‹ Du DanemarkChapitre 11 sur 46 · I.IF.I'X 1)K RI'L'MÙN V:Y {îlRLlOTHf.Ql'KS · texte numérisé non relu

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En se moralisant, les Scandinaves sont devenus aussi calmes, aussi pacifiques, que leurs ancêtres étaient emportés et querelleurs. Je n'ai pas vu, pendant tout mon séjour, une rixe, un attroupement, une dispute de poissardes ; et cependant, demeurant près du petit marché d'Âmager, j'allais, tous les matins, m'égarer au milieu des tas de légumes, de fruits et de poissons, dont la place était couverte, observant les costumes et les physionomies des jeunes filles, écoutant les propos et les discussions des marchandes et des acheteuses, épiant leurs gestes, ne laissant rien perdre de ces petits détails qui dévoilent au voyageur, mieux que de longues études, les habitudes, les mœurs, le caractère de toute une population.

Copenhague est le centre d'un grand mouvement intellectuel. C'est un foyer d'où la lumière, franchissant les étroites limites de la monarchie danoise, rayonne dans tous les pays limitrophes, en Suède, en Norvège et dans la basse Allemagne. L'Académie des Beaux- Arts, fondée en 17/)4, reconstituée en 1814, siège au palais de Charlottenborg. Un revenu annuel de soixante mille francs environ lui assure une existence honorable et indépendante. Des nombreux artistes sortis de son sein plusieurs sont arrivés dans leur pays à une grande réputation et justement méritée. Parmi les peintres, je citerai les noms de Lund , Eckersberg , Abildgaard, Marstrand, Simonsen , Schloisner, Sœrensen, Skavgaard et hum p. Parmi les statuaires, Thorvaldsen, sans égal à Copenhague comme à Home , imprima à son art une direction plus élevée. Le feu sacré qui embrase un homme de génie se communique à tout ce qui l'approche. VViedevelr, maître de Thorvaldsen, et Freimd, son

élève, guidés, inspirés par lui, ont fait des chefs-d'œuvre. Bissen et Jérichau, sous son inspiration et animés de son souffle, sont parvenus aux dernières limites de leur art.

Une partie des salons de Charlottenborg était, pendant mon séjour, consacrée à une exposition de tableaux de peintres vivants. L'entrée coiitait un marc. L'argent devait être ajouté à celui provenant de la souscription nationale qui avait pour but de réparer les désastres causés par l'incendie de Fridericsborg. Dans ces belles galeries j'ai vu non-seulement les plus beaux spécimens de ce que l'art danois a produit de nos jours, mais le brillant contingent que la Suède, la Norvège et l'Allemagne, en bonnes voisines, y avaient apporté.

A part les Norvégiens, qui se plaisent à reproduire les scènes grandioses de leur magnifique nature, les Danois et les Suédois , insensibles aux beautés moins saisissantes des paysages qui les entourent, vont chercher leurs inspirations sous le ciel de l'Italie et de la Turquie. Comme leurs tableaux sont faits le plus souvent de souvenirs, d'après des dessins ou des esquisses, il en résulte que l'originalité en est presque toujours absente. Aussi les plus fameux, malgré une grande habileté de main, ne sont à mes yeux que des imitateurs de Decamps, et, ce qui est pire , de Lapito. Cependant j'ai vu de Roed une vue de la cour intérieure d'une prison à Naples, qui est vraiment admirable. Cette éclatante lumière du midi tombe à flots sur les murs, sur les pavés, à travers les barreaux, et illumine tout le tableau. J'ai remarqué aussi un portrait superbe par Gestner. Ceux do Thorvaldson et du professeur F.und

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par Auguste Schiolt sont aussi admirablement réussis. Que dirai -je des belles collections d'insectes, d'oiseaux, de reptiles et de poissons, qui décorent le musée d'histoire naturelle? Ma profonde ignorance me rend sur ce point barbare et injuste. J'avoue que j'éprouve Irès-peu de plaisir et point d'intérêt à voir des animaux empaillés ou conservés dans des bocaux remplis d'eaude-vie. On pense autrement dans tout le Nord, oiî les espèces des oiseaux et des poissons varient à l'infini. Il est peu de villes en Danemark ou en Norvège qui ne possèdent une collection de ce genre , plus ou moins remarquable. L'objet le plus précieux est un lingot d'argent, extrait des mines de Kongsberg à l'époque oij des trésors immenses, découverts par un pauvre gardeur de chèvres, rendaient Christian IV le roi le plus opulent de l'Europe. Ce bloc d'argent, le plus grand qu'on ait jamais trouvé dans les entrailles de la terre , mesure six pieds de long, deux pieds de large, et a huit pouces d'épaisseur.

Le musée royal mérite aussi notre \isite. Dans les objets antiques, j'ai remarqué deux chefs-d'œuvre, un buste de Marc-Antoine et une tête de la belle Hélène. Les armures du moyen âge sont aussi très-belles , de même que certains ornements d'église, arrachés des lieux saints pendant le seizième siècle. Parmi les objets d'art d'une date plus récente, j'ai remarqué une tabatière en ivoire, tournée par Pierre le Grand, ornée de son portrait, et donnée par lui en présent au roi Frédéric IV.

