CHAPITRE yi
I IIP courso à Klsenriir.
0 puissance du i^énie ! Les personnages enfantés par la féconde imagination d'un grand poêle vivent dans les siècles futurs aussi longtemps que les héros dont riiisloire a retracé les hauts faits. J'étais à Copenhague, toute remplie des glorieux souvenirs laissés par les Christians et les Frédérics. Je voyais à chaque instant s'élever les j)reuves éclatantes de leur sagesse ou de leur magnilicence. Avec les j)ierres de la capitale, qui toutes rappelaient quehiucs souvenirs, je pouvais reconstruire l'histoire de la monarchie. Cela ne suflisait pas à satisfaire ma curiosité. J'aurais cru mon voyage incomplet, si je n'avais retrouvé les traces d'Jlamlet, si je n'avais visité Elseneur., sa capitale.
Flseneur est dans le nord du Seeland, à peu de distance de (lopeidiague. Ln bateau à vapeur, meublé avec luxe, fait avec soin, bon marcheur, part tous les matins à neuf heures et revient le soir; on a le temps , si l'on déjeune à bord, de visiter les curiosités de la ville et de venir dîner à Copcnliague. I.c bateau qui parlait le joiu' de mon excursion s'appelait rUanilrl.
l NK COURSE A ELSRNEUR. 12!
11 ne s'écarle pas de la côte, parsemée de \illaij;es de pêcheurs ou de maisons de plaisance habitées par les riches bourgeois de Copenhague. A chaque instant le bateau ralentit sa marche ; de petites barques, conduites par deux rameurs, s'approchent de lui, amenant ou j)renant les voyageurs qui ne font qu'une partie du trajet. On ne peut se faire une idée de la beauté de la Baltique dans le Sund , un jour d'été. Nulle part, ni dans la rade de Toulon, ni dans les lagunes de Venise, ni dans le golfe de Naples, ni sur les côtes d'Afrique^ je n'ai trouvé à la mer ce calme, cette transparence , cette couleur verte et bleue, qui charme le regard, fait rêver, et parfois donne le vertige. Ces abîmes que je voyais sous mes pieds me paraissaient remplis de coraux et de perles, peuplés d'ondines et de sirènes. Je ne sais quel vague sentiment me poussait à m'y précipiter. Je n'avais nulle part encore éprouvé celte bizarre tentation. La mer ne m'avait, jusqu'à ce jour, inspiré que de l'effroi. Je comprends aujourd'hui le sens de ces ballades Scandinaves où le héros se jette dans les flots, attiré j)ar une amante mystérieuse. Les rivages du Sund n'ont pas moins de charme; point de marais; point de dunes. Les prairies viennent se perdre dans les Ilots, quand ce ne sont pas des arbres séculaires qui y réfléchissent leur épais et vert feuillage.
Du pont de mon bateau se déroulait lentement devant moi le plus magnifique panorama. D'abord Charlottenlund avec ses chênes gigantesques, puis le village de Bellevue, le parc royal de Dyrhaven qui a sept lieues de tour, lo magniUque établisscnicnl de bains de Klampenborg, lo joli cbàleau de riù'milagc Lrcmilaj.;e), (jui
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sert au roi de rendez- vous de chasse, et enfin , dans une charmante petite baie, le palais royal deSkodsborg. Le bateau s'est arrêté là un instant ; j'ai eu le temps de me rendre à la terrasse et de jouir d'un spectacle admirable. Le ciel était pur, le soleil avait de l'éclat. J'avais (levant moi, à mes pieds, le Sund calme, à peine effleuré par la brise, et sillonné de yachts et de nacelles de pêcheurs , par derrière et sur ma tête des collines , aux flancs couverts de gazon, à la tête couronnée d'arbres gigantesques ; c'était vraiment enchanteur. Un peu plus loin, après Vedbek, apparaît l'île de Hveen, lieu moins célèbre par les divers coups de main tentés par les Suédois pour s'en emparer que par le séjour de l'illustre Tycho-Brahe. Dans quelques pans de murs en ruines nous voyons les restes de son fameux palais d'Uranienborg.
