‹ Du Danemark: impressions de voyage, aperçus historiques et considérationsChapitre 15 sur 42 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

dlhfeld et Civiffenfeld.

De même que Tivraie, étouffant le bon grain, a bientôt envahi tout le champ où sa semence est tombée , de même le despotisme , à peine implanté ' dans un pays, étend sur tous les points sa pernicieuse influence , abaissant l^s caractères , corrompant les âmes , rapetissant les esprits, funeste à tous, au prince plus encore qu'aux sujets, parce qu'il est plus difficile de commander que d'obéir. Comme preuve de ces assertions, nous allons voir Frédéric JII, prince naguère magnanime et chevaleresque, devenir, avec le pouvoir absolu, un vulgaire despote, tracassier et vaniteux.

Un étourdi, un sot, nommé Kay Lycke, avait dit un jour, en sortant de table, qu'aucune femme, la reine pas plus que les autres, ne pourrait résister à ses séductions. Pour ce propos inconsidéré, qui, s'adressant à tous, n'atteignait par le fait personne, Lycke, convaincu du crime de lèse-majesté, fut condamné à être dégradé de noblesse, à la perte de ses biens et de la vie. Il put, par la fuite, se soustraire aune partie de sa condamnation, mais un mannequin qui le représentait eut le poing et

la tète coupés sur une des places de Copeuliague. Ses biens furent confisqués, et de quatorze terres qu'il possédait treize furent attribuées au roi, qui, aux yeux de la multitude, ne passa pas pour un défenseur désintéressé de la morale publique. Le despotisme, qui partout est le même, produit partout les mêmes effets. En Danemark comme en Espagne, comme en France, la famille royale , mise au-dessus des lois humaines, va bientôt être considérée et surtout se considérer elle-même comme formée d'une essence supérieure au^reste de l'humanité ; elle reconnaîtra qu'elle est sujette aux infirmités, à la maladie, à la mort; mais tout cela n'empêchera pas qu'elle ne se croie plus rapprochée de Dieu, de qui émane son pouvoir, et qu'elle représente sur la terre, que de ce vil troupeau d'êtres tremblants et agenouillés à son passage. En vertu du même principe, en Orient, les souverains sont fils du Soleil ou de la Lune, suivant le plus ou le moins de respect que l'on porte à ces astres.

Après Lycke, traité si sévèrement à cause de la reine, le sénateur Rosencrantz fut exilé pour avoir manqué de respect au roi. Les violences exercées contre Ulhfeld furent encore plus terribles et, j'ose dire, aussi imméritées. Je ne veux certes pas me faire le défenseur, encore moins l'apologiste de ce vil intrigant que l'orgueil blessé et l'ambition déçue ont conduit jusqu'à la trahison ; mais je dois à la vérité de dire que le traité de Roeskilde, absolvant un passé coupable, le mettait à l'abri des tracasseries, des spoliations, des persécutions dont il fut victime, et que Frédéric 111, par ses procédés injustes et violents, rendit presque intéressant un mal-

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heureux homme qui n'aurait, sans cela, mérité que le mépris des honnêtes gens.

