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CHAPITRE VII

Uue pruniena«1« en Seeland.

ïj'île de Seeland est vraiment admirable. Je n'avais fait que passer à travers ses grasses prairies, ses sombres forêts, ses vastes champs de blé, ses lacs et ses golfes; je m'étais promis de revoir à mon aise toutes ces merveilles. Aussi, pour rentrer à Copenhague, ai-je préféré la voie de terre à la mer. Après une nuit passée à l'hôtel d'Oresund, le meilleur d'Elseneur, un droski convenable vint me prendre au saut du lit, et je me dirigeai vers l'endroit délicieux où s'élevait naguère le château de Fridericsboriç. Les environs d'Elseneur forment la partie la plus pittoresque, la plus accidentée, la plus belle du Seeland. On se croirait dans le nord du Westmoreland , dans cette contrée ravissante habitée et si bien décrite par le poète Wordsworlh. Nous passons près du lac de Gurre. Sur ses bords on voit les ruines d'un vieux château, où résidait au quatorzième siècle le roi W aldemar. Fridericsborg ni Fredensborg n'existaient à cette époque, et ce poétique endroit était tout bonnomont, même pour des Danois, le bout du monde. Aussi le roi Waldemar avait-il choisi cette retraite pour

soustraire une maîtresse adorée aux fureurs d'une épouse jalouse. Waldemar se trouvait si bien dans cette douce solitude, auprès de l'objet aimé, qu'il avait eu l'imprudence de dire qu'il se passerait fort bien du paradis, si Dieu voulait le laisser à Gurre éternellement. Son désir n'a été que trop exaucé. Son ombre, proscrite du ciel, doit errer à jamais, chassant, sans repos ni relâche, à travers ses vastes forêts. 11 n'y a pas à Gurre de bonne vieille femme qui , pendant une sombre nuit d'hiver, n'ait vu passer le roi sur les eaux glacées du lac, excitant de la voix ses chiens et ses chevaux, dont la langue vomit des flammes.

Nous voici à Fredensborg. C'est un château que Frédéric IV a fait construire en 1720, en témoignage de la joie que le traité de Neustadt lui avait procurée. La mort de Charles XH , ce malheureux roi qui avait la monomanie plutôt que le génie de la guerre , fut considérée comme un bienfait dans tout le Nord, que son humeur batailleuse plongeait dans le désordre et menaçait de la ruine. Les Suédois, pour inaugurer dignement cette nouvelle ère de paix, firent couper la lête au baron Gortz, le ministre et l'ami du roi défunt. Les Danois, plus modérés, se bornèrent à bâtir un palais.

Fredensborg, aujourd'hui néghgé, est dans un état déplorable. Ses salons délabrés contiennent cependant quelques tableaux. Ce n'est pas sans surprise que j'ai vu le portrait de Charles Xil, pendu contre ces murs élevés en haine de lui. Ce portrait, sans valeur comme objet d'art, a le mérite au moins d'être ressemblant. Je n'avais vu dans aucun musée de France les traits de cet homme prodigieux que Voltaire a rendu si populaire. Ils ne sont point beaux, mais très-accentués, et dès

lors facilement reproduits même par un peintre médiocre. Il n'y a rien dans sa physionomie bizarre et même un peu grotesque qui fasse présager ce courage intrépide, cette fermeté inébranlable , ce stoïcisme, ce désintéressement, cette élévation de sentiments, cette grandeur d'âme, qui ont fait l'admiration de ses contemporains, et qui excitent encore aujourd'hui l'enthousiasme du peuple généreux dont il a causé la ruine. Sa figure est longue, étroite et osseuse, le menton en saillie, le nez bosselé et proéminent, les yeux doux et rêveurs. Son visage enfantin et imberbe, son teint frais^ ses cheveux blonds, et ses costumes plus que modestes , lui donnent l'air d'un sous-lieutenant de mousquetaires. Le parc n'est guère mieux tenu que le château. Mais la nature a largement réparé la négligence des hommes. De ses terrasses, toutes garnies de statues, on jouit de points de vue admirables sur le lac d'Esrom.