L'Université de Copenhague a bien une autre importance que son Académie. Fondée en 1 178, et reconstituée trois siècles pins tard, elle a cinq chaires de théo-

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logie, cinq de jurisprudence, huit de médecine, et dix-neuf de belles-lettres, occupées par cinquante-deux professeurs. Le nombre des étudiants qui suivent ses cours s'élève, année moyenne, à douze cents, venus tous de la monarchie, parce que les Duchés ont leur université allemande établie à Kiel. Ce nombre est très-considérable, relativement à la population; il est vrai qu'en Danemark l'instruction est répandue dans toutes les classes. On ne trouverait pas peut-être dans toute la monarchie un seul individu , doué d'une intelligence ordinaire, qui ne sût écrire ou lire tout au moins.

La langue danoise, très-belle, très-riche, a donné naissance à des écrivains de qui la gloire égalerait celle de Shakspeare et de Corneille, s'ils n'avaient pas vécu chez un peuple trop peu nombreux et trop éloigné pour exercer quelque influence sur le monde. Oehlenschlaeger, un des plus grands poètes de l'Europe, et Oersted, un de ses plus profonds savants, seraient peutêtre encore inconnus chez nous, si le premier n'avait pas pris la peine de traduire lui-même ses ouvrages en allemand et le second en français.

Autant les peuples étrangers sont avides de connaître tous les produits de notre littérature, autant nous sommes indifférents à leur égard. Des romanciers français de troisième ordre ont l'honneur d'une traduction et certaine popularité à Copenhague, tandis qu'Andersen, le conteur charmant, l'ingénieux et piquant moraliste, l'écrivain populaire dont on retrouve les œuvres à côté de la lîible dans toutes les chaumières, est inconnu et, ce qui est pire, est dédaigné à Paris. De même en Hollande, j'ai été étonné de la cpiantité d'ouvrages de ihéolofric, d'Iiisloirc, de médecine, de i)nre imagina-

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lion, souvent très-remarquables, qui s'imprimaient à La Haye ou à Amsterdam, et ne franchissaient pas les sombres lagunes où le sort les avait fait naître. Que de travaux restés presque ignorés qui, publiés à Paris;, auraient valu à leur auteur une réputation européenne ! L'usage , universellement répandu de la langue latine, donnait autrefois à tous les auteurs, sur quelques points du monde qu'ils fussent, les mêmes chances de succès. La centralisation Httéraire était aussi inconnue que la centralisation politique. Érasme de Rotterdam, Scahger d'Agen, Calvin de Genève, Luther de Witlonberg, Tycho Brahe de l'île de Hveen, lieux inconnus aujourd'hui, lançaient leurs ouvrages qui s'adressaient à tous les savants de l'Europe, et c'était même au delà de ses hmites que s'étendait leur immense renommée. J'ai vu à Hveen les ruines du palais d'Lranienborg, magnifique retraite que Frédéric il avait fait construire, et qui servait de demeure et d'observatoire à l'ilkistre astronome. Une blessure au nez, qui l'avait défiguré, lui faisait fuir le monde. C'était dans cette sévère solitude qu'il travaillait et enseignait. Sa réputation était si grande que, du fond môme de l'Asie, des étudiants, avides d'entendre sa docte et éloquente parole, accouraient à ses côtés sur ce rocher, perdu dans la Baltique, assailli par d'éternelles tempêtes, couvert de neige luiit mois de l'année; ils restaient là, voués entièrement à la science, ne croyant pas, au prix de tous les plaisirs de ce monde, payer trop cher l'avantage de suivre les recherches, et la gloire de participer aux découvertes d'un, savant de génie. Quel est l'homme qui exercerait aujourd'hui assez d'ascendant sur ses compatriotes pour obtenir d'eux de [)arcils sacrifices?

C'est par le langage que les peuples sont en parfaite communion. Depuis que les idiomes nationaux perfectionnés ont remplacé le latin, les peuples, malgré la vapeur et l'électricité , se connaissent moins qu'à l'époque oîi les corsaires sur mer et les brigands sur terre rendaient les rapprochements presque impossibles. Aujourd'hui que l'on va en quarante-huit heures de Paris à Copenhague, les savants de ces deux villes sont beaucoup moins au courant de leurs travaux réciproques qu'au seizième siècle, oii la même distance n'était franchie qu*au bout de six mois de fatigue , après des dépenses énormes et des dangers sans nombre.

Copenhague est un foyer de sciences, le plus lumineux qui existe dans le Nord. Ses bibliothèques sont magnifiques et admirablement tenues. La Bibliothèque royale , fondée par Christian III, possède plus de quatre cent mille volumes, les manuscrits sanscrits apportés par Kask de ses voyages en Orient, ceux de Aiebuhr, et enfin une masse de manuscrits islandais très-rares et très-précieux pour l'histoire de la Scandinavie. Le bibliothécaire actuelest M. Verlauf, une des gloires du Danemark. Parmi ses prédécesseurs se trouve le nom de Schumacker, devenu plus tard célèbre sous celui de Griffenfeld, et de qui la rapide élévation et la chute éclatante forment un des épisodes les plus dramatiques de riiistoire de Danemark.

La bibliothèque de l'Université et celle des frères Classens sont fort remarquables. Mais ce qui contribue bien davantage au développement de l'esprit public, c'est ce goût pour les livres, cet amour de la lecture, qui est répandu dans toutes les classes de la société. CliJiquo palais a sa bibliothèque; rhacpie maison a ses

rayons de livres, plus ou moins choisis, mais toujours nombreux. C'est à les lire que l'on consacre une partie de ses loisirs. La culture intellectuelle des habitants de Copenhague frappe l'étranger d'étonnement et d'admiration, et je suis sûr de n'être démenti par personne en donnant à cette charmante ville le titre pompeux d'Athènes du Nord.

no DU DANliMARK.

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