CHAPITRE VIIJ
Révolution de 1660.
Frédéric III avait reçu de la nature de solides et sérieuses qualités. Néanmoins, élevé par un père sévère, il avait de la timidité , de la méfiance et parfois même de la fausseté ; mais ces défauts étaient rachetés par une grande intrépidité, par beaucoup de modération, d'esprit de suite et de sagesse. On lui a reproché d'avoir subi trop complètement l'ascendant de sa femme, Sophie-Amélie de Brunswick-Lunebourg. Jamais influence ne fut du reste plus salutaire. Frédéric, de sa nature, était enclin à tomber dans l'apathie. C'est la reine qui, toujours active , énergique , altière , avide de pouvoir, en lui communiquant ses nobles et vives passions, en fit un des plus grands princes de la maison d'Oldenbourg.
Tel est le sort des petits États que leur sécurité, leur existence même, dépend le plus souvent des entreprises d'un voisin puissant. Celui du Danemark était d'autant plus précaire que la noblesse, jalouse à l'excès de ses prérogatives et pleine do méfiance envers la royauté, ne voulait point souffrir d'armée permanente, dans la crainte qu'entre les mains du prince elle ne lui servît moins à
défendre la patrie qu'à confisquer les libertés nationales. Frédéric III, au contraire, d'humeur belliqueuse et que les lauriers du roi de Suède empêchaient de dormir, ne songeait qu'à commander à des soldats, et c'est pour obliger la noblesse à seconder ses projets qu'il entra, avec une si imprudente précipitation, dans la ligue que l'Autriche avait formée contre Charles- Gustave.
JNous avons dit comment, pendant tout le cours du moyen âge, la noblesse, par des usurpations successives, s'était emparée de tout le pouvoir, si justement réparti auparavant entre les quatre ordres. Elle avait été dans ses entreprises très-efficacement secondée parle clergé. Les prélats, sortis de sa classe, partageaient ses passions et ses préjugés, et, si ce n'est dans de pauvres questions de préséance , ils étaient toujours d'accord avec elle pour avilir la bourgeoisie et pour opprimer les paysans. Le levain de liberté et d'égaUté qui fermentait au fond de la réforme aboutit seulement à quelques soulèvements de paysans qui, promptement réprimés, ne firent que rendre plus dure la servitude des vaincus. Ce fut même après la déchéance de Christian II et après l'élection de Frédéric I", révolutions accomplies par la noblesse, que celle-ci atteignit l'apogée de la puissance. Mais elle ne sut pas se maintenir à ce point culminant. Ses prérogatives, chaque jour croissantes, lui attirèrent la jalousie des bourgeois , et son avarice la haine des paysans. Ses exigences et ses méfiances éloignèrent d'elle le clergé et jusqu'à la royauté, de qui l'appui avait été cependant si utile à son élévation. Mais ce fut son orgueil insensé qui fut la principale cause de sa ruine. Depuis que la réforme, reléguant les prêtres dans la sacristie, leur avait eulové tonte influence jioliliqtic et
la plus grande partie de leurs richesses, les nobles, dédaignanl, d'entrer dans une autre carrière que celle des armes, abandonnèrent à la bourgeoisie , c'est-à-dire à des ennemis, les charcres d'église et l'influence immense qui en découle toujours. Il en résulta que, au moment de la lutte, la noblesse trouva dans le camp de ses adversaires cet utile allié dont elle ne comprit la puissance qu'en la voyant dirigée contre elle. Ce n'est pas tout : plutôt que de se recruter dans une classe qu'elle méprisait, elle laissait béants les vides que la mort ou la ruine faisait chaque jour dans ses rangs ; elle traitait d'ailleurs avec tant de hauteur les personnes que la faveur du prince, l'acquisition d'une charge ou d'une terre attirait au milieu des siens , que les hommes de valeur qui lui auraient apporté l'influence , le prestige qui s'attache toujours au mérite, préféraient rester dans un ordre inférieur plutôt que d'arriver au premier rang à des conditions blessantes pour leur amour-propre, outrageuses pour leur dignité.
Cependant l'orgueil et l'audace de la noblesse grandissaient à mesure qu'elle devenait plus isolée et plus affaiblie. Ses méfiances contre le parti de la Cour l'avaient empêchée sans doute de pourvoir convenablement et sagement à la sûreté de l'État, il n'en est pas moins vrai qu'en toute justice la crise terrible par laquelle le Danemark venait de passer avait été provoquée par le Grand Maître Gersdorf et par le roi. Cependant les masses, toujours passionnées et dès lors rarementjustes, attribuèrent les désastres de 1658 à la noblesse, qui n'avait été qu'impuissante à les détourner, et les succès de 1G59 au roi, de qui l'intrépidité ne pouvait faire oublier la funeste imprévoyance.
