HAMI£T
A force de flambeaux^ de coupes et de bruit.
Le roi veut défier le silence et la nuit.. .
Minuit sonne; le spectre parait au douzième co«p.
Anges du ciel^ à moi ! le voilà ! le voilà !
Père, Hamlet, majesté, roi, Danois^ je t'adjure ! Le doute est trop affreux^ réponds, sombre figure; Enfermé dans la mort^ pourquoi ton cœur bénit A-t-il fait éclater sa prison de granit?
Réponds^ que me veux-tu? parle î que dois-je faire?..
l'ombrs.
Je suis Tesprii De ton père! la nuit, errant, c'est la sentence ! Et consumé, le jour, des feux de pénitence, Jusqu'à ce que la flamme ait enfin épuré Les fautes où, vivant, je me suis égaré...
Écoute ! écoute ! écoute ! aimais-tu bien ton père?
HAMLET
Oael!
l'ombre.
Tu voudras donc venger sa mort, j'espère....
Je dormais donc, selon mon usage.
Sur un banc du jardin, d'ombrages entouré.
Quand ton oncle vers moi, frère dénaturé ,
Se glissa lentement^ muoi de jusquiame^ Poison sftr qui passa de ma lèvre à mon âme.
C^est ainsi que ^ pendant mon sommeil, en un jour, Mon frère me vola couronne, vie, amour :
Et, pécheur, je mourus sans prêtre ni prière. Sans extrême-onction, sans regard en arrière, Et comparus devant le Seigneur irrité.
Chargé de tout le poids de mon iniquité.
HAML£T.
Horrible! horrible! horrible ! comble de Thorrible!..
l'ombre.
Adieu! Je dois partir. Â mes yeux se dérpbe
Le feu pâle et glacé des vers luisants. C^est Taube.
Adieu, mon fils, adieu ! Souviens- toi ! souviens-toi!..
HAULET.
Oui^ je me souviendrai! Soyez rayés du livre De ma mémoire, vous, rêves froids et mesquins. Vulgaires souvenirs, sentences des bouquins, Conquêtes sans valeur de Tétude frivole, Vaines impressions d'une jeunesse folle.
Soyez rayés ! J'écris, sans mélange insolent , L'ordre seul de mon père au registre tout blanc, Et j'en efface tout, jusqu'à Famour féconde, Qui, seule, à mes regards pouvait dorer le monde, Et parfumer mon cœur à tant de maux offert.
Comme fait un beau lis éclos dans le désert.
Adieu donc au bonheur, adieu, mon Ophélie !
Un seul désir me presse, un seul serment me lie. Mes tablettes. Notons qu'on peut, la rage au sein, Sourire, et, souriant, n'être qu*un assassin. En Danemark, du moins, ce n'est pas chose rare,
Entrons dans le palais. Il est en fête. Voyez comme le bonhomme Polonius fait la roue, comme il est eni-
pressé près du roi, patelin pour là reine, important pour tous les autres 1 II débite, comme à l'ordinaire, ses sottises de cet air grave et sententieux qui inspire du respect aux niais et de la gaieté au sombre Hamlet.
HAMLET
Monsieur^ vous disiez^ Je crois bien^ Que vous aviez jadis joué la comédie A l'Université?
POLONIUS
Gerte ! et la tragédie !
On m'a dit même habile entre tous le$ acteurs.
HAMLET
Que jouiez-vous?
P0M)NIUS.
César ! et les conspirateurs , Vingt fois, au Capitole ont conjuré ma chute. Vingt fois, je fus tué par Brutus. . .
HAMLET
Oh ! la brute !
Tuer un pareil veau !
Quelle est cette croisée? N'est-ce pas de là que s'est approché Hamlet , tenant le bonhomme par le collet de son habit?
HAMLET
Voyez donc ce nuage; il a presque la forme D'un chameau, n'est-ce pas?
POLONIUS
Par la messe, en effet I Un chameau véritable, un chameau tout à fait !
HAMLBT.
On jurerait d*ici que c'est une belette.
POLONIDS.
Une belette ! oui ! la belette est parfaite.