Au bout de la forêt qui s'étend de ce lac à celui d'Arre s'élevait le palais de Fridericsborg, le Versailles du Danemark, construit par Heenwinkel sous le roi Christian VI; c'était un monument national, le plus intéressant et le plus imposant de toute la monarchie. Une aile, qui recouvrait entièrement l'îlot sur lequel on l'avait bâtie, semblait, comme par la main d'un enchanteur, s'être élevée du sein des flots. Parmi les objets les plus dignes d'attirer l'attention du touriste, on citait l'escalier qui conduisait de la cour d'honneur à la salle des Chevaliers. Le plafond de cette même salle, tout rempli de sculptures, do dorures, de peintures , était admirable. Vini^t-six artistes, tous fameux, y avaiont travailla pendant sept années, sans relâche. On

avait réuni à Fridericsborg, comme à Versailles, comme à Gripsholm, les portraits des illustrations de la pairie. Celui de la belle Caroline-Mathilde s'y trouvait. Le palais avait gardé l'empreinte de son court, bruyant et tragique passage. Dans une des salles qui avoisinent la chapelle, on voyait, sur un carreau de vitre, écrit avec un diamant de sa royale main ce vers touchant :

0 ! keep me innocent, niake others great . Dieu, conserve-moi l'innocence Et donne aux autres la puissance.

Sous quelle impression cette jeune et malheureuse femme a-t-elle tracé ces quelques mots si pleins de résignation ? Etait-ce après une nuit de plaisirs, honteuse de ses enivrements, prévoyant au trouble de son cœur sa chute , et priant Dieu de la conjurer? ou bien dans un moment de découragement, d'abnégation, en découvrant les infâmes intrigues de palais qu'on ourdissait contre elle et qu'elle dédaignait de rompre?

Frédéric VII, homme simple et studieux, qui préfère le séjour de la campagne à celui de la ville, adorait cette magnifique et délicieuse retraite. C'est là qu'il avait placé la collection d'oiseaux rares, de minerais, de bijoux, d'armures, d'objets d'art Scandinaves, rassemblée par lui avec un soin, une intelligence et une persévérance bien remarquables. Lui-même, en véritable amateur, étiquetait toutes les pièces , les lavait, les soignait, les mettait en rehef ou dans l'ombre. C'était surtout en automne, en revenant du château de Glucksbourg, que le roi habitait Fridericsborg. Un poêle, mis sans précaution dans la pièce qui lui servait de cabinet et de laboratoire, a causé cet incendie terrible, et, fra-

gililé des œuvres de rhomme ! dans une seule nuit (janvier 1860), cet admirable palais, le plus beau qui fût dans le Nord, a péri, dévoré par les flammes avec toutes les richesses et tous les chefs-d'œuvre que les rois danois y avaient accumulés.

A la nouvelle de ce sinistre, la douleur de Frédéric VU fut immense. Le peuple, qui la partageait, ouvrit ex abrupto une souscription oii tout le monde vint, à côté de son nom, apporter son offrande ; mais la fortune du pays était moindre que son patriotisme. 11 eut fallu des millions pour relever toutes ces ruines. On eut recours à tous les moyens pour grossir le chiffre produit par les dons volontaires. On fit appel même à la curiosité publique. Le produit de l'exposition de tableaux que j'ai vue à Charlottenborg était destiné à Fridericsborg Ces quelques écus ne combleront pas le déficit. Cependant le roi peut^, s'il le veut, voir renaître de ses cendres le séjour grandiose qu'il a tant affectionné. Les jardins ravissants, les terrasses majestueuses, le beau lac d'Arre qui meurt à leurs pieds, les collines boisées d'oij l'œil s'étend , par delà les lacs d'Esrom, de Gurre et le Sund, jusqu'aux montagnes bleues de la Scanie, toutes ces merveilles de la nature que la main de l'homme a encore embellies, et qui semblaient n'exister qu'à cause de ce palais dont elles étaient un ornement, portaient, (juand j'ai passé, l'empreinte de la tristesse. Si Sa Majesté Frédéric \\\ voyait Fridericsborg, un jour d'été, il aurait pitié de cette nature en deuil et se hâterait de réparer de si douloureux désastres.