Il y a du reste , à certaines époques, des courants irrésistibles qui entraînent tous les peuples. Do même que, au seizième siècle, l'Europe se précipita avec une ardeur fiévreuse vers la réforme, vers la liberté ; de même, au dix-septième siècle, elle se passionna pour le despotisme et la hiérarchie. Le régime absolu, établi et fonctionnant avec un grand éclat en Espagne, en France et en Autriche, dans les trois grandes monarchies cathohques, devait se répandre dans toute l'Europe. Le Nord, quelque éloigné qu'il fût, n'était pas à l'abri de ses envahissements. Après le Danemark, les États de Suède, si fiers, cent ans auparavant, de leur indépendance, osèrent déclarer que leur roi Charles XI, adolescent imberbe, n'était responsable et ne devait rendre compte de ses actes qu'à Dieu. La Pologne, le pays des téméraires, qui seule osa lutter contre le torrent, fut entraînée et périt dans l'abîme.
Le traité du 27 mai 1G60 avait mis fm à cette guerre terrible qui sévissait entre le Danemark et la Suède. Stenbock, devant les instances du chevalier Terlon , avait évacué Cronborg et repassé en Scanie. Il s'agissait de mettre au plutôt la main à l'œuvre et de relever les ruines qui s'étaient faites pendant une lutte longue et meurtrière. Dans ce but, les États avaient été réunis. Le Grand Maître Gersdorf en fit l'ouverture , 10 septembre 16G0, par un long discours, oii il dévoilait toutes les plaies du pays et demandait le remède propre à les cicatriser. Il démontrait qu'il fallait, dans le plus bref délai, payer et licencier les mercenaires, logés chez les bourgeois et les paysans, et devenus d'autant plus insupportables qu'ils étaient inutiles ; qu'il fallait reconstruire ou réparer les forteresses qui étaient endommagées
OU démolies, réorganiser l'armée et recomposer une flotte, à moins de voir se renouveler les tristes scènes des deux années précédentes. On ne pouvait remédier à rien sans argent, et comment en demander à Tagriculture et au commerce, également épuisés? Il fallait que chaque citoyen contribuât à des sacrifices destinés à améliorer le sort de tous. Rien de plus naturel et de plus équitable à nos yeux que de pareils principes. Il n'en était pas de même au dix-septième siècle, où les classes qui tiraient le plus d'avantages de l'État n'étaient pas contraintes de contribuera ses charges. La diète se réunissait d'ordinaire à Odense; la noblesse n'avait pas vu sans appréhension qu'elle eût été convoquée à Copenhague, où les milices bourgeoises n'avaient pas été encore licenciées. Après le discours de Gersdorf, elle ne douta pas que la Cour, devenue tout à fait hostile, ne fût décidée, pour lui faire pièce, à s'appuyer sur les ordres roturiers.
Gersdorf avait demandé que chaque ordre indiquât, par écrit, son opinion sur les mesures à prendre pour se procurer de l'argent. La réponse de la noblesse ne se fit pas attendre. Trois sénateurs , Rosencrantz , Pierre Reetz et Othon Krag, proposèrent, en son nom, un impôt sur les consommations qui serait prélevé sur toutes les classes de la société. Les nobles y seraient soumis quand ils séjourneraient en ville ; mais ils en seraient exempts dans leurs manoirs, où aucune taxe ne pouvait les atteindre. Persuadée qu'on accepterait ses offres avec joie et reconnaissance, la noblesse n'ajouta pas un mot pour faire valoir l'importance de son sacrifice j elle fit au contraire des remontrances au roi sur les privilèges excessifs accordés aux bourgeois de Coperdiague;
elle demanda que la Cour restreignît ses dépenses, et que des enquêtes fussent faites contre certaines gens de qui la conduite avait été plus qu'équivoque pendant la dernière guerre.
Le sacrifice de la noblesse était réel , puisqu'elle se soumettait à un impôt auquel elle était soustraite de droit; mais la sotte restriction qu'elle avait mise, par orgueil plutôt que par intérêt , lui en enlevait tout le mérite aux yeux des classes inférieures. Aussi, dans la note écrite qui fut présentée par Svane , président des prêtres, et par Nansen, président des bourgeois, les deux ordres s'opposaient formellement à la création d'un nouvel impôt qui ne serait pas supporté également par tous les membres de la patrie.
La noblesse, étonnée, indignée d'une résistance imprévue et toute nouvelle , mit en avant les gros mots, cria au scandale, à l'ingratitude, à la rébellion, et, revenant sur des concessions si mal accueillies , elle restreignit à trois ans la durée de cet impôt qu'elle déclara être tout à fait exceptionnel. Les prêtres et les bourgeois, soutenus, excités peut-être en haut lieu, montrèrent une fermeté qui parut excessive, parce qu'elle était inattendue et insolite.
Toutes les affaires étaient arrêtées. La noblesse, devant des prétentions formulées avec tant de netteté et d'arrogance par des inférieurs, ne pouvait accepter un impôt uniforme et permanent sans fouler aux pieds le principe sur lequel reposaient tous ses privilèges. Pour prouver qu'elle n'était pas mue par une question d'intérêt, elle proposa de soumettre ses paysans à une capitation, et d'établir une taxe sur le papier timbré, sur les cuirs travaillés, et un droit d'entrée sur
les bestiaux, conduits de ses terres aux boucheries des villes.