Quel climat! Nous sommes à la lin de juillet. J'ai un ])aletot sur les épaules et un manteau de fourrures sur les genoux. Il est vrai (ie dire que, lorsque le soleil brille, j'étouffe ; mais, lorsqu'il disparaît, je gèle. Ces brusques changements qu'un nuage opère dans la température sont pénibles à un homme du midi, et peuvent lui devenir funestes.
Nous saluons de la main les forets de Niberod et do Nyrup, et enfin à midi nous nous arrêtons dans le port d'Elseneur. i']lseneur est situé en face de la ville suédoise d'Ilelsinborg , à l'endroit où le Sund est le moins large. Trois milles anglais seulement séparent les deux rives. Le trajet est fait en moins de cinq minutes. Elseneur en danois s'appelle Ilelsingor; les Anglais en ont fait Elsineur et nous Elseneur. De même pour la capitale, qu'ils ont baptisée C.openhagrn, et nous
Copenhague, d'après eux, quoique son véritable nom soit Kjôbenhavn. C'est de l'Angleterre que sont venues nos premières notions de géographie sur le Nord, d'oîi ses marins sont plus rapprochés, et qu'ils ont exploré avant nous.
Je vous ai dit que ma journée avait été consacrée à Hamlet; j'étais plein de mon héros. Je savais qu'à Marienlyst je trouverais des traces nombreuses de son passage. Un droski était tout attelé sur le quai. Je le pris, et, dans quelques minutes, je me trouvai dans les jardins anglais de cette délicieuse villa. C'est un petit château royal où l'industriel qui l'a loué a établi un boarding-house, c'est-à-dire une maison où la vie en commun est plus confortable et moins coûteuse. Je m'étais figuré qu'à mon aspect le maître de céans dirait à ses garçons, comme Hamlet à ses courtisans, quanti on lui annonça l'arrivée des comédiens :
Qu'ils soient les bienvenus, messieurs, dans Elseneur ! Je veux être pour eux tout plein de courtoisie...
l'OLONIUS,
Bien ! Ils seront traités, mon prince, à loni' valeur.
HAMLET
Beaucoup mieux, beaucoup mieux ! si chacun , par malheur. N'était jamais traité que selon ses mérites, Qui pourrait échapper aux éfrivières, dites?
J'avais à peine franchi le seuil de la porte et fait quelques pas dans le jardin qu'une espèce d'intendant en habit noir et en cravate blanche vint me demander cérémonieusement quel genre d'abonnement je désirais prendre. Je répondis que jo venais faire une promenade
sur la l errasse cl 'Hanilet, voir son tombeau , et m'éiïarer un instant dans les bosquets du parc ; que ce serait l'affaire d'une heure ou deux, et qu'en attendant je désirais savoir dans quelle salle était le restaurant, vu le besoin où j'étais de réparer mes forces. Mon homme me répondit qu'on ne pouvait entrer à Marienlyst sans une carte d'abonnement; il ajouta que l'usage était de la prendre pour un mois. L'offre avait de quoi me tenter. Le ciel était azuré, le soleil chaud en ce moment et plein d'éclat. L'allée sablée où je me trouvais était bordée de droite et de gauche d'une ceinture de tleurs en plates-bandes. Par derrière s'étendaient de délicieux bosquets, émaillés de gazons, où l'on entendait sourdre l'eau des fontaines. En face de moi s'élevait le gracieux château de Marienlyst, adossé contre une colline, et protégé par les grands arbres qui la dominent. La brise de mer qui mourait à nos pieds nous apportait avec le bruit harmo(]ieux de la Baltique Tàpre et humide parfum que ses flots exhalent. J'aurais recherché cette charmante retraite, si je n'avais pas formé le projet de me trouver dans un mois au pôle Nord. Dans ces dispositions, je fis sentir à mon interlocuteur l'énormité, l'indélicatesse de ses exigences, il me proposa alors une semaine d'abonnement; je criai déplus belle; il se rabattit sur un jour ; j'acceptai, et je pus enfin pénétrer flans le sanctuaire.
Le château rie Marierdyst date du siècle dernier, (l'était une maison royale de j)Iaisance ; c'est devenu un hôtel garni, e'cst-à-flire qu'il a été dépouillé des objets d'art, des curiosités, des meubles |)récieux qui le déconiient, cnrui de loiit ce (|ui poiiv;iil exciter Tintérèldu lourislo. Le .seul .ilir.iil (|iii lui reste, et ('"est le plus
grand, consiste dans la tradition populaire qui à placé dans ces lieux enchanteurs la villa d'Ilamlet.