Do Fridericsborg je me rendis par une roule ravissante à Fridcricsund et de Fridericsund à iW)eskildc. Qui pourrait rn»irr que celte pelito ville, si calme, si

propre, si humble, si heureusement située au hout d'un (]es bras du Fjord de Jise, a été, du dixième au quinzième siècle, le séjour des rois de Danemark et la capitale du royaume, et qu'elle a contenu dans ses murs trente églises et trente couvents? De sa prospérité passée il ne lui reste que sa cathédrale, qui n'est plus cependant la métropole du Danemark, mais une espèce de Saint-Denis, de Westminster, un lieu de sépulture où les monarques danois viennent, après leur mort, chercher le repos. Ce dernier asile est bien digne de les recevoir. C'est , avec la cathédrale de Trondhjem , le plus beau monument gothique qui existe en Scandinavie. Il a été construit dans le onzième siècle, sous les règnes de Canut le Grand, que le meurlre de son beaufrère avait rendu très - libéral envers l'Éalise, et de Svend Estridsen. Cependant les tours datent de deux cents ans plus tard, et les spirales, du règne de Christian IV (1588-1648).

L'émotion est grande à la vue de ce vaste et grandiose monument. Les églises luthériennes , comme je l'ai déjà dit, n'ont pas la nudité désolante des églises calvinistes. Outre les boiseries qui sont presque toutes peintes, il y a des crucifix etdes tableaux. A Roeskilde, les plafonds mêmes sont remplis de peintures. Depuis Harald \^% qui régnait en 985, jusqu'à Christian VIII, qui est mort en 1848, presque tous ceux qui ont occupé le trône de Danemark reposent, côle à côte, dans cette royale nécropole.

Les plus beaux monuments renfermés dans l'église sont les tombeaux en marbre blanc de Frédéric IV et de sa femme, la reine Louise. Sur le devant est un enfant qui pleure, par derrière la Henommée qui omboucho la

trompette, et au milieu est couché un Christ en croix. Les sarcophages de Christian V et de la reine Charlotte- Amélie viennent ensuite, et enfin ceux de Frédéric V par Wiedevelt et de la reine Louise d'Angleterre par Stanley. Dans un style moins élevé, mais plus gracieux et non moins correct, se trouve le mausolée de Christian III. Fait à Anvers en 1575 par Cornélis Floris, c'est au point de vue de l'art la merveille de l'église. Celui de Frédéric II, qui est dans le même style, est beaucoup moins beau. La pensée est la même, mais non l'exécution. C'est en comparant ces deux œuvres que l'on voit combien l'habileté de main a d'importance dans une œuvre d'art.

Ce ne sont pas les plus grands rois qui sont le mieux logés après leur mort. Christian IV, qui a régné soixante ans et qui a été de son temps le Nestor de la royauté, n'avait pas de monument. Sur sa bière en bois, incrustée d'argent, il est vrai, Ton avait placé son épée et son crucifix, rien de plus. Le dix-neuvième siècle a réparé les torts des contemporains de ce grand homme. La chapelle qui porte son nom est ornée aujourd'hui d'un cénotaphe, sorti des mains du grand Thorvaldsen. La statue du monarque est debout , en costume de guerre, les éperons aux pieds, d'une main touchant au pommeau de son épée et de l'autre tenant son feutre à longues plumes.

La reine Marguerite , cette femme de génie qu'on a surnommée la Sémiramis du Nord, et qui, par l'I nion de Calmar, réunit sous son sceptre les trois nations Scandinaves, repose dans le chœur de l'église. Une statue en marbre blanc, couchée sur un lit en marbre noir, tel est le monument que l'indigne Fric do Poméranic

éleva tardivement à la femme extraordinaire qui, pour les lui céder, s'était, de son vivant, dépouillée de trois royaumes.

Les chapelles latérales, faites d'après la mode et le goût du moment, offrent à l'œil tous les styles d'architeclure, tous depuis le roman jusqu'à ce faux style grec que l'empire français a mis à la mode et dont on s'est servi pour le tombeau de Christian VIII. Chaque roi, à de rares exceptions près, a la sienne. Quelques grandes familles de cour possèdent les mêmes privilèges. Dans la chapelle qui porte leur nom , les Krag , les Halin , les Krabbe et les Trolle ont le droit de dormir du sommeil éternel à côté de leurs maîtres.

