LE FOSSOYEUR
Certainement.
HAMLET
Pauvre Yorick ! Hélas !
Je Tai connu rieur, toujours prêt, jamais las!.. Il m'a plus de c^nt fois porté sur son épaule,.. Où donc est cette lèvre, au sourire moqueur,
Que j'ai cent fois baisée? Où sont vos railleries, Vos chansons, vos éclairs et vos espiègleries, Qui faisaient d'un festin un délire entraînant?
Pauvre Yorick ! va faire ainsi ta moue Au miroir d'une belle, et, là, dis-lui tout bas. Tandis qu'elle s'occupe à doubler ses appas.
Dis-lui, pauvre Yorick, dis-lui qu'elle a beau Taire; Que le corps ici-bas appartient à la terre; Qu'hélas ! nous sommes tous les jouets du hasard ; Et qu*elle cache en vain ses rides sous le fard. Le temps, au jour fixé, réclamera sa dette :
Le fard cache la joue, et la joue un squelette.
HAMLET
Penses-tu qu'Alexandre ait eu cet air boudeur Dans son tombeau ?
HORATIO
Mais oui 1
HÂMLET (il prend le crAiie).
Pouah ! et cette odeur?
Mais voici le cortège qui arrive. Toute la cour s'j trouve. Mon Dieu! comme les cérémonies ont été vite accomplies ! Voilà la pauvre, fille descendue dans la fosse.
LAEfiTE.
Je confie. . . . , dans ce suprême adieu , Son beau corps à la terre, et sa belle âme à Dieu, Pour qu'ils fassent, cléments en leurs métamorphoses. Avec cette âme un ange, avec ce corps des roses. Ophélie, au revoir dans des mondes meilleurs...
LA REINE
fleur, reçois ces fleurs.
Déjà je te voyais ma fille bien-aimée ; Déjà j'ornais de fleurs votre couche embaumée. Et je ne donne, hélas! des fleurs qu'à ton cercueil. Adieu, pauvre Ophélie I
Marienlyst était la maison de plaisance, la villa des rois danois. On y allait par hasard, dans la belle saison. Mais la vraie demeure du vieux Claudius et de la reine Gertrude, c'est ce vaste château de Kronborg dont les épaisses n^urailles, malgré les fureurs de la tempête , malgré les efforts du temps, restent toujours debout sur rOErekrogf inébranlables et menaçantes. C'est sur ce coin de terre qui s'avance en promontoire sur le Sund, à deux pas de ce terrible Cattégat que l'audace des Romains n'a jamais tenté de franchir, et qui^servait de limites au monde connu, qu'ont aimé, haï\ vécu tous ces personnages qui composaient la cour de Danemark, et furent les acteurs du drame terrible d'Hamlet. Leur nom nous est si connu, leur caractère nous est si familier, leur figure même est si profondément gravée dans notre esprit, que notre imagination, pour peu qu'elle soit surexcitée, les voit encore peupler cette imposante et mélancolique solitude. Voyez, ils sont présents partout, et sur cette vaste plate-forme que les flots du Sund attaquent depuis des siècles sans pouvoir Tamoindrir, et dans ces larges cours, sous ces voûtes sombres, dans ces longs péristyles, à travers ces immenses et innombrables salles. Ce jeune homme blond, frêle, délicat, rêveur, de qui les yeux sont tour à tour abaissés vers la terre ou levés au ciel, n'est-ce pas Hamlet? Parfois ils sont hagards; il semble que sa raison va succomber sous le poids des sinistres pensées, des terribles préoccupations, qui viennent en foule assiéger son impétueux et faible cerveau. Son père est mort. A-t-il été assassiné? Et par qui? N'est-ce pas son propre frère qui ^ à l'aide de ce meurtre , a volé la couronne de Danemark , et est entré du même coup dans le lit déjà
souillé de sa belle-sœur? Et la reine? A-t-elle participé à ce meurtre 2 A4-elle étéla complice de son amant? Hamlet cherche des preuves. Mais, quand il les aura trouvées, que fera-t-il? Sàcrifiera-Ul à l'ombre de son père les deux coupables? G)mme Néron , frappera^t-il les flancs qui Font porté? Quelle terrible indécision! Bien d'autres succomberaient sous ce pesant fardeau. Et celui qui le suit^ n'est-ce pas Horatio, ce tendre ami de son enfance, ce fidèle compagnon ck sa jeunesse, bon, loyal , dévoua , le type du parfait gentilhomme et de l'homme de cour ?
HAMLET
Horalio, te voilà, mon fidèle!
HORATIO
Prêt à vous obéir , comme c'est mon devoir.
HAMLET
C'est toi qu'en vérité .v'aime le mieux à voir.
Voici le roi Claudius ! Il est dévoré par le remords ; son pas est chancelant, sa démarché inquiète. Voyez comme il est pâle, comme il est mal à l'aise sur ce trône, acquis au prix d'un fratricide I C'est que le criminel reçoit de lui-même, dans sa propre conscience, le premier châtiment dû à son crime. Et puis une implacable fatalité l'empêche de s'arrêter dans la voie sinistre où il s'est engagé. Il est obligé d'en parcourir toutes les étapes, jusqu'à ce qu'il soit arrivé au gouffre oii il doit périr. Et la reine Gertrude , qui est à ses côtés, pâle, émue comme lui ; elle est plus faible que criminelle. Elle n'a pas pu résister aux artifices d*un suborneur.
Elle a été infidèle à ses serments; mais elle est étrangère à la mort de son époux. Elle aime Hamlet avec passion, et, le plus terrible châtiment de sa faute, elle le reçoit dans les mots (Cruels ou ambigus que, dans ses boutades, son enfant lui jette au visage. Dieu ! quel est ce bonhomme à la barbe grise, à la tête chauve, qui vient derrière eux ? Il a une clef d'or dans le dos , c'est le chambellan Polonius ; quelle grave démarche ! quel air important! On dirait que sur lui reposent les destinées de l'État. Le pauvre homme ! il ne sera que trop victime de son indiscrétion et de sa curiosité. Â sa droite est sa charmante fille, Ophélia; à sa gauche, son fiIsLaërte. Voici aussi Marcellus, Rozencrantz, Guildenstern, courtisan comme eux, mais espion de plus, et enfin, dans le coin d'un antichambre, mêlés aux gardes et aux valets, cette troupe de comédiens ambulants qui viennent tâcher de ramener au sein de cette sombre cour une gaieté que le crime a chassée, et qui ne reviendra qu'après l'expiation, quand les fils auront perdu le souvenir des forfaits de leurs pères.
Nous voici sur la fameuse terrasse de Kronborg ; c'est par là que passe à travers le Cattégat cette bise impétueuse que la mer du Nord vomit avec fureur sur la Baltique où elle cause tant de désastres. C'est là qu'apparut aux regards effarés de Marcellus et d'Horatio l'âme en peine du vieil Hamlet.
HORATIO
Le vent est âpre et coupe en sifflant le vis%'e.
HAMLET
Est-il minuit?
HORATIO
Bientôt.
HAMLET
C'est rheure.
Fanfares, bruits dans le palais tout éclairé. HORATIO.
Quel tapage!