Les ordres inférieurs^ accoutumés depuis des siècles à la servitude, n'avaient aucun désir, aucun besoin de liberté. Mus par de petites et mauvaises passions , ils ne songeaient qu'à abaisser des supérieurs à leur niveau, à entraîner toute la nation dans leur fancre. Ils répondirent à la noblesse que, tout en acceptant le passé, ils ne voulaient point permettre qu'on établît à l'avenir de nouvelles distinctions entre eux et elle ; qu'ils ne se soumettraient jamais à un impôt auquel les nobles seraient soustraits, et que, puisque ceux-ci proposaient l'établissement d'une capitation sur les paysans qui vivaient sur leurs domaines, ils offraient de leur côté de payer, en compensation, une taxe pour chaque tête de domestique attaché à leur service.
Il était évident qu'une grande révolution s'était lentement et en secret opérée dans l'opinion publique, et que la constitution du pays, œuvre du moyen âge, n'était plus en harmonie avec les besoins, les passions, les préjugés de l'époque. En effet la bourgeoisie et le clergé avaient grandi dans l'ombre et dans le silence. Il y avait parmi les prêtres des hommes fort instruits, et parmi les marchands des hommes fort riches. Le hasard voulut que les présidents de ces deux corps, Jean Svane et Jean Nansen, fussent des hommes d'un mérite supérieur, audacieux, intrépides, éloquents, féconds en ressources, enclins à l'intrigue, possédant en un mot toutes les qualités et tous les défauts qui conviennent à des chefs de j^arti, en temps de révolution.
Jean Svane , issu d'une famille bourgeoise , d'abord professeur à l'université de Copenhague de langues
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m UU DANEMARK.
orientales, puis de théologie, s'était élevé par son propre mérite et son savoir-faire de ces modestes emplois à l'évêché de Seelande et à la présidence de son ordre. Jean Nansen , né à Flensboiirg en Slesvig, dans une condition médiocre et obscure, avait beaucoup voyagé et trafiqué en Islande et en Russie. Il y avait acquis une grande fortune, dont il avait fait un noble usage pendant la dernière guerre. Sa libéralité et son courage lui avaient valu l'honneur d'être choisi pour premier bourgmestre de Copenhague ; à ce titre il présidait l'ordre des bourgeois.
On a attribué à ces deux hommes la première pensée de la révolution de 1660. C'est une erreur. Ils ne furent que les principaux instruments delà reine, qui nourrissait depuis longtemps le projet d'élever la royauté sur les ruines de la noblesse, et qui n'attendait pour l'exécuter qu'une occasion favorable. Us trouvèrent des encouragements et de l'appui auprès du feld-maréchal Jean Shack, gentilhomme saxon, qui, tout couvert des lauriers cueillis à Odense, était, après Frédéric III, la plus imposante personnahté de la monarchie; de Christophe Gabell, chambellan du roi, Allemand comme Shack et comme lui accoutumé au pouvoir absolu; et d'Annibal Schestedt, grand seigneur danois , qui fut accusé d'avoir abandonné sa caste par ambition et qui peut-être n'a agi que par désintéressement , convaincu que son abaissement était nécessaire au bonheur, au salut de la patrie.
Cependant, après de longues discussions où les invectives, les récriminations , les injures n'avaient pas été épargnées de part et d'autre , les États étaient à peine d'accord que Svane et Nansen s'aperçurent que
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les sacrifices qu'on s'était imposés étaient insuffisants à combler le gouffre ; ils proposèrent dans ce but que les biens de la couronne, au lieu d'être donnés à la noblesse pour des redevances insignifiantes, fussent affermés (25 septembre 1660) au plus offrant et dernier enchérisseur; ils soutenaient que, dans l'esprit des donateurs, les revenus de ces domaines, destinés à augmenter les ressources de l'État, devaient diminuer d'autant les sacrifices imposés aux contribuables ; que la mesure qu'ils proposaient pouvait bien atteindre quelques forlunes particulières, mais qu'elle allégerait les charges dont le pays était accablé, et profiterait au bien-être de tous. Là-dessus la noblesse de jeter feu et flammes, de crier à la violation de ses privilèges, à la spoliation, d'invoquer l'article quarante-six de la capitulation royale qui lui assurait, exclusivement à toute autre classe, la ferme des fiefs de la couronne, et de soutenir qu'on ne pouvait enfreindre cette clause solennelle sans porter atteinte au principe de la propriété ; de citer enfin mille raisons qui aujourd'hui encore ont de l'autorité, mais qtii, à cette époque, étaient tout à fait concluantes.