Quoique l'église de Roeskilde ait été dépouillée au seizième siècle de la plupart des œuvres d'art que le moyen âge y avait entassées et qui, aux yeux des novateurs, n'étaient plus que des objets d'idolâtrie^ elle a cependant conservé quelques traces de son ancienne splendeur. Le maître-autel est une œuvre d'un travail merveilleux. On y a représenté la vie du Christ en bois sculpté. Les portes sont peintes. Cet objet précieux a été fait, dit-on, en Hollande et donné à Christian IV par un riche marchand, qui s'affranchit de cette façon des droits de péage du Sund.

La cathédrale de Roeskilde , encore inachevée , en 1070, fut le théâtre d'une scène à peu près pareille à celle qui eut lieu dans le dôme de Milan, entre l'évêque Ambroise et l'empereur ïhéodose. Svend Estridsen, le fils d'Ulf-Jarl qui avait été assassiné dans le chœur de l'église, était alors roi de Danemark. Ayant appris par ses espions que des seigneurs qu'il avait réunis, la veille, dans un banquet pour la fête du jour de l'an,

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avaient, après son départ, tenu contre lui des propos offensants, il ordonna que les coupables fussent saisis et tués à l'instant. Ils étaient tous à l'église, entendant la messe. Les trabans du roi, trop fidèles exécuteurs d'un ordre donné dans un moment de colère, allèrent jusque dans le saint lieu accomplir leur sanglante mission. Le lendemain, malgré ce meurtre ou peut-être à cause de ce meurtre, S vend venait faire ses dévolions sur le théâtre même de ses vengeances. Un Anglo-Saxon, nommé Guillaume , ancien secrétaire de Canut le Grand, homme non moins pieux qu'intrépide, était évêque de Seeland. Informé de l'arrivée du roi, il accourt à sa rencontre, et, se plaçant sur le seuil de la porte qu'il barre avec sa crosse , il lui ordonne de se retirer pour ne pas profaner par sa présence la maison de Dieu qu'il a osé souiller de sang. Les gardes du roi, indignés de tant d'audace, avaient déjà tiré leur épée , et en menaçaient l'intrépide vieillard. Mais tel est l'ascendant irrésistible du courage et de la vertu que Svend, tout violent et tout cruel qu'il était, baissa les yeux devant l'évêque si justement irrité, et s'en retourna humblement dans son palais qu'il venait de quitter avec pompe et au bruit des fanfares. Troublé par le remords que ces hardis et légitimes reproches n'avaient fait qu'accroître, il avoua son crime, donna des marques d'un profond repentir, et passa trois jours dans la retraite, dans le recueillement, dans la prière. Il se rendit ensuite à l'église en costume de pénitent, avec la robe de bure, la corde au côté, les pieds nus et la tête découverte. Le service divin était commencé; l'évêque disait la messe ; averti de la présence du roi, il quitta l'autel , et rencontra Svend qui l'attendait à genoux sur le seuil

qu'il n'osait pas franchir. L'évêque ému tendit la main au royal pénitent, l'aida à se relever, lui donna le haiser de paix, l'introduisit dans l'église, et, après avoir entendu sa confession, lui permit d'assister au service. Quelque temps après Svend, ayant fait l'aveu public de son crime et en ayant été absous solennellement, s'entoura de nouveau de l'appareil royal qu'il avait rejeté, tant qu'il avait été sous le coup d'une excommunication. Cette scène, si honorablef pour l'évêque dont elle avait fait ressortir le courage héroïque, et pour le roi dont la modération n'avait pas été moins admirable, fut féconde en heureux résultats. Le roi, qui avait appris à vaincre ses passions, devint clément et resta pieux jusqu'à sa mort, qui, du reste, fut précoce (1076). C'est à lui que l'île de Bornholm et le Bleking durent les bienfaits du christianisme. L'évêque Guillaume l'avait précédé au tombeau. Ces deux grands personnages reposent encore, côte à cote,, dans les murs du chœur.

