la poésie, c’est la distance, et il faut bien que l'imagination ait toujours sa chimère à caresser ; mais quand la femme qui se peignit dans Corinne, qui aima D..., qui aima C.., qui aima T..., caresse celle-là, elle est moins dans la vérité du cœur et de l'imagination que les Dandys, et elle ravale M°° de Staël jusqu’à n'être plus que la fille de M"° Necker.

dit publiquement par Brummell, à Hyde- Park, en désignant Son Altesse Royale, et une foule d’autres mots semblables, expliquent tout, bien mieux qu’un oubli de convenances, justifié du reste par un pari.

Mais ni l'éloignement rancunier du Prince, ni les revers au jeu, n'avaient encore, vers cette époque (1813), ébranlé la position de Brummell. La main qui avait servi à son élévation, en se retirant ne l'avait pas fait tomber, et l'opinion des salons lui était de-. meurée fidèle. Ce ne fut pas assez. Le Régent vit avec amertume un Dandy à moitié ruiné lutter fièrement d'influence contre lui, l’homme le plus élevé de la Grande-Bretagne. Anacréon-Archiloque Moore, qui n'écrivait pas toujours sur du papier bleu-céleste, et dont la haine irlandaise savait trouver parfois le mot qui poignarde le mieux, mettait dans la bouche du Prince de Galles ces vers adressés au duc d’York et cités partout: «Je n'ai jamais eu de ressentiment ou d’ennui de nuire à personne, excepté, maintenant que j y pense, au Beau Brummell, qui m'a menacé l’an dernier avec colère de me faire rentrer dans le néant, et d'introduire, à ma place, dans la fashion, le vieux roi Georges. » Ces vers

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offensants ne donnaient-ils pas raison au propos tenu par le roi des Dandys sur le Dandy royal, au colonel Mac-Mahon : « Je l’ai fait ce qu'il est, je peux bien le défaire » ; et ne prouvaient-ils pas jusqu’à l'évidence combien le pouvoir d'opinion qu'éxerçait ce Warwick de l'élégance lui appartenait en propre, et à quel point il était indépendant et souverain ? Une autre preuve encore plus éclatante de ce pouvoir fut donnée, en cette même année 1813, par les chefs du club Watier, qui, préparant une fête solennelle, mirent en sérieuse délibération s'ils inviteraient le Prince de Galles, par cela seul qu'il était brouillé avec G. Brummell. Il fallut que Brummell, qui savait mettre de l’impertinence jusque dans ses générosités, insistât fortement pour que le Prince fût invité. Sans nul doute, il était bien aise de voir chez lui (puisqu'il était du Club) l’amphitryon qu'il ne voyait plus à Carlton-House, de se ménager ce face à face en présence de toute la jeunesse dorée de l'Angleterre ; mais le Prince, au-dessous de lui-même dans cette entrevue, oubliant ses prétentions de gentilhomme accompli, ne se souvint pas même des devoirs que l'hospitalité impose à ceux qui la reçoivent, et Brum-

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mell, qui s'attendait à opposer Dandysme à Dandysme, répondit à l’air de la bouderie par cette élégante froideur qu'il portait sur lui comme une armure et qui le rendait invulnérable *.

De tous les clubs de l'Angleterre, c'était précisément ce club Watier où la fureur du jeu dominait le plus. Il s’y passait d’affreux scandales. Ivres de porto gingembré, ces blasés, dévorés de spleen, y venaient chaque nuit cuver le mortel ennui de leur vie et soulever leur sang de Normand, — ce sang qui ne bout que quand on prend ou qu'on pille, — en exposant sur un coup de dé les plus magnifiques fortunes. Brummell, on l’a vu, était l’astre de ce fameux club. Il ne l'aurait point été s’il ne se fût pas plongé au plus épais du jeu et des paris qu'on y tenait. A la vérité, il n'était ni plus ni moins Joueur que

* Qui le faisait croire invulnérable serait peut-être mieux dit. Mais le beau soupir de lassitude de Cléopâtre dans Shakespeare : &« Ah! si tu savais quel travail c’est que de porter cette nonchalance aussi près du cœur que je la porte ! » est étouffé dans la poitrine des Dandys. Ces stoïciens de boudoir boivent dans leur masque leur sang qui coule, et restent masqués. Paraitre, C’est être, pour les Dandys comme pour les femmes.