Il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Les bourgeois et les prêtres maintinrent leurs propositions avec une fermeté et une hauteur qui ne prouvaient que trop qu'un conflit avec des supérieurs non-seulement était envisagé par eux sans effroi, mais provoqué avec ardeur et attendu avec confiance. Cette opposition était d'autant plus pénible à la noblesse qu'elle montrait aux moins clairvoyants que sa puissance toute factice ne reposait que sur les habitudes de soumission et d'obéissance contractées par les classes inférieures. Je ne crois pas, quoi qu'on ait dit, qu'avec de la sagesse
et de la prudence les nobles eussent pu prévenir le coup dont ils étaient menacés. Ils auraient pu néanmoins avoir plus de déférence pour un parti puissant qui devait être ménagé. Mais les hommes sont partout et toujours les mêmes ; vous n'obtiendrez jamais qu'une classe accoutumée au commandement ne traite pas , même dans les moments les plus critiques, avec une certaine hauteur, des gens qui furent ses subordonnés. Jean Krag, impatienté des sophismes de Nansen, lui dit avec une certaine arrogance qu'il oubliait un peu trop la distance qu'il y avait de lui et des siens à la noblesse ; qu'on pourrait bien le lui rappeler; que d'ailleurs les allures et le langage de son ordre étaient tout à fait déplacés chez des gens qui n'étaient pas libres.
Ces paroles altières, qui n'étaient en ce moment que de vaines menaces, firent une grande impression sur des personnes qui n'étaient mues que par l'orgueil et la jalousie, deux mauvaises passions, et, fermant la porte à tout projet de transaction, elles précipitèrent la marche des événements. Sous leur impression, Svane réunit chez lui (5 octobre) les hommes les plus ardents et les plus influents parmi les prêtres et les bourgeois. Le chambellan Gabell, s'cntourant de mystère, se rendit le soir à ce conciliabule. 11 excita le zèle des conjurés, en leur promettant aujourd'hui l'approbation et plus tard les faveurs de la Cour. Cependant on affectait de n'aviser qu'aux moyens de se procurer de l'argent. Nansen avait organisé une députation dont le but apparent était d'aller sufiplicr (9 octobre) le roi de n'accepter l'impôt sur les consommations qu'autant qu'il pèserait, sans exception, sur tous les membres de l'État, mais (Ion! le liiil rt'cl rtail de donner an roi nn témoignage
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de rameur passionné et désintéressé que les ordres inférieurs lui avaient voué.
Svane et Nansen, à la tête du cortège, revenaient du château où leur requête avait été déposée, lorsqu'ils furent rencontrés par Othon Krag qui se rendait auprès du roi. Ce fougueux seigneur, qui connaissait en partie les trames ourdies contre sa caste par ces factieux, ne put, à leur vue, contenir son indignation. S'adressant à Nansen, il lui demanda brusquement ce qu'il venait de faire en ces lieux que les gens de sa condition n'avaient guère l'habitude de fréquenter; et, lui désignant du doigt le donjon qui servait de prison aux criminels d'État, il ajouta avec menace s'il ignorait à quoi ce lieu était destiné. Nansen lui répondit sur le même ton, en lui montrant à son tour le clocher de Notre-Dame, oii était suspendu le bourdon qui, agité par l'ordre du bourgmestre, avait si souvent appelé aux armes le peuple de Copenhague.
Svane et Nansen avaient compris que le moment des indécisions était passé, et qu'il fallait engager la lutte sans plus de retard. Déjà, la veille (8 octobre) , chacun d'eux avait lu à son ordre une requête au roi dans laquelle le gouvernement oligarchique, c'est-àdire celui qui régissait le Danemark, était attaqué de la manière la plus violente. On l'accusait d'avoir été impuissant à chasser l'ennemi , après Favoir attiré deux fois par son imprévoyance. On citait l'exemple de la France, de l'Angleterre et de la Suède, qui , avec l'hérédité de la couronne, étaient parvenues aux plus hautes destinées. On vantait l'intrépidité, la sagesse, la modération, la loyauté de Frédéric III. On attribuait à l'estime que ses vertus avaient inspirée aux grandes puissances de
l'Europe les sympathies et même les secours que le Danemark, au bord de l'abîme, avait reçus de toutes parts. Pour récompenser des services aussi éminents , et surtout pour assurer à l'avenir la sécurité et la prospérité de la patrie, on demandait l'hérédité de la couronne en faveur de Frédéric 111 et de sa postérité. H était à cette époque tellement admis qu'une monarchie, en cessant d'être élective, devenait absolue, qu'on ne disait pas un mot de cette seconde transformation, qui découlait tout naturellement de la première.
Ce n'était pas seulement de l'affection, mais un amour idolâtre que Frédéric III avait inspiré à la nation. Les vœux de tous étaient si ardents et si unanimes que Svane et Nansen , ayant été obligés de communiquer leurs projets à leur ordre, avaient trouvé, parmi de si nombreux confidents, quelques indiscrets, mais pas un délateur. Jamais peuple, conquérant sa hberté, n'avait a*^i avec l'ensemble, avec la joie, avec l'enthousiasme que les Danois mettaient à se précipiter dans la servitude.
Le dernier coup de main ayant été donné à leur fameuse supplique, les prêtres et les bourgeois, avant de la porter au roi , résolurent de la soumettre à la noblesse. Quittant la chambre du clergé où ils s'étaient réunis (10 octobre), ils se rendirent à l'hôtel de ville où siégeaient les nobles. Les députés marchaient deux à deux , processionnellement et par hiérarchie, les prêtres en tête. Chaque ordre était précédé de son président. Le cortège était suivi d'une multitude en habits de fête, tumultueuse , agitant des drapeaux et témoignant son approbation [)ar des a|)phui(lissemenls et des \i\al en l'honneur du roi.