L'importance des évêques Guillaume s'est amoindrie dans tous les pays, mais surtout en Danemark où le protestantisme a prévalu. Il faut avoir lu, comme moi, les vieilles chroniques Scandinaves, pour se faire une idée de la puissance et de la richesse du clergé pendant le moyen âge. Il siégeait au premier rang aux États , même avant la noblesse, et son chef, rarcheveque de Lund, inférieur au roi seulement, avait le pas sur le grand maître , sur le chancelier et même sur le régent, pendant la vacance du trône. Les prélats, entourés, comme le roi, d'une garde privée, avaient de plus des régiments entiers dans les meilleures forteresses qui ne relevaient que de leur autorité ; enfin l'Kglise, maîtresse absolue de toutes lésâmes, possédait les trois quarts du

DANEUAnK. 11

sol. Hé bien 1 comme la force matérielle est impuissante à résister aux entraînements de l'opinion publique! C'est précisément dans le pays où le catholicisme semblait inattaquable qu'il a été le plus vite abattu et le plus complètement détruit. On chercherait en vain en Danemark la moindre trace du rôle immense qu'il y a joué. Depuis trois cents ans extirpé du sol avec toutes ses racines, il n'a point laissé de rejetons derrière lui. La seule église catholique qui soit apparente dans toute la monarchie existe à Copenhague. Elle ne compte cependant que sept cents membres et presque tous étrangers au pays. Du reste, dans tout le Nord, le catholicisme a eu un sort pareil. Depuis Minden en Westphahe jusqu'au cap Nord , c'est-à-dire pendant plus de douze cents lieues, je n'ai pas vu la soutane d'un prêtre.

Une plaque étroite de marbre noir indique la place où repose Saxo Grammaticus, cet humble moine à qui la plupart des rois de Danemark doivent leur illustration. Je désirai visiter l'abbaye de Sorôe, oiiila vécu, oiiil a travaillé. Je m'y rendis un matin. C'était un ancien couvent de Bernardins. Fondé au douzième siècle par Asser Ryg, il fut richement doté par ses deux fils, Absalon et Asbern Snarre, et avec la richesse il acquit une grande importance. Après la ré formation, le couvent, devenu désert par la fuite des moines, fut transformé en collège par Frédéric II. La plupart des biens possédés par le couvent étaient retournés aux héritiers des donateurs. Le collège était pauvre, l ne mode funeste poussait les fils des grandes familles danoises à aller terminer leurs études à l'étranger, dans les universités d'Allemagne, de France ou d'Italie. Plusieurs d'entre eux, alléguant ensuite à leur.s parents les dangers, les fatigues,

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les dépenses d'un retour, prolongeaient indéfiniment leur absence et perdaient jusqu'au souvenir d'une patrie pauvre, éloignée et située sous des cieux ineléments. Ceux même qui rentraient au bercail rapportaient des idées contraires à celles de leur pays et criminelles à cette époque de conviction, d'intolérance, où le plus fort se croyait en droit de punir de mort une opinion qu'il avait déclarée erronée.

Pour prévenir ces fâcbeux accidents, Christian IV dota richement le collège de Sorôe et attira des diverses parties de l'Europe des professeurs distingués qui furent chargés d'apprendre la langue de leur pays. Destinée primitivement aux jeunes gens nobles, l'académie de Soroe fut bientôt envahie par les enfants des prêtres et des bourgeois. Mais telle était l'insolence des gentilshommes danois qu'ils avaient exigé et obtenu que, dans un collège, c'est-à-dire dans un endroit où l'éga- Hté doit être absolue, leurs enfants, couchant dans des dortoirs séparés et mangeant à des heures différentes, n'eussent qu'au moment des études des rapports avec leurs condisciples plébéiens.

Pour prouver la puissance et l'arrogance de la noblesse, Ilegnard, dans ses relations de voyage, raconte qu'un gentilhomme pouvait, s'il lui plaisait, tuer un bourgeois ou un manant, et que, en laissant sur sa victime un écu de trois livres, il était à l'abri de toute poursuite, et que Frédéric III, désireux d'abroger celte mauvaise loi, eut l'idée ingénieuse d'en faire une nouvelle par laquelle un roturier, qui égorgeait un gentilhomme, en était quitte avec un écu de six livres. Regnard qui voulait, en citant ces articles d'un code imaginaire , faire pièce aux nobles et les gouailler, ne s'nper-

iti DU DANEMARK.

cevait pas que , même dans l'esprit de Frédéric III, un homme noble valait le double de celui qui ne l'était pas.