Marienlyst est bâti à peu de distance d'une colline de gazon à laquelle il est relié à chaque étage par un pont volant. Avant d'arriver au faîte, et cependant audessus des toits du château, s'étend une surface plane, étroite et longue, conq^lantée de hêtres, et qu'on appelle la terrasse d'PIanilet. On jouit de cet endroit d'uu des plus beaux points de vue qui existent dans le Nord; à ses pieds on voit les jardins de Marienlyst que bai- ■ gnent les flots du Sund, puis, au delà de la mer, la ville d'Helsinborg, les plaines vertes, et enfin, tout à 1 horizon, les montagnes bleues de la Suède; à droite, la ville d'Elseneur avec sa jolie cathédrale qui lève fièrement sa tête noire au-dessus des toits rouges des maisons , et, sur un cap, son magnifique château de Kronborg ; et à gauche, les grasses vallées du Seeland, dont les vastes prairies se confondent avec l'azur du ciel et les eaux glauques de la Baltique. On dit que c'est sous ces ombrages épais qu'HamIet allait rêver aux moyens de découvrir et de punir le meurtrier de son père, ou qu'il allait disserter avec son fidèle lloratio sur la fragilité des grandeurs de ce monde, sur la légèreté des femmes, sur la bassesse des hommes, sur la sottise des uns et des autres, sur le néant de la vie. Qui sait si ce n'est pas de là qu'il a écrit à Ophélia cette lettre charmante oia respire son âme triste, loyale et poétique, lettre fatale qui mit au cœur de la jeune fille cet amour chaste et profond qui devait lui ravir tour à tour, à la fleur de l'âge, la vie et la raison ?
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Doutez qu'au firmament l'étoile soit de tlamme; Doutez que dans les cieux marche l'astre du jour; La sainte vérité, doutez-en dans votre âme! Doutez de tout enfin, mais non de mon amour. Mon cœur pour moi n'est point un thème à poésie: Je ne mets point mes pleurs en vers de fantaisie ; Mais laissez-moi vous dire humblement, simplement, Je vous aime d'amour, je vous aime ardemment, Et, jusqu'à ce que l'âme à mon corps soit ravie, Cet Hamlet qui vous parle est à vous, chère vie.
Il n'y a pas ici une pierre, un arbre, une motte de terre qui ne soit empreinte du souvenir de notre héros. Quittons ces hauteurs; descendons dans les jardins par les sentiers fleuris. Comme ce vieux banc de pierre invite au repos! Comme les pieds seront bien sur le tapis de gazon qui l'entoure! Comme la tête, sous ce bouquet de lilas, sera bien protégée contre les rayons du soleil ! C'est là sans doute qu'Hamlet était assis , absorbé dans ses sombres réflexions , lorsqu'il fut abordé par Ophélia, plus afligée de la froideur de son amant que de sa folie.
OPHÉLIA
Comment vous ètes-vous porté ces deux jours-ci , Seigneur Hamlet?
IIAMLET.
Très-bien, Ophélia, merci.
OrilËLIA (lui UiiJ^mt i.ii ccriii).
J'ai là des souvenirs que je voulais vous rendre Déjà depuis longtemps, veuillez donc les reprendre... Les plus riches |)résents deviennent sans valeur, Quand ce n'est (pie la main (|ui (loiiiic ri non le (-(l'in-. Heprrnez-lcs.
Moi, seigneur?
HAMLET
Oui-(la ! vertu ! délicatesse !
OPHÉLTA.
HAMLET
Et beauté ! -
OPHÉLIA
Que dit donc Votre Altesse?
HAMLET
Je dis que je ne vis janiais auparavant Tant de dons réunis; entre dans un couvent.
OPHÉLIA
Dans un couvent ! Pourquoi, Monseigneur?
HAMLET
Pauvre fdle î Parce qu'un sort fatal poursuit tout ce qui brille, Et qu'en ce monde ingrat le silence et la nuit Valent mille fois mieux que le jour et le bruit...
OPHÉLIA
Prier, aimer, mourir !... oui, j'ai rêvé souvent Que c'était là mon sort.