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Les nobles n'avaient que des soupçons au sujet des trames ourdies par les ordres inférieurs. Us croyaient que ceux-ci en seraient restés aux menaces, n'ayant ni l'énergie, ni l'audace nécessaire à l'exécution d'un coup d'État. Quand ces nouveaux venus furent introduits au milieu d'eux, un grand étonnemenl, qui n'était pas exempt d'une certaine terreur, se peignit sur les visages, se trahit dans les paroles. Ce fut bien autre chose après le discours de Nansen. Molesworth, ennemi des nobles, et dont le témoignage doit être suspect, est cependant dans la vérité, lorsqu'il nous dit que (î'était un curieux spectacle que de voir ces gentilshommes , naguère si altiers et si tranchants, devenus souples, complaisants, et discutant avec des hommes qui n'étaient à leurs yeux que des subalternes en révolte. Le président des nobles répondit à Nansen qu'ils étaient bien loin de désapprouver leurs projets; que seulement cette mesure était trop grave pour être prise à l'improviste ; qu'il fallait qu'elle fût discutée entre eux et avec les divers ordres , dans l'intérêt même du roi et dans celui de la nation dont certains droits devaient être au moins sauvegardés.
Figurez-vous un homme d'humeur pacifique et d'apparence chétive qui, obligé d'en venir aux mains, montre dans le combat une intrépidité et une force dont il n'avait pas plus que ses adversaires même le pressentiment. Telle était en ce moment la situation des prêtres et des bourgeois. Pour peu qu'ils eussent eu laconscience de leur valeur et l'instinct de la vie politique, l'occasion était admirable de rétablir, entre les diverses classes des citoyens, l'équilibre rompu [)ar la noblesse au moyen âge; mais un sentimentalisme absurde, abject même envers la royauté, s'était emparé de tous les cœurs; les classes moyennes,
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sacrifiant à leui' idole les quelques privilèges échappés à la rapacité des nobles, n'avaient d'autre ambition, ne formaient d'autre vœu que de devenir ses esclaves et d'entraîner toute la nation dans leur chute. Nansen répondit avec arrogance au président des nobles qu'ils n'étaient pas venus discuter avec eux, mais seulement leur communiquer une résolution prise d'une manière irrévocable, et les engag( r à se joindre au cortège qui allait se rendre au palais où le roi les attendait.
La noblesse n'ignorait pas que dans l'électivité de la couronne résidait la plus sûre garantie de la conservation de SCS privilèges; mais , se sentant faible et craignant des défections, elle adopta ex abrupto les projets des États roturiers. Une fois décidée aux sacrifices, elle espéra, en faisant au roi la première ouverture, s'attribuer l'initiative et le mérite de la démarche. Dans ce but, pendant qu'elle discutait avec Svane et Nansen, elle envoya furtivement et précipitamment au château de Rosenborg quelques-uns de ses membres proposer à Frédéric III l'hérédité de la couronne en faveur de sa descendance mâle. Soit que le roi craignît que cette restriction fût le prélude de beaucoup d'autres, soit qu'il fût assuré (jue la même offre allait lui être faite, sans restriction, par le clergé et par la bourgeoisie, il répondit par un refus, repoussant énergiquement la distinction qu'on prétendait établir entre des enfants issus d'un même sang et séparés seulement par le sexe.
Cependant les prêtres et les bourgeois avaient quitté la chambre des nobles. Ils étaient attendus à la Cour; ils y f'urcnl l'objet de prévenances excessives. Anniltal Sehcstedti't d'autres gentilshommes, qui trahissaient en s( cret leur parti, levèrent alors le masque et allèrent se
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joindre au cortège. Svane, en présentant au roi la fameuse requête, clans une harangue qui tenait à la fois du sermon et du discours, fit un éloge pompeux de l'intrépidité du roi, de sa sagesse, de sa fermeté, de sa générosité, enûn de toutes les vertus dont il était doué. Il lui attribua le salut de la patrie; mais c'était moins pour le récompenser des services qu'il avait rendus que pour prévenir le retour d'aussi cruels désastres que l'ordre du clergé et celui de la bourgeoisie avaient résolu de lui remettre,, avec l'hérédité de la couronne, le pouvoir absolu et sans limites. Le prélat assurait que leur résolution, prise par la majorité des États, était légitime et serait irrévocable, si elle était acceptée du roi; que du reste, dans le cas d'une lutte, comme en toute autre circonstance, il était chargé de lui offrir la fortune et la vie de tous ses collèsTues. Enfin il termina son allocution de la manière la plus pathétique, en appelant, après de si cruelles épreuves, la bénédiction du Ciel sur le peuple danois, sur le roi et sur son auguste famille. Toute l'assistance, émue jusqu'aux larmes, et s'associant aux vœux du prélat, répondit Amen en donnant des marques d'une vive sensibilité.