En Danemark toutes les révolutions , religieuses ou politiques, ont été faites, soit par la royauté, soit par la noblesse, soit par la bourgeoisie, mais jamais par le peuple, c'est-à-dire par des gens aigris par la souffrance et dès lors injustes dans le triomphe, il en résulte que les révolutionnaires, toujours à l'abri de coupables entraînements, ont modifié plutôt que renversé le passé; que, pareils au moissonneur de la Bible, ils ont toujours agi avec réflexion, séparant l'ivraie du bon grain, et non pas, comme chez nous , brûlé la grange avec tout ce qu'elle contient. L'académie de Soroe, en adoptant l'esprit moderne, a conservé son ancienne constitution, et, ce qui ne vaut pas moins, une grande partie de son opulence. Depuis sa restauration par le sage Frédéric II, dotée plus ou moins hbéralement par tous les souverains lettrés , enrichie dans le siècle dernier par le grand historien et le grand poëte comique , Louis Holberg , dont elle fut l'héritière , elle possède tous les champs qui s'étendent autour d'elle à plusieurs lieues à la ronde. La maison des élèves est un palais. Chaque professeur jouit d'une villa charmante, petite ou grande selon son rang et ses fonctions, mais toujours propre, confortable et située près du lac. L'académie, qui est opulente, donne des salaires considérables ; aussi tous les savants danois briguent-ils la gloire et l'avantage de la servir. Le collège, détruit par le feu, a été reconstruit en 1813; il est beau, mais peu curieux. L'église, au contraire, étroite et modeste, dernier vestige du couvent des Bernardins, est un spéci-

UNE PROMENADE EN SEELAND. loi

men remarquable du pur style gothique. Elle contient dans ses murs les cendres de l'archevêque Absalon, de Waldemar IV et d'Holberg.

Tout près de Soroe, à Fiendasiov, petit village célèbre dans les sagas danoises, s'élève une petite église antique que je suis allé pieusement visiter. La tradition raconte que, dans le onzième siècle, le fameux chef AsserRyg, partant pour une expédition lointaine et dangereuse, alla faire ses dévotions dans l'église de Fiendasiov. Frappé de son mauvais état, il ordonna à sa femn:e de l'abattre aussitôt et d'en faire construire une nouvelle, lui recommandant, puisqu'elle était enceinte, de l'orner d'une tour, si elle accouchait d'un garçon, et d'une spirale, si c'était d'une fille. A quelques mois de là, Asser Ryg, revenant victorieux, aperçut à l'horizon deux tours massives qui dressaient fièrement leur têle audessus de la nouvelle église. Il était fort intrigué; il apprit à la maison que sa femme avait mis au monde deux petits garçons. Ces jumeaux étaient Absalon et Asbern Snare ; Absalon, le plus grand homme d'État que le Danemark ait eu , non moins vaillant capitaine que pieux évêque, l'ami dévoué, en même temps que le mim'stre éclairé de Waldemar le Grand, le bienfaiteur de Sorôe, le fondateur de Copenhague , et Asbern Snare, le digne frère de cet homme de génie.

Après ma visite à Fiendasiov, je regagnai le chemin de fer de Corsoer à Copenhague. Four entrer en ville, il faut longer cette belle avenue de Fridericsberg. Au milieu, sur une place ovale, entourée d'arbres gigantesques, s'élève une colonne en granit de forme modeste. C'est la colonne de la Liberté. Aux quatre coins du piédestal se dressent quatre statues, représentant la

IfiC DU DANEMARK.

Fidélilé, l'Agricultiire , la Valeur, le Palriotisme. Ce monument, érigé sous Christian YII en souvenir de l'abolition des coutumes féodales, fut fait par souscription et sous la direction du Prince Royal qui fut plus tard Frédéric VI. Peut-on avoir un plus beau spectacle en entrant dans la capitale d'un peuple libre?