HAMLET
C'est toute une baleine.
POLONIUS
Oh ! c'est frappant^ mon Dieu !
Gonnme c*est la baleine !
HAMLBT.
Alors, mon cher, adieu !
à Horatiok
Il est des courtisans même pour la folie.
Nous voici dans Tappartement de la reine. N*est-cc pas derrière cette tapisserie que s'est caché le malencontreux Polonius?
HAMLET
Vous désiriez me voir, que voulez-vous, ma mère ?
LA REINE
Hamlet, vous offensez gravement votre père.
Mère, vous offensez mon père gravement.
LA REINE
Allons donc! c'est un fou qui me répond, vraiment!
HAMLET
Allez! c'est une impie, à coup sûr, que j'écoute.
LA REINE
Qu'est-ce à dire?
HAMLET
Plaît-ilî
LA REINE
Vous oubliez sans doute Qui je suis ! Mais je vais envoyer près de vous Quelqu'un qui vous fera répondre mieux que nous !
La reine veut sortir. Hainlet lui barre le chemin. HAMLET.
Restez! je me souviens, par la croix ^ au contraire! N'êtes-vous point la reine et la femme du frère De votre époux? De plus^ pour mon malheur^ hélas ! Ma mère? Répondez, vous ne bougerez pas.
Vous ne sortirez pas que je n'aie à votre âme Offert un miroir sûr où vous pourrez, madame , La voir dans ses replis les plus secrets.
LA REINE
A moi!
Veux-tu m'assassiner? au secours !
POLONIUS (derrière la tapisserie^.
Holà ! quoi ?
Au secours.
HAMLET (l'ranl «on êpée).
Qu*est-ce donc? un rat?
Il donne de l'épée dans la tapi!>scric.
. Mort ! je parie Un ducat qu'il est mort.
POLONIUS
Je meurs.
LA REINE
Quelle furie !
Qu'as-tu fait? ô mon Dieu
N'est-ce donc pas le roi?...
Soulevant la tapisserie.
Polonius ! Ah ! je suis bien maudit !
Celle qui portera le poids de ma folie Sera donc toi toujours^ Ophélie, Ophéiie I Pardonne-moi ce meurtre^ ô Seigneur^ ô mon Dieu! Et toi^ pauvre indiscret^ fou téméraire, adieu ! Je t'ai pris pour plus grand que toi...
Voilà Polonius mort ; c'est Hamlet qui Ta tué. C*est en croyant remplir un devoir pieux quMl a fait couler un sang innocent et qui lui était cher. Sa haine contre le roi n'en devient que plus vive, et son besoin de vengeance plus impérieux. Voyez-le ; il erre, le fer au poing, d'un bout à l'autre du palais, il est partout, dans tous les corridors, dans tous les sombres passages, ne laissant pas le plos petit espace inexploré. Enfin, tout là-bas, au fond, il rencontre son homme. Courage, Hamlet, le moment est enfin venu. Mais que vois-je? C'est dans un oratoire. Claudius, accablé sous le poids de ses remords, est allé se réfugier dans ce sanctuaire ; il est à genoux, les mains jointes, les yeux fixés au ciel, il s'adresse à Dieu, il prie.
HAMLET (allant frapper et «'arrêtant toni icoupj.
Il irait droit au ciel 1 et je le récompense
Au lieu de le punir...
Non, non, rentre au fourreau, mon épée, et, tous deux,
Attendons^ pour frapper un coup moins 'hasardeux.
Oh! qu'Hamlet prenne garde! Claudius a des soupçons ; il le redoute, et, pour se défaire de lui, il ne reculera pas devant un nouveau crime* Encore une fois ,
qu'Hamlel soit moins scrupuleux, s'il ne veut pas pé* rir de la main qui a déjà tranché les jours de son père!