A la mort de Christian IV, Corfitz Ulhfeld, Grand Maître du royaume , époux de la belle et charmante Eléonore-Christine, la fille préférée du roi, initié à tous les secrets de TÉtat par un beau-père affaibli par Tâge, fatigué de la politique, ennuyé des grandeurs et n'as* pirant qu'au repos de la tombe , Ulhfeld était la plus grande individualité du, Danemark. Excité par une femme ambitieuse, née dans les grandeurs et désireuse d'y vivre, peu délicat sur l'emploi des moyens, dès qu'il s'agissait de parvenir au but qu'il s'était fixé , encore moins scrupuleux, enthousiaste, optimiste, encHn aux chimères, il a, sans aucun doute, porté ses vues jusque sur le trône , et , voyant ses projets déjoués par Tinébranlable attachement de la noblesse aux princes d'Oldenbourg, il a cherché à affaiblir l'autorité royale, et ce n'est pas sans arrière-pensée qu'il a fait déclarer que la couronne de Norvège, que l'on avait considérée jusqu'à ce jour comme héréditaire , était élective comme celle de Danemark, et pouvait, dans un cas donné, être séparée d'elle et passer sur une autre tête. C'est aussi dans un but d'ambition qu'il a fait reconnaître solennellement le mariage du feu roi avec sa belle-mèi*e, Christine Munck , mariage qui, pour avoir été tenu secret, n'en avait pas moins été fait très-régulièrement, et que personne n'aurait osé attaquer, sans sa rupture violente et surtout sans une nouvelle liaison contractée par le roi, et, quoique illégitime cette fois, poursuivie dans Je palais royal de Rosenborg et en face de toute la ration. Enfin il imposa à Frédéric III la fameuse déclaration où le pouvoir du roi, déjà si peu étendu , était encore tellement rcs-

treint qu'il espérait que le nouvel élu préférerait rejeter la couronne plutôt que de Taccepter à ce prix. Mais Frédéric III déjoua par sa soumission tous ces calculs ; il signa tout ce qui lui fut présenté, bien décidé, quand son tour viendrait, à se venger de toutes ces tracasseries, de toutes ces humiliations, et à réparer toutes les brèches que des sujets en révolte auraient faites à son autorité. L'occasion d'une revanche ne se fit pas attendre. Ulhfeld n'avait pas de bon sens ; il était de plus esclave de son orgueil et de son caractère emporté. Ses manières hautaines, quand il était au pouvoir, lui avaient fait beaucoup d'ennemis. Tous l'attaquèrent en même temps, quand ils eurent appris que le roi et la reine avaient résolu sa perte. On persuada à Frédéric d'enlever à Christine Munck le titre de comtesse de Slesvig-Holstein qui lui avait été conféré par Christian IV. Ce fut un affront sanglant pour l'altier Ulhfeld, à qui l'on osa encore demander compte de son administration pendant le règne précédent. Ulhfeld répondit en présentant un écrit du feu roi qui le mettait à l'abri de toute recherche et reconnaissait les services éminents qu'il avait rendus à son pays. Après les grands seigneurs vint le tour des délateurs subalternes. Une* femme perdue, nommée Dinah Winhofer, accusa leGrand Maître et sa femme d'avoir attenté à la vie du roi. Interrogée par le Grand Juge, elle dit qu'un jour, pendant qu'elle était couchée avec Ulhfeld, sa femme était venue le trouver dans sa chambre, et^ se croyant seule avec son mari, lui avait parlé du complot qu'ils tramaient ensemble contre le roi, et lui avait montré la fiole où le poison était contenu ; qu'elle avait tout vu et tout entendu sous les draps où elle se tenait cachée. Cette fable était par trop invrai-

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semblable, par trop absurde. Dinah, convaincue de mensonge, de faux témoignage,, fut condamnée à mort et périt sur une des places de Copenhague.