A ces paroles passionnées et devant ces visages attendris, Frédéric répondit, avec calme et avec sagesse, qu'il remerciait les députés de l'estime et de l'affection qu'ils lui témoignaient; qu'il n'oublierait jamais la noble conduite des bourgeois de Copenhague pendant la dernière guerre, et que tous ses efforts tendraient à augmenter leurs privilèges ; que, quanta l'offre qui lui était faite d'une manière si généreuse et si délicate , il ne l'accepterait qu'autant que le sénat et la noblesse s'associeraient aux démarches des ordres inférieurs, parce
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qu'il était lié par sa parole avec toute la nation, et qu'il ne croyait pas que la constitution du royaume pût être changée autrement que de l'avis unanime de tous les citoyens.
Quoique Frédéric n'eût point d'ambition, qu'il fût ennemi de l'intrigue et ami du repos, il était roi et dès lors avide de pouvoir. L'offre qui lui était faite était si favorable à ses intérêts, si flatteuse pour son amour-propre, si conforme aux désirs passionnés de la reine, qu'on ne peut douter qu'elle ne lui fût très-agréable. Sa modération, ses réserves, ses scrupules d'autant plus honorables qu'ils contrastaient davantage avec les sentiments de la diète , sa volonté de faire intervenir dans le conflit des hommes puissants et ouvertement hostiles, toute sa conduite enfin si loyale et si digne, furent plus utiles au succès que des prodiges d'audace et d'habileté. Et puis quelles réserves pouvait-on faire avec un homme si désintéressé, qui ne souhaitait rien, qui ne demandait rien, qui n'acceptait que pour plaire? La froideur de l'obligé enlevait toutes bornes à l'enthousiasme des bienfaiteurs. La nation tout entière, chose inouïe chez les peuples, était dans la situation d'un homme qui, épris d'une femme adorable, jette à ses pieds sa fortune, sa vie, son honneur, et, sans songer à la reconnaissance qui lui est due, n'est préoccupé que de la crainte d'un refus.
Cependant les ordres inférieurs avaient quitté le château, plus décidés que jamais à accomplir la révolution qu'ils avaient projetée; les nobles, de leur côté, avaient déserté en masse la diète pour se rendre aux obsèques du sénateur Scheel. Ils étaient réunis au repas qui , d'après l'u.sage mainlcnn de nos jours dans le ^ord,
précède les funérailles, lorsque le major de la \ille entra tout effaré dans la salle à mander, et annonça que, les portes de Copenhague ayant été fermées par ordre du roi, ils étaient tous prisonniers. Cette nouvelle, annoncée d'une façon tragique par un sot et un poltron, répandit la consternation parmi les conviés. Ils se voyaient déjà avec leurs femmes et leurs enfants à la merci des milices bourgeoises , prêtes à laver dans leur sang des injures souffertes pendant des siècles. Ces craintes étaient chimériques ; elles étaient même insensées avec Frédéric III de qui la sagesse, la bonté, la modération ne s'étaient jamais démenties. Mais Dieu frappe presque toujours d'aveuglement, de folie, les hommes dont il a résolu la perte. En allant aux renseignements, comme le bon sens l'ordonnait, on aurait appris que cette mesure n'avait été prise que par précaution, pour empêcher les nobles de s'en aller à la campagne , comme plusieurs avaient menacé de le faire, et, en s'éloignant de la diète, de rendre nulles ses décisions. Mais on était trop effrayé pour raisonner et surtout pour agir avec sagesse. On ne songeait qu'à parer le coup dont on se croyait menacé, c'est-à-dire à éviter la prison, et l'on ne ménageait rien pour cela, pas plus sa dignité que son bon sens. Une députation, formée sur-le-champ, fut envoyée aux ordres inférieurs dont on déclarait approuver, sans réserve, les résolutions. En même temps, en l'absence du Grand Maître Gersdorf, retenu chez lui par la maladie, le viceroi de Norvège , Trolle , se rendit auprès du roi pour lui dire que le sénat et la noblesse, l'affranchissant de tous les engugenienls pris dans la capitulation royale, le déliant de tous ses serments, se mettaient à sa dis-
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crétion, et regardaient à l'avenir, comme autant d'ordres formels , toutes les volontés de Sa Majesté.
Il a donc suffi d'un malentendu, d'une apparence de danger, pour la réussite d'une révolution qui devait changer complètement les mœurs et les institutions d'un pays. La lâcheté de la noblesse peut seule justifier la conduite indélicate et violente des ordres inférieurs; je dirai même qu'elle la légitime. Des hommes qui ne savent pas mieux conserver des privilèges conquis par leurs pères et qui revenaient à leurs enfants , doivent être de mauvais défenseurs de l'iîltat. Leur indignité les a fait déchoir de tous leurs droits , et rien de plus juste que d'arracher de leurs débiles mains le sceptre qu'ils sont incapables de porter plus longtemps.