N'est-ce pas par cette porte que vient d'entrer le jeune Laërte, à qui le désespoir, causé par la mort de Polonius, a fait perdre l'esprit ? 11 est pareil à l'Océan courroucé que la tempête fait sortir de son lit. Tout cède, tout fuit sur son passage. Comme la douleur de ce jeune homme est terrible et touchante ! Quelle exquise sensibilité 1 Eh bien ! ô faiblesse de l'homme 1 Le perfide Claudius , exploitant à son profit le plus noble des sentiments, l'amour filial , trouvera le moyen défaire d'un désespéré un criminel. 11 armera son bras d'un fer homicide, et ce malheureux, en croyant venger un père, n'immolera qu'une victime de plus à l'ambitioii, aux remords, aux méfiances du roi.
Un assaut d'armes s'organise ; il aura lieu devant toute la cour, en présence du roi et de la reine. Hamlet est trop loyal pour être méfiant. On lui donnera un fleuret émoussé, tandis que celui de Laërte sera effilé et empoisonné. Hamlet, frappé^ tombera, sans que l'on sache pourquoi, aux pieds de son adversaire.
Nous voici dans la salle des fêtes. Elle servit sans doute de théâtre à ce funeste amusement qui se termina par une terrible boucherie. Les deux adversaires sont en face l'un de l'autre, le fer au poing. Les paris sont engagés ; les juges d'armes sont à leur poste. La cour entière a pris place sur les bancs qui lui étaient réservés.
LE ROI (menant la main d'HamIet dans celle de laêrle^.
Venez, Hamlet, venez, et prenez cette main.
UNE COURSE A ELSENEUB. i43
H4Mt.ET (àUërte),
Pardonnez-moi, monsieur, i'oflense faite à l'homme ;
J'en demande pardon, Laêrte^ au gentilhomme.
Vous savez; ma raison souffre cruellement,
Et ce n'était pas moi^ mais cet égarement,
Plus ennemi d'Hamlet que de Laërte même,
Qui blessait votre honneur, bon compagnon que j'aime.
Aussi je vous demande excuse^ devant tous y
Et ne serais pas plus innocent, voyez-vous.
Si, lançant au hasard des traits, pour me distraire^
Par-dessus quelque mur, j'avais blessé mon frère.
LE ROI
Les flacons? si nH)n fils touche son adversaire Dans les trois premiers coups, faites, pour le fêter, Tirer tous les canons, et je prétends jeter Dans ma coupe, en buvant, la perle la plus belle Dont un roi puisse orner sa couronne nouvelle ; Et clairons au palais, canons sur les remparts, Échos au ciel, que tout dise de toutes parts : Le roi boit à son fils! — La reine vous regarde. AUe^, Messieurs.
HAMLET
Laèrte, en garde !
LAERTE
Hamlet, en garde !
HAMLET
Touché.
LAERTE
Non.
HAMLET (aux assislani»).
Décidez.
aUIliDENSTERN.
Touché certainement.
Fanfares et canons.
LAERTE
Allons^ recommençons.
LE ROI
Cher Hamlet, un moment!
Je bois h toi.
Il boil, puis jette la perle dans la coupe.
Voici ta perle. Qu'on lui passe La coupe.
HAMLET
Non, je veux achever cette passe.
Mettez la coupe là. Touché I qu^en dites-vous?
LAERTE
Oui, touché, j'en conviens.
LK ROI
La fortune est pour nous.
Fanfares et canons.
LA REINE (descendant du trdne et prenant la coupe empoisonnée^.
Hamlet ! ta mère boit à ton succès.
HAMLET
Madame, Trop bonne !
LE ROI
Ne bois pas, Gertrude, sur ton âme !
GERTRUDB.
Quoi ! je ne boirais pas à mon fils, par hasard! Pourquoi ?
UNE COURSE A BLSENEUR. 14&
LE ROI
C'est le poison ! Dieu juste ! il est trop tard.
Le combat recommeDce ; Hamlet lie le fleuret de son adversaire, le fait sauter de la main , le ramasse, le garde et présente courtoisement le sien à Laërte , qui ne peut le refuser. Laërte est touché encore ; il tombe en même temps.que Ja reine.
GTJILDENSTERN (courant à Laërie).
Son sang coule.
HAMLET (courant à la reine].
Oh ! ma mère ! Il faut la secourir !