L'éclat donné à celte scandaleuse accusation, qu'il eût fallu étouffer sous le mépris, indigna, irrita Ulhfeld ; convaincu qu'on voulait le perdre et qu'il pouvait d'un moment à l'autre devenir victime d'une intrigue mieux ourdie, il ne songea plus qu'à la fuite; dans un moment de terreur, il accourut, avec sa femme, ses enfants et ses domestiques, à bord d'un vaisseau hollandais qui mouillait dans le port de Copenhague. Peu satisfait à Amsterdam de l'accueil de ces altiers bourgeois, très-indifférents à la victime d'une intrigue de palais, il se rendit à Stockholm où sa haute taille, son grand air et ses belles manières devaient le faire remarquer et apprécier d'une reine pédante et dépravée. Ulhfeld manquait avant tout de sens moral ; aveuglé par un implacable désir de vengeance, il n'usa de l'influence que ses avantages personnels lui donnaient sur l'esprit de Christine que pour engager la Suède dans une guerre contre le Danemark. Mais celle-ci, faible , privée d'argent, versatile, toujours sous l'ififluence de Tamant préféré, se borna à quelques prières en faveur de son protégé, et plus tard à des menaces aussi déplacées et non moins vaines. UlhfelJ, supplanté plus tard dans le cxeur de la reine par Pimentel, ministre d'Espagne en Suède, fut obligé de se retirer en Angleterre. Il reparut à la cour de Charles-Gustave et ne craignit pas de venir, à la suite de ce monarque, porter la désolation dans sa patrie, assistera ses désastres, coopérer à son démembrement, tout en nourrissant le criminel espoir de re-

couvrer ses anciennes dignités et de rétablir sa fortune sur ses ruines*

Après le traité de Roeskilde , le succès parut avoir couronné ses coupables projets. Le* même acte qui dépouillait Frédéric III de la moitié de son royaume lui restituait tous ses immenses domaines. Mais pouvait-il jouir longtemps de biens aussi mal acquis? Non; à peine eut-il été abandonné de la Suède, qu'il avait du reste presque trahie au dernier moment dans la pensée de mieux se réconcilier avec ses concitoyens , que les persécutions commencèrent contre lui, trop violentes, trop passionnées, pour qu'elles n'aient pas paru inspirées par un res* sentiment de femme. Interné dans Tîle de Bornholm, en proie à lennui et à la peur, il ne put rentrer à Copenhague qu'après avoir fait l'abandon au roi de toutes les terres qu'il possédait en Seeland II avait, cette fois, payé son repos assez cher pour espérer, pour exiger qu'il ne fût plus troublé. Voyant que, malgré ces sacrifices , il n'était pas moins en butte aux coups de ses ennemis, excités, dirigés ouvertement par la reine ellemême, il éclata contre eux en reproches et en invectives. Dans de simples avertissements à la prudence, à la modération , il vit de nouvelles injures et de dangereuses menaces. Sa conscience n'était pas nette, et la reine n'était pas moins puissante qu'implacable. Le sol du Danemark lui brûlait les pieds; il le quitta avec sa famille sous prétexte d'aller consohder à Spa sa santé chancelante. Sur la terre étrangère il donna cours à sa , haine, à sa fougue que, sous la griffe même du roi , il n'avait pas pu contenir. Après avoir vainement essayé en Hollande, en France, en Suède, de susciter un nouveau Charles- Gustave, il s'adressa à l'électeur de

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Brandebourg, qui, ne trouvant pas sans doute ses plans de son goût, les fit passer à l'ambassadeur danois. Ces papiers, qui ne montraient que la folie et la rage impuissante d'Ulhfeld, auraient dû être dédaignés de ceux dont ils ne pouvaient troubler le repos. Au lieu de cela, ils donnèrent prétexte à un procès de haute trahison qui fut suivi d'un arrêt terrible. Ulhfeld, condamné à être écartelé^ fut aussi dégradé de noblesse et privé de ses biens; sa femme fut réservée à la prison et ses fils à Texil. 11 élait absent. Un mannequin en bois, qui représentait fidèlement ses traits, subit à sa place le supplice qui lui était destiné. La tête et la main droite furent clouées à la porte de Thôtel de ville, et ses quatre quartiers aux quatre portes principales des remparts. Ces cruautés, exercées contre un bois inerte, ne pouvaient assouvir la haine farouche, implacable de Sophie- Amélie. Dix mille rixdalers furent promis à l'homme qui apporterait à Copenhague la tête du traître, et vingt mille à celui qui l'y ramènerait vivant. C'était vouer ce malheureux aux poignards de tous les bandits de l'Europe. Pour se soustraire à cette horrible meute déchaînée contre lui, il ne restait jamais au même endroit, changeant, selon les circonstances, de nom et de profession. Il était à Bâle, à l'auberge, où il se donnait pour un joaillier. Des officiers français, excités par la beauté de ses filles et encouragés à la hardiesse à cause de leur humble condition, se permirent avec elles des privautés qui déplurent aux frères. Il s'ensuivit une rixe sanglante ; aussitôt Ulhfeld, pour ne pas trahir son incognito, quitta Bâle pour Strasbourg. 11 descendait le Rhin sur une barque avec toute sa famille, lorsqu'il fut pris de coliques si violentes qu'il mourut en route