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tous ceux qui s’agitaient dans ce charmant Pandémonium, où l’on perdait des sommes immenses avec l'indifférence parfaite qui, dans ces occasions, était pour les Dandys ce qu'était la grâce pour les gladiateurs tombant au cirque. Beaucoup, — ni plus ni moins que lui, — éprouvèrent dans tousles sens la chance commune ; mais beaucoup aussi purent l’affronter plus longtemps. Quoique habile, à force de sang-froid et d'habitude, il ne pouvait rien contre le hasard qui devait mater le bonheur de sa vie par la pauvreté de ses derniers jours. En 1814, les étrangers arrivés à Londres, les officiers russes et prussiens des armées d'Alexandre et de Blücher., redoublèrent la conflagration du jeu parmi les Anglais. Ce fut pour Brummell le moment terrible du désastre. Il y avait dans sa gloire et dans sa position un côté aléatoire par lequel l’une et l’autre devaient s’écrouler. Comme tous les joueurs, il s'acharna contre le sort et fut vaincu. Il eut recours aux usuriers et s’engoulffra dans les emprunts : on a dit même, avec sa dignité; mais rien de précis n’a été articulé à cet égard. Ce qui aurait pu autoriser quelques bruits peut-être, c'est qu'il était doué des qualités dangereuses qui relèvent,

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par la pose, jusqu'à la bassesse *, et qu'il en abusa parfois. Ainsi, par exemple, on se souvenait de l'avoir vu accepter, dans ses gènes dernières, une somme assez considérable de quelqu'un qui voulait compter parmi les Dandys, en se réclamant de l’homme qu'ils reconnaissaient pour leur maître. Depuis, l'argent avant été redemandé au milieu d'un cercle nombreux, Brummell avait tranquillement répondu à l’importun créancier qu'il avait déjà été payé. « Payé! quand? » avait dit le prêteur surpris ; et Brummell avait répondu, avec son ineffable manière : « Mais quand je me tenais à la fenêtre de White, et que je vous ai dit, à vous qui passiez:

Jemm)y, comment vous portez-vous ? » Une

* Ces qualités ont toujours entraîné ceux qui les eurent. Voyez, par exemple, Henri IV, le duc d’Orléans (le Régent), Mirabeau, etc., etc. Henri IV ne les avait qu'un peu, il est vrai; mais le Régent d’Orléans les avait beaucoup, et Mirabeau énormément. Mirabeau mettait autant de fierté à secouer la fange, que le duc d'Orléans de gaîté et de grâce à en affronter les souillures. N’a-t-on pas vu celui-ci spiritualiser des coups de pied au derrière ?.. et de quel pied ?.. du pied de bouc de Dubois. Plus coupables en cela, ces profanateurs de facultés adorables, que Brummell: car ils n’avaient pas comme lui, en face d’eux, une société puritaine; ce qui explique tous les excès et justifie de bien des torts.

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telle réponse traînait la grâce jusqu'au cynisme, et il n’en faut pas beaucoup de semblables pour que les hommes qui les entendent ne prennent plus la peine d’être justes.

Du reste, l'heure à laquelle on ne l’est plus pour personne, l'heure du malheur, allait sonner pour Brummell. Sa ruine était consommée ; il le savait. Avec son impassibilité de Dandy, il avait calculé, montre à la main, le temps qu'il devait rester sur le champ de bataille, sur le théâtre des plus admirables succès qu'homme du monde ait jamais eus, et il avait résolu de n’y pas montrer l’humiliation après la gloire. Il fit comme ces fières coquettes qui aiment mieux quitter ce qu'elles aiment encore que d'être quittées par qui ne les aime plus. Le 16 de mai 1816, après avoir dîné d’un chapon envoyé par Watier, il but une bouteille de bordeaux *, — Byron en avait bu deux quand il avait répondu à l'article de la Reoue d'Édimbourg par sa satire

* Système physiologique anglais. Le courage

moral se détermine comme le courage physique. Les Anglais sont de mauvais soldats s’ils sont mal nourris. La gloire de Wellington est d’avoir toujours été un excellent fournisseur.

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des Bardes anglais et des Critiques écossais, — et il écrivit, sans espoir et nonchalamment, comme un homme perdu tente le sort, cette lettre qu’on a déjà citée :

« Mon cher Scrope, envoyez-moi deux cents livres. La Banque est fermée et tous mes fonds sont dans le trois pour cent. Je vous rendrai cet argent demain matin. Tout à vous.

Il lui fut répondu immédiatement par Scrope Davies ce billet, spartiate de laconisme et d'amitié :

« Mon cher Georges, c'est très-malheureux ; mais tous mes fonds sont dans le trois pour cent. Tout à vous.

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