A TUAYERS LK HOI.STF.IN ET LA BALTIQUE
mes yeux cette population 2;ran(]e, robuste, calme, silencieuse, débonnaire, vêtue dans le mois le plus chaud de l'année de longues redingotes, dites à la papa, et chaussée de bottes à Técuvère. Une averse très-forte vint à tomber au milieu du concert. Cela ne troubla ni les musiciens ni les spectateurs. Les uns et les autres restèrent à leur poste, comme des gens accoutumés à de pareils accidents et qui ne s'en émeuvent plus. Moi seul, j'allai m'abriter sous un auvent, et de là je pus admirer avec quel stoïcisme hommes et femmes supportaient un orage qui devait les mouiller jusqu'aux os. Les charmes de Kiel, malgré la propreté de ses rues, existent hors de ses murs. La campagne qui l'entoure est d'une magnificence sans égale. Elle est parsemée de col- Unes boisées d'oij l'on a des échappées de vue ravissantes sur la mer Baltique. Je ne connais rien au monde de plus charmant que l'allée de tilleuls qui mène du palais du duc de Glucksbourg à l'hôtel de Bellevue. Elle est bordée dans toute son étendue, qui est au moins d'une Heue , de charmants cottages d'une élégance et d'une propreté irréprochables, bâtis en briques peintes, sur le modèle des villas qui entourent le bois de La Haye. Ceux de gauche s'élèvent presque toujours sur les flancs d'un coteau riant, au milieu de vastes prairies où paissent des daims et des gazelles, et dont le sommet est couronné d'arbres gigantesques. Ceux de droite sont situés dans un parterre de fleurs et ont les pieds dans la Baltique. Plusieurs ne le cèdent en rien aux magnifiques palais qui ornent les rives du lac de Côme et du lac Majeur. La lialtique , aussi belle que le plus beau des lacs et plus majestueuse, baigne amoureusement et respecte pendant tout l'été les digues de roses et de fuchsias
qui seules préservent de ses fureurs ces riches demeures. A mi-chemin s'élève le village de Diisternbrock, célèbre par son établissement de bains, et dont les chaumières élégantes rappellent celles de Saardam et de Brouk. Bellevue , oîi vient aboutir cette promenade , est un hôtel garni ou plutôt, comme disent les Anglais, un boarding bouse, dans lequel les bourgeois du Holstein et du Slesvig^ qui ne veulent ou ne peuvent pas se permettre les dépenses d'un cottage, viennent se réfugier pendant les chaleurs de l'été. Moyennant un prix très-modéré, ils sont logés à merveille, nourris de même, respirent un air salutaire , jouissent d'une vue ravissante, et peuvent, à toute heure du jour, promener leurs rêveries sous des ombrages que les rayons du soleil ne pénètrent jamais. Les Anglais , toujours admirateurs d'une belle nature, figurent en grand nombre parmi les hôtes de Bellevue.
Kiel est la seconde \\\\v du Holslein. C'est le siège d'une université allemande qui est célèbre, et jusqu'à un certain point digne de son renom. Par malheur, elle est animée envers le Danemark de mauvais sentiments qu'elle ne prend pas la peine de dissimuler. A son exemple la population presque entière, faisant de l'opposition au Danemark une question de nationalité, a adopté ces idées de pangermanisme qui fermentent dans les meilleures têtes de l'Allemagne et que je crois, pour ma part, inutiles à sa grandeur et dangereuses pour ses libertés. Le j)alais do Kiel, grand monument sans style, mais dont les jardins sont délicieux, est habité par le duc de Glucksbourg, époux de la première femme divorcée du roi Frédéric "VIL II y vit sans faste, dans une retraite si sévère qu'elle tient presque de l'exil ; il expie la faute
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qu'il a commise en 1848, lors de l'insurrection des Duchés, et qui lui a été pardonnée à Copenhague avec une certaine magnanimité.
Je quittai Kiel un samedi soir, à six heures. La journée avait été pluvieuse ; mais la nuit était admirable. La Baltique était calme, comme un lac de Suède. Point de roulis; personne n'avait même l'apparence du mal de mer. Enveloppé dans mon manteau, je restai la plus grande partie de la nuit à contempler cette sombre clarté qui tombe des étoiles, comme dit le vieux Corneille, et qui, nulle part^ n'est plus éclatante que dans ces régions voisines du pôle ; à admirer ce vert rideau qui semblait comme étendu sur les eaux de la mer, que la brise n'osait plisser, mais que la proue de notre vaisseau déchirait impitoyablement II y avait à bord parmi les passagers un jeune Français qui, fraîchement arrivé des déserts de l'Amérique du Sud, se rendait dans ceux du Finmark. C'était un homme d'esprit ; il avait de la verve et de la simplicité ; je prenais un plaisir extrême à entendre de sa bouche ie récit de ses courses aventureuses; le temps ne filait pas moins vite que le vaisseau qui nous portait. J'avais pu, au clair de lune, voir les rochers de Langeland et les prairies de Laaland. L'air humide de la mer, qui devenait plus froid à l'approche du soleil, avait pénétré mes vêtements et m'avait glacé le sang; j'étais descendu dans ma cabine et m'étais enveloppé dans ma couverture de laine. Je n'avais pas tardé àm'endormir et j'étais au plus fort de mon somme, lorsque notre vaisseau entra dans le port de Corsoer. Tout le monde s'était habillé à la hâte et avait gagné la gare du chemin de fer, qui à six heures partait pour Copenhague. J'étais resté seul, inaperçu ou dédaigné der-
rièreles courtines de mon lit. Par bonheur, un voyageur, redescenJu dans la cabine pour prendre un objet de toilette qu'il avait oublié, m'avait vu et réveillé. C'était au moment où le capitaine allait donner le signal du départ et poursuivre sa route vers Christiania. Je ne me serais réveillé qu'en pleine mer et Dieu sait dans quel port reculé j'aurais été déposé. Pour comble de malheur, mes malles, où se trouvaient mes vêtements et mon argent, auraient été dirigées sur Copenhague. En remerciant mon obhgeant inconnu, j'appris de lui qu'il était Turc et de Damas. Après cet aveu, il se sauva à toutes jambes, me donnant rendez-vous à la gare de Corsôer. Par malheur, à mon arrivée la gare était déserte et les voyageurs se trouvaient en wagon ; je me précipitai dans la première voiture que je trouvai ouverte. Mon Turc n'y était pas ; je ne l'ai pas revu et certainement je ne le reverrai plus de ma vie. C'était dans l'été de 1860, au moment des massacres de Syrie. L'Europe était indignée, épouvantée des horreurs que ses compatriotes avaient commises contre une population inoffensive et désarmée. Ce jeune homme avait des manières distinguées, le parler doux, l'air bon et affectueux. Sa belle figure, un peu cuivrée, était éclairée par deux grands yeux d'une mélancolie et d'une douceur séduisantes. A Corsôer il était enchanté de me rendre service. A Damas je l'aurais vu peut-être, excitant ou conduisant des sicaircs prêts à m'égorger; tant il est vrai que le fanatisme pervertit l'esprit et endurcit le cœur!
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