avant d'a\oir atteint le but de son court voyage. Telle fut la fin tragique de cet homme extraordinaire, qui , doué par la nature des plus éminentes qualités, et entré dans la vie sous les plus heureux auspices, vit bientôt de sombres revers succéder à une éclatante fortune. Victime d'un orgueil sans bornes et d'une ambition sans scrupules , il passa en luttes ou dans l'exil des jours que, avec un peu de sagesse et quelques vertus, il aurait coulés au sein des grandeurs et de l'opulence. Sa fidèle compagne, la comtesse Éléonore, qu'il avait entraînée à sa suite dans le drame sinistre de sa vie, ne devait pas avoir un sort plus heureux. Elle était à Londres occupée à recouvrer quelque argent qui lui était dû par le roi Charles II. Ces fonds avaient été prêtés par Ulhfeld, non sans générosité, au prince exilé qui se trouvait dans un moment critique. Jamais dette n'avait élé plus sacrée. Eh bien ! ce Stuart avili, poussant l'ingratitude jusqu'au crime, n'eut pas honte d'attirer cette veuve , pour tous si digne de pitié et pour lui de respect, dans une espèce de guet-apens, à Douvres, et, sous prétexte d'un nouveau traité fait avec Frédéric , de la livrer à l'ambassadeur danois , qui l'amena aussitôt, comme une proie, à Copenhague. Rien n'établissait que la comtesse avait trempé dans les dernières intrigues de son mari. La fille de Christian IV, réduite à la misère, condamnée à Texil, expiait assez cruellement des fautes qu'elle n'avait partagées que par attachement conjugal. Mais ce n'est pas ainsi que s'apaise le courroux d'une femme, soulevé par l'amourpropre. La malheureuse Éléonore-Christine , enfermée dans un étroit et sombre cachot, y fut traitée avec la plus grande dureté, pendant vingt-trois ans, c'est-à

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dire tant qu'un souffle de vie anima son impitoyable rivale. Ce ne fut qu'à sa mort, en 1 685, sous Christian V, que la prisonnière fut rendue à la liberté.

Ulhfeld fut la première victime du despotisme. Elle n'était pas pure, à coup sûr, et celles qui suivirent ne l'étaient pas davantage. Mais à qui la faute, si'ce n'est au despotisme même, de qui toute cette vermine est sortie comme d'un cadavre? J'aime la liberté avec passion, parce que c'est le bouquet de plantes odoriférantes qui préserve le cœur de l'homme de la corruption ; sans elle tout tombe en pourriture. Nous avons vu ce qu'étaient devenues, après Philippe H, ces Cortès espagnoles si fières , si indépendantes au moyen âge. Sans être arrivés à ce point d'abaissement, de dégradation , combien les Danois n'avaient-ils pas dégénéré de leurs pères ! Ces terribles seigneurs du moyen âge et de la renaissance, qui, sous le titre de sénateurs, étaient les véritables souverains du royaume, qui forcèrent Éric de Poméranie à abdiquer et Christian II à s'enfuir, le premier parce qu'il était prodigue et débauché, le second parce qu'il était féroce et parjure; ces terribles rigoristes , gardiens vigilants des libertés publiques et de la morale privée, qu'avaient-ils de commun avec ce troupeau de courtisans que nous allons voir, humbles et empressés dans les antichambres des favoris, et briguer la faveur d'être les compagnons et , au besoin , les pourvoyeurs des plaisirs du prince? A présent que la fantaisie et le caprice donnent ou retirent tous les emplois , nous verrons un homme porté aujourd'hui au Capitole, et traîné demain aux gé^ monies. Comme le prince est infaillible, la chute d'un ministre ne peut et ne doit être attribuée qu'à sa pro-