Une fois le parti pris, le sacrifice fait, les nobles , comme des courtisans façonnés au despotisme depuis des siècles, n'eurent d'autre pensée que de plaire à leur maître et de se faire donner les charges serviles , mais éclatantes, que le nouvel état de choses allait créer autour du souverain. Faisant avec les autres ordres émulation d'abnégation ou plutôt de bassesse, ils ne firent entendre ni une plainte, ni un regret, et ne témoignèrent aucun espoir, aucun désir de retour favorable. Ce fut même avec de grandes démonstrations de joie qu'ils firent l'abandon de tous ces biens, souvent plus chers que la vie au cœur de l'homme, dont ils étaient si jaloux la veille, et que leurs pères, sous Christian II, avaient défendus avec une fermeté héroïque.
A la prestation de serment, cérémonie qui se fit en grande pompe et devant tout le peuple, sur la place du Château (18 octobre 1GG0), chacun put voir ces fiers sénateurs, ces orguoillrux ])alricirns, venir l'un a|)rès
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l'autre s'agenouiller devant un maître, et pas une protestation n'osa troubler ce premier triomphe de l'absolutisme. Le Grand Maître Gersdorf , après avoir baisé la main du roi , se permit seul de lui dire qu'il espérait bien, malgré tout cela, qu'il ne les gouvernerait pas à la turque. Cette boutade, qui n'était pas exempte d'une certaine bassesse, fut l'oraison funèbre de la liberté. Sa mort ne coûta à ces hommes dégénérés ni plus de regrets , ni plus de douleurs.
La nation, faisant litière de tous ses droits, de tous ses privilèges, de toutes ses garanties, avait tout mis au pied de Frédéric 111. Ce dernier, ayant réuni dans son palais ce troupeau d'esclaves, eut la générosité d'en faire des hommes libres. Il accorda à la noblesse une charte composée de vingt-quatre articles, d'après laquelle les gentilshommes danois n'eurent ni plus ni moins d'avantages que leurs pareils dans la plupart des monarchies absolues. Le clergé fut aussi libre qu'il pouvait l'être, dépendant d'un prince qui réunissait les deux pouvoirs dans sa main, qui était pape et roi en même temps. Les bourgeois furent maintenus dans la plupart de leurs privilèges. Quant aux paysans qui, excepté dans quelques parties du Julland, étaient tous tombés dans la servitude, la révolution fut faite sans eux , et l'on no songea pas même à améliorer leur dure condition. Ils restèrent, comme par le passé, attachés à la glèbe, sous la dépendance des nobles-, on eût dit qu'on les destinait au rôle de souffre-douleurs, afin de l'aire illusion à ces maîtres dépossédés, et leur laisser croire qu'ils avaient conservé leur ancienne autorité, puisqu'ils pouvaient encore humilier et opprimer leurs sondilables.
Il fallait cependant organiser, faire fonctionner, pro-
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léger, défendre le nouvel ordre de choses. Tel fut le but de la fameuse Loi Royale (LexRegia). Frédéric luimême, aidé d'un intrigant de bas étage, connu d'abord sous le nom de Schumacker, et devenu plus tard grand seigneur sous celui de comte de Griffenfeld, rédigea cet acte célèbre qui, aux yeux de ses auteurs, égalait en sagesse la Loi et les Prophètes, et devait être l'arche sainte, la sauvegarde éternelle de la société danoise. Les quelques paragraphes que j'en vais citer montreront dans quels égarements peut tomber un prince sage et modeste, mais dont la bassesse aveugle de son peuple a fait une espèce de divinité :
Chapitre ii. — Les rois héréditaires de Danemark et de Norvège seront et devront être regardés par tous leurs sujets comme les seuls chefs suprêmes qu'ils aient sur la terre. Ils seront au-dessus de toutes les lois humaines, et ne reconnaîtront, dans les affaires ecclésiastiques et civiles, d'autre juge ou supérieur que Dieu seul.
Chapitre m. — H n'y aura donc que le roi qui jouisse du droit suprême de faire et d'interpréter les lois, de les abroger, d'y ajouter ou d'y déroger. Il pourra aussi abolir les lois que lui-même ou ses prédécesseurs auront prescrites (la Loi Royale exceptée), et accorder des exemptions à tous ceux qu'il jugera à propos de dispenser de l'obligation d'obéir aux lois.
Chapitre iv. — De même il n'y aura que le roi qui ait le pouvoir suprême de donner ou d'ôter les emplois, selon son bon plaisir, de nommer les ministres et offi-
ciers grands et petits, sous quelque nom ou titre qu'ils soient employés au service de l'État, de sorte que toutes les dignités et tous les offices, de quelque ordre qu'ils soient, tireront leur origine du pouvoir suprême du prince comme de leur source.
Chapitre v. — C'est au roi seul qu'appartient le droit de disposer des forces et des places du royaume. Il aura seul le droit de faire la guerre avec qui et quand il trouvera bon, défaire des traités, d'imposer des tributs et de lever des contributions de toute espèce.