Le moment est venu de faire connaître les institutions danoises, et par quelles phases ce peuple, asservi naguère, a dû passer pour arriver à la Hberté. Les anciens Scandinaves, sectateurs d'Odin , n'étaient pas , comme les Romains, divisés en classes. 11 n'y avait parmi eux ni patriciens ni plébéiens , mais des marchands établis dans les villes, et c'étaient les plus nombreux, et des propriétaires du sol, habitant et faisant cultiver leurs domaines. Aucune supériorité n'existait entre eux. Les uns possédaient l'argent, les autres la terre. Les premiers étaient marins, les seconds étaient guerriers. Telle était la population libre. Au-dessous d'eux so trouvaient les serfs , les gens attachés à la glèbe. Mais ceux-ci n'étaient point Scandinaves; c'étaient les débris des races primitives , laponnes ou finnoises, qui avaient subi la conquête; ces races, qui s'étiolaient, qui s'éteignaient dans l'esclavage, étaient recrutées par la piraterie. Tout prisonnier, fait dans un combat de terre ou de mer, était amené en Scandinavie et devenait le serf do son vainqueur. La condition do ce malheureux, quoique précaire, était cependant bien préférable à celle de l'esclave antique. Le maître n'avait droit qu'à son travail; sa vie devait être respectée.

La société Scandinave était essentiellement égalitairo. Il n'y avait j)as de privilège de naissance. C'était le |)Ius fort, le plus adroit, le plus lémèruire surtout, qui était

élu chef de la tribu pendant la paix, roi de mer pendant la guerre. Je sais bien que^ chez plusieurs races où le courage et la force étaient héréditaires, ces éminentes fonctions passaient du père au fils et souvent pendant plusieurs générations. Mais malheur au petitfils qui forhgnait des vertus de ses ancêtres ! Il était bientôt renversé et remplacé par une famille en qui la sève était plus abondante et plus impétueuse.

C'est du mélange des institutions romaines et Scandinaves qu'est né au moyen âge le système féodal. Il était tellement dans les mœurs qu'il a bientôt prévalu dans toute l'Europe. Les rois Scandinaves, se trouvant trop isolés et trop souvent victimes de l'inconstance populaire , voulurent créer une classe intermédiaire entre eux et les èonc/e (^paysans) qui les élisaient. Pour en faire partie, il s'agissait d'être riche. On donnait sa terre au roi, qui vous la rendait bientôt après avec des privilèges, avec des titres de noblesse. Quelques grandes familles du pays datent de cette époque reculée. A côté de la noblesse et en même temps se forma et grandit le clergé catholique romain, qui, profitant de l'ascendant que son caractère sacré lui donnait sur ces populations naïves et convaincues , acquit des richesses immenses qu'il mit au service de la noblesse et concourut avec elle à l'asservissement du reste de la nation.

L'ancienne société païenne était trop absolument démocratique, égalitaire, pour qu'on pût songer à faire passer, sans transition, les plus faibles sous le joug des plus forts. C'est de l'époque chrétienne que datent les divisions de la société Scandinave, les quatre ordres de la noblesse, du clergé qui usur{)a le premier rang et le conserva jusqu'à la réformalion, de la bourgeoisie et des

paysans. Dans le principe cependant les classes supérieures n'eurent que quelques distinctions et point de privilèges. Les droits de tous les membres de la nation étaient les mêmes. C'était, dans les assemblées populaires, au suffrage universel que les rois étaient élus et que les impôts étaient votés.

Mais cet état de choses ne pouvait être durable, parce qu'il était nuisible aux classes élevées qui étaient les moins nombreuses. Ce fut dans une idée de justice que fut établi l'usage des assemblées restreintes, des diètes composées de gens élus et délégués par leurs pairs. Chaque ordre envoyait ses représentants. Les nobles, se prévalant de leur petit nombre, obtinrent d'être admis en masse, sans élection. Les prêtres et les bourgeois obtinrent la même faveur pour quelques-uns de leurs membres.