pre impériiie, quand ce n'est pas à ses crimes. Aussi toutes les disgrâces sont-elles éclatantes, et Ton va sans transition du pouvoir à Téchafaud , à la prison ou à Texil. Le culte qu'il est de bon ton de vouer au prince étouffe tous les autres sentiments , ceux de la famille comme ceux de Tamitié. L'ingratitude, le plus vil des vices, celui qui les engendre tous, s'étale en plein jour et ne choque plus personne , parce que personne n'a plus l'âme assez délicate pour ressentir l'horreur qu'elle doit inspirer. Parmi les ministres tombés, ceux qui ont été intègres et dévoués comme Bernstorf, après quarante ans consacrés à servir l'Etat et à enrichir leurs amis, quittent le pouvoir javec leur santé perdue et leur fortune compromise, et ne trouvent pas un compagnon pour partager leur exil. Les autres , plus avides et moins scrupuleux, passent , comme Griffenfeld, des salons dorés d'un ministère dans les sombres cachots d'une prison d'État, ou bien, comme Struensée , du lit moelleux d'une reine sur le billot sanglant de la place de Groenland. Nous allons dire quelques mots de ces deux hommes extraordinaires, dont la fortune inouïe et la fin tragique forment les deux épisodes les plus curieux , les plus instructifs et les plus dramatiques de l'histoire moderne du Danemark.

Pierre Schumacker, fils d'un marchand de vin de Copenhague, prodige de collège, attira sur lui l'attention et la bienveillance de Frédéric III, qui, après l'avoir fait élever à ses frais, l'envoya compléter ses études dans les principales universités d'Allemagne , d'Angleterre , de France et d'Italie. Schumacker, très-instruit, avait l'esprit souple, vif, original, la parole facile. Le roi, qui se plaisait à l'entretenir, le chargea de la réorganisation

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et de la direction de sa bibliothèque. Ses rapports incessants avec son souverain , les témoignages de bienveillance qu'il en recevait, changèrent le cours de ses idées. 11 abandonna la théologie et la médecine, auxquelles il s'était livré tour à tour, pour s'adonner à l'étude du droit et de la politique, qui ouvrait un plus vaste horizon à son ambition naissante. 11 était encore obscur lorsqu'il rédigea la fameuse Loi Royale. Rien ne prouve mieux qu'une pareille commission la confiance que Frédéric III avait dans le mérite et dans le dévouement du jeune diplomate. Mais, en se servant de lui, le sage et honnête monarque n'avait pas tardé à découvrir une grande cupidité et une ambition plus grande encore^ qu'une absence complète de scrupules et de principes pouvait à l'occasion rendre criminelles. Il se borna à le nommer secrétaire de son cabinet et engagea son fils à ne l'employer qu'avec précaution. Christian Vue suivit pas ce conseil. Il n'avait que vingt-trois ans à son avènement au trône. Ce jeune prince, aimable, affable, d'une tournure et d'une figure charmantes, prodigue, voluptueux, aimant le faste, ayant enfin les qualités et jusqu'aux défauts qui font adorer de la multitude un jeune monarque, ne voyait encore dans le pouvoir qu'une facilité plus grande à se livrer à ses plaisirs ; entouré de Guldenlô, de Knuth et d'autres étourdis de son âge, à qui l'ambition ne devait venir qu'avec la satiété, il était trop heureux de laisser peser tout le fardeau du gouvernement sur un homme comme Schumacker, vif, intelligenty adroit, laborieux, initié à toutes les intrigues de la politique européenne, qui, dans un instant, le mettait au courant de tout ce qui avait été fait et de tout ce qui devait se faire. Schumacker, de son côté , avide