HAMLET
Entre dans un couvent, Pauvre fille! cela vaut mieux que d'être femme. Pour mentir au Seigneur d'une façon inlâme, Kt faire sans pudeur de ces serments d'amour Que l'on jure éternels et qui durent un jour , Que de perpétuer notre race maudite, i:n donnant la lumière à quelque âme hypocrite...
Éconfo. si lu vniix te marier pourtant,
.le te donne pour dot cet avis attiistanl;
Sois froide comme glace et blanche comme neige ;
Hé bien ! la calomnie avant un mois t'assiège.
r.ntre dans un couvent...
Mais un bruit frappe mes oreilles. Qu'enlends-je? C'est une voix de femme. N'est-ce pas la chanson d'Ophélia que la bise nous apporte?
L'amour sincère, à quels gages Le reconnaîtrai-je donc?
A-t-il sandales, bourdon, Et chapeau de coquillages?
Mort en sa jeune saison , On l'a mis au cimetière ; A sa tête est une pierre, A ses pieds un vert gazon.
Son linceul , blanc comme neig<' , Était parsemé de fleurs Qu'arrosaient avec des pleurs Les vrais amants du cortège.
OPUÉLIA.
Que le Seigneur vous garde! On dit que la chouette Était lille autrefois d'un boulanger. Pauvrette!
Malheureuse Ophélia! nature chaste, aimante, passionnée! fleur du Midi édose sous le ciel froid du Danemark, que ta destinée est triste, est anière ! Ton frère Laërte est absent; ton père, homme excellent, vient de périr assassiné de la main même de ton amant, qui luimême est insensé. Pourrais-tu résister à ces coups redoublés de la fortune? Ton cœur s'est brisé, ta raison a disparu. Te voilà folle à présent, comme celui qui a causé tous les malheurs. Tu es à peine dans ton prin-
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temps , et, eoi^nne les fleurs qui ornent ta chevelure, c'est au printemps que tu disparaîtras de ce monde.
Mais que vois-je ? C'est le réservoir où se réunissent les eaux des sources, avant d'aller se perdre dans la mer. N'est-ce pas en jouant, en errant sur ses bords, que le terrain a manqué sous le pied de la jeune fdle, et qu'elle est tombée dans le gouffre où elle a péri ?
LA REJNE.
Dans le prochain ruisseau Un vieux saule , en rêvant , mire au cristal de l'eau Ses rameaux éplorés aux teintes monotones. C'est là qu'ayant tressé de bizarres couronnes, Elle voulut suspendre au feuillage ployé Son trophée odorant... Mais sous son petit pié Une branche se brise, et la pauvre enfant tombe Avec toutes ses tleurs au noir ruisseau, sa tombe; Et d'abord ses habits , étalés et flottants , La soutiennent sur l'eau pendant quelques instants. On aurait dit de loin une l)lanche naïade. Riante, elle chantait des fragments de ballade^ Frappait l'onde en jouant, sans souci du danger, Et, comme un cygne, calme, elle semblait nager. Mais ce ne fut pas long ; car l'eau trempait sa robe; Et la pauvre petite au ciel bleu se dérobe; Et la vague, éteignant sa vie et son accord. De sa douce chanson f entraîne dans la mort.
Au-dessus de la terrasse d'Hamlet, tout au sommet de la colline, s'étend un vaste plateau ; au milieu de ce plateau s'élève une pierre runique. La terre qui l'entoure, fraîchement cultivée , était émaillée de fleurs; c'est là, d'après la tradition, que repose du sommeil éternel le corps qui servit d'enveloppe à l'âme loyale, inquiète, tourmentée, de ce pauvre Hamiet. C'était au
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faîte (les muiitaiiries que les Scandinaves enterraient leurs morts. Qui sait si ce champ n'était pas jadis un cimetière, s'il n'était pas couvert de tombes? Peut-être que celle d'Hamlet a seule résisté aux outrages du temps, qui ne respecte rien, pas même la mort. Peutêtre était-ce appuyé , caché derrière l'arbre où je suis, qu'Hamlet, suivi de son fidèle Horatio, est venu se mêler aux amis qui menaient sa maîtresse adorée à sa dernière demeure. C'est peut-être là que les fossoyeurs, discutant, critiquant, chantant, tout on juochant la terre, attendaient le cadavre de la malhouronse Ophélia.