Chapitre vi. — Le roi aura la juridiction suprême sur tous les ecclésiastiques de ses États, de quelque rang qu'ils soient. C'est à lui de déterminer et de régler les rites et les cérémonies du service divin, de convoquer les conciles et les synodes, assemblés pour régler les affaires de religion , et d'en terminer les sessions ; en un mot, le roi réunira seul dans sa personne tous les droits éminents royaux et de la souveraineté , quelque nom qu'ils puissent avoir, et il les exercera en vertu de sa propre autorité, etc., etc.
Il est évident qu'aux yeux de Frédéric et peut-être de Schumacker, les rois de Danemark étaient d'une essence supérieure au reste de l'humanité; ils n'étaient pas tout à fait dieux ; ils avaient même l'humilité de reconnaître qu'il y avait au-dessus d'eux un Être suprême qui avait créé l'univers et de qui dépendaient toutes les créatures qu'il y laissait vivre ; aussi est-il dit dans le chapitre xvi : « Quoique les États du roynume, en nous « conférant, à nous et à tous nos descendants, dans la
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« ligne masculine et féminine , le pouvoir illimité, pour « en jouir par droit de succession;, aient par là établi « que, dès qu'un roi est mort, la couronne, le sceptre, « le titre et le pouvoir de monarque héréditaire sont « dévolus à son plus proche héritier, cependant, pour « faire connaître à l'univers que les rois de Danem.ark « et de Norvège placent leur principale gloire à re- .. connaître leur dépendance de l'Être suprême, et « tiennent à honneur de recevoir la bénédiction de Dieu « par ses ministres , nous voulons que les rois soient « sacrés publiquement dans l'église, avec les cérémo- « nies et selon les rites que la religion et les bienséances 0 exigent. » Aussitôt , comme si l'on était honteux de ces concessions faites au Ciel , on ajoute, dans le chapitre suivant, que le roi « ne sera tenu ni à prêter ser- « ment, ni à prendre aucun engagement, sous quelque « nom ou titre que ce puisse être, puisqu'en qualité « de monarque libre et absolu , ses sujets ne pourront « lui imposer la nécessité du serment ni lui prescrire « des conditions qui limitent son autorité. »
Il y avait loin de la Loi Royale à la capitulation que le même Frédéric avait été contraint de signer pour monter sur le trône de ses pères. Le roi , à qui étaient donnés sans réserve , « les royaumes héréditaires de « Danemark et de Norvège, avec toutes les provinces « et les pays qui en dépendent, les îles, les places « fortes, les droits royaux, les joyaux , l'argent mon- « nayé, et tous les autres effets mobiliers , l'armée 0 et toutes les munitions, ainsi que les équipages, la « flotte et tout ce qui lui appartient, n n'était tenu qu'à deux obligations, « à adorer le seul et vrai Dieu, « de la manière donl il s'est ré\élé dans sa sainte pa-
« rôle, telle qu'elle est expliquée dans notre confession « de foi, faite en conformité de celle d'Augsbourg de « l'année 1530, » et à respecter cette même Loi Royale '< qui doit demeurer ferme et irrévocable, comme loi « fondamentale de TEtal. »
Ce monument impérissable de l'orgueil du maître , de la bassesse des serviteurs, de l'aveuglement de tous, ne fut terminé qu'après cinq ans, je ne dirai pas de travail, mais d'hésitation. La Loi Royale, enfin complétée en 1GG5, ne l'ut connue d'abord que des intimes, comme si Ton craignait que les esprits ne fussent pas encore assez accoutumés à la servitude , et déposée avec grand soin parmi les joyaux de la couronne. Elle fut rendue publique au couronnement de Christian V. Frédéric IV la fit imprimer en danois, en allemand et en latin, en envoya un exemplaire dans toutes les cours étrangères, et en fit déposer un autre dans toutes les villes de la monarchie qui dépassaient six mille âmes. Après lui, l'usage fut établi de la lire au couronnement et au sacre des rois. On ne pouvait trop répandre et vulgariser la connaissance de ce chef-d'œuvre.
Sous l'empire de la f.oi Royale , les mœurs , les habitudes ne changèrent pas moins que les institutions. L'infhience de l'absolutisme ne tarda pas à se faire sentir. Affaissement des caractères, dégradation morale, gouvernement des maîtresses et des favoris, des mères ou des femmes, révolutions do palais, sauf la domination du confesseur, le Danemark , pas plus que l'Espagne ou la France, n'échappa à aucime des conséquences déplorables de ce funeste système. Nous avons raconté trop longuement peut-être la révolution de 1 660; c'est qu'elle est pleine d'intérêt , féconde en enseigne-
UANLilAllK.
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menls, et connue en France seulement par quelques phrases plus sonores que sérieuses de madame de Staël. Selon moi , Ton ne saurait trop prémunir les peuples contre ces moments de défaillance, de découragement, de panique, dont les ambitieux ne savent que trop profiter, et, déchirant, aux yeux de tous, les \oiles du passé, faire voir que les dangers et l'agitation de la liberté sont mille fois préférables à la sécurité et au calme du despotisme , parce qu'avec le despotisme le bonheur d'une nation n'est jamais qu'apparent et passager, et que ce n'est qu'avec la lihorlé qii'ij est réel et durable.
ULHFELD KT r.RlFFENFELD.