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d*honneurs, insatiable de pouvoir, profilait de Tinexpérience, de la légèreté , de l'insouciance de son maître pour attirer et concentrer en ses mains toutes les forces de l'État. Sans songer qu'un homme meurt aussi bien de pléthore que de faiblesse, il posait sans relâche, avec autant d'activité que d'adresse , les fondements d'une fortune trop grande pour ne pas exciter l'envie même du souverain, et qui devient toujours fatale à son possesseur, quand son génie n'est pas encore plus vaste que son ambition.

Dès la cérémonie du couronnement, Christian V, en recevant des mains de Schumacker le sceptre, la couronne, la Loi Royale et un livre cacheté renfermant les instructions du feu roi, ne put contenir une vive émotion , preuve certaine de l'ascendant que cet homme extraordinaire allait exercer sur son esprit. Absorbé par la passion que lui avait inspirée la belle Sophie- Améhe Noth (1), il laissa à son habile ministre toute la direction des affaires. Celui-ci, donnant cours à une ambition effrénée, d'autant plus impétueuse qu'elle avait été contenue par le sage et méfiant Frédéric III, devint tour à tour conseiller privé , premier ministre d'État et de la Trésorerie , comte de Griffenfeld à la création d'une noblesse titrée, chevalier du Danebrog à la res* tauration de cet ordre célèbre , chevalier de l'ordre de l'Éléphant (1674), grand chancelier, comte de Tongsberg en Norvège , président du tribunal suprême , et inspecteur de l'université.

Quand on fut bien convaincu en Europe que le Da-

(1) Fille d'un médecin, d'autres disent d'un apothicaire de Copenhague, qu'il créa coiutesse de Samsôe.

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nemark, sous le nom de Christian V, était gouverné par le comte de Griffenfeld, toutes les demandes lui furent adressées, toutes les faveurs et toutes les tentatives de corruption. L'empereur Léopold le fît comte du Saint- Empire ; l'électeur de Brandebourg lui offrit en fîef l'île de Rugen avec le titre de prince; il fut question pour lui d'une pairie en Angleterre et, dit-on, d'un chapeau de cardinal à Rome. Louis XIV, le plus altier des monarques, le plus esclave des lois de l'étiquette, daignait envoyer son ambassadeur, le chevalier Terlon, demander au ministre des nouvelles de sa santé. La reine Charlotte- Amélie, affectant d'oublier qu'elle s'adressait à un sujet, au bas des lettres i^u'elle lui adressait , se déclarait sa servante. Enfin, pour que rien ne fût ordinaire dans cette fortune inouïe^ il fut résolu de faire entrer ce fils de marchand de vin dans la famille royale d'Oldenbourg. C'était la reine elle-même qui s'était chargée de la négociation. Une jeune et belle princesse, fille du duc de Holstein-Auguslenbourg, avait quitté la cour de Kiel, et se rendait à Copenhague pour devenir la femme de cet heureux parvenu. Mais, à moitié chemin , elle était retournée sur ses pas , et , pour les historiens les mieux informés, cette brusque détermination est encore un mystère. Les uns l'attribuent à un ordre du roi, qui, revenu de son égarement, avait voulu épargner à sa famille la honte d'une mésalliance. D'autres, et c'est le plus grand nombre , font peser sur le comte de Griffenfeld, dont l'orgueil, voisin de la folie , ne connaissait plus de bornes, la cause de cette rupture. Ils prétendent que celui-ci, épris des charmes de la princesse de Tarente, Charlotte de la Trémoille, parente de la reine , réfugiée en Danemark pour cause de religion,

avait tenu des propos offensants contre la jeune fille qui lui était destinée.