Dans l'état actuel des choses et avec la direction des idées, la puissance de la noblesse et du clergé ne pouvait qu'augmenter au détriment des ordres inférieurs. Bientôt tout équilibre fut rompu. Dès le douzième siècle, le roi, à l'aide d'un sénat composé de quelques grands seigneurs et de quelques prélats, tranchait toutes les questions et gouvernait l'État de sa propre autorité. Leting était à peine consulté- L'élection royale même n'était plus qu'une vaine formalité. On a vu des rois couronnés par l'archevêque de Lund avant d'avoir été élus par les Ltats.

L'illégalité conduit vite les hommes à la violence. La chute des paysans danois fut aussi rapide que terrible. Moins énergiques ou moins bien organisés pour la défense que les paysans suédois ou norvégiens, ils furent tour à tour dépouillés do tous leurs privilèges et de-

vinrent les esclaves des mêmes hommes dont ils avaient été les égaux pendant des siècles. Libres encore, mais accablés d'impôts et de corvées, ils furent obligés, pour pouvoir vivre , de vendre leurs terres aux seigneurs et de devenir fermiers. Une fois dépossédés du sol^ ils ne purent plus l'acquérir. Ce n'est pas tout : attachés à ce même sol dont ils avaient été les propriétaires, ils partagèrent sa destinée, échangés, vendus avec lui. Quelquefois même un serf a été vendu sans la terre ; il est vrai que la femme, par respect pour les mœurs, a été soustraite à cette loi barbare et si étrange dans ces pays d'égalité. Mais enfin le principe est admis qu'un Danois est le maître de son semblable et peut en disposer.

Cependant, dans certains districts, les paysans plus riches, plus sages, plus énergiques, avaient résisté aux coups qui avaient abattu leurs pareils. Pour en iinir, en 1410, se proclame la doctrine inouïe que tous les paysans sont serfs. La résistance est impossible ; il faut que tous les fronts se courbent, que les vaincus subissent la loi impitoyable des vainqueurs; ils ne sentent pas moins que leur dignité d'homme est outragée; ils sont abattus, mais frémissants, et toujours prêts à se retourner contre la main qui les tient sous le joug.

Au commencement du seizième siècle , Christian II , aspirant à devenir roi absolu et héréditaire, s'appuie sur les paysans contre les nobles , devenus les seuls gardiens des libertés nationales. 11 abolit la reprise des terres et crée les fermes viagères, d'oîi les fermes héréditaires et enfin l'émancipation des serfs devaient forcément, un joui-, découler. Cette haute protection les retire de l'état d'abjection où ils étaient tombés. Ils re-

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prennent certaine importance. C'est un jury, composé de paysans, qui fait périr Torben Oxe, grand seigneur que ses pairs n'avaient pas voulu condamner.

Mais ces succès ne furent qu'éphémères. Aucun roi n'aurait pu, à cette époque, en Danemark, triompher de la noblesse, pleine de sève et prête à parvenir à l'apogée de la puissance; à plus forte raison Christian 11, homme féroce, violent, pusillanime, sans foi ni principes, et dont tous les actes, incohérents, inopportuns, ne laissaient que trop prévoirie désordre qui devait plus tard envahir son cerveau. Il fut la première, mais non pas la seule victime de l'orage qu'il avait déchaîné. La noblesse, victorieuse sous Frédéric 1", fut aussi impitoyable pour le roi que pour les paysans , sur lesquels il s'était appuyé. Devenue toute-puissante sous Christian 111 et Frédéric II, elle vit un instant son influence disparaître devant l'imposante personnahté de Christian IV. Elle s'en vengea à sa mort. Frédéric III, son fils , menacé d'abord d'être exclu du trône au profit d'un bâtard (1), ensuite humilié, abreuvé de dégoûts, garda soigneusement ses rancunes au fond du cœur ; mais, n'ayant rien oublié, il ne laissa pas échapper, en 16G0, l'occasion de prendre sa revanche; elle fut terrible. Nous raconterons dans le chapitre suivant pour quelles causes et par quels moyens s'accomplit cette révolution qui changea si radicalement les mœurs et les institutions du Danemark.

(1) Christian-Waldemar, (ils do Christine Munck.

RÉVOLUTION DE 1660. ni

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