Quand même Griffenfeld n'eût pas commis cette faute grossière, il ne prêtait que trop le flanc aux attaques de ses ennemis. 11 était arrivé à ce point culminant .où l'intrigue et la ruse sont plus nuisibles qu'utiles, où l'on ne se maintient qu'avec du génie. Le vertige y gagne les esprits vulgaires, qui se précipitent d'eux-mêmes dans J'abîme. Griffenfeld, toujours plus avide de pouvoir, et voyant un rival futur dans tout homme qui prenait intérêt aux affaires publiques, se faisait de lui, en le desservant auprès du prince, un ennemi irréconciliable. Les favoris du roi, Guldenlô, Knuth et même Ahlfeld, parvenus à l'âge de l'ambition, et, malgré cela, traités par lui en hommes de plaisirs et, sans ménagement, écartés de tous les emplois, laissaient enfin éclater contre le ministre un courroux jusqu'alors contenu; ses collègues mêmes, ennuyés, humiliés de voir son opinion prévaloir partout et toujours, avaient résolu de soustraire leur volonté à ce joug honteux ; ils s'étaient ligués contre lui et faisaient une opposition systématique, qui apportait du trouble, du scandale même dans le conseil du roi, et entravait la marche des affaires. Les bourgeois de Copenhague, qui, par esprit de caste, avaient vu l'élévation de Griffenfeld avec joie, s'étaient éloignés de lui, rebutés par ses manières hautaines, blessés des dures paroles échappées à son orgueil en délire. Il n'était pas jusqu'.au roi qui, désillusionné, lassé plutôt, ne fût offensé de l'insistance que son serviteur mettait à lui inculquer, à lui imposer ses opinions. C'était le ministre qui, avec la reine-nière et contre la volonté du roi, qui n'avait cédé qu'à leurs imporlunités , avait négocié, avait conclu le

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mariage de la princesse Ulrique-Éléonore , sœur de Christian V, avec le jeune roi de Suède, Charles XI. Fidèle à sa politique, Griffenfeld s'était déclaré pour la paix avec passion. Il avait raison mille fois ; mais il était guidé par son propre intérêt plutôt que par celui de TÉtat. Il sentait bien que , si la guerre éclatait , Christian, prince bouillant, amoureux des aventures, passionné pour les armes , irait se mettre à la tête de ses troupes, et, en s'éloignant de lui, se soustrairait à son influence, tandis que Knuth et Guldenlô, ses plus cruels ennemis, en partageant ses dangers, en couchant sous sa tente, en vivant avec lui dans l'intimité des camps, acquerraient tout ce qu'il perdrait dans son esprit. L'avenir a prouvé que sa clairvoyance ordinaire n'était pas en défaut.

Griffenfeld n'avait déjà plus la confiance, l'affection du prince, lorsque survint (1675) la fameuse querelle de celui-ci et du duc de Holstein-Gottorp. Le duc, attiré parle roi dans un guet-apens, à Rendsbourg, n'avait été rendu à la liberté qu'après avoir abandonné à son déloyal adversaire une grande partie de ses États. Une fois engagé dans cette voie de perfidie et de violences, le roi avait fait arrêter et conduire dans les prisons de Copenhague le baron de Kielmanseg, ministre du duc, et ses trois fils, et démolir la forteresse de Tônningen, qui ne lui avait été donnée qu'en gage. Griffenfeld, trop puissant ministre pour rester habile courtisan, et toujours doué d'un grand sens politique, avait osé prendre fait et cause pour le duc, qui avait raison, contre le roi, qui avait tort. Un prince ne supporte des remontrances que d'un ministre qui possède toute son affection. Griffenfeld avait perdu depuis longtemps celle de Christian,

qui, irrité de tant d*audace, donna aux ennemis du ministre le mandat d'arrêt qu'ils avaient en vain sollicité jusqu'à ce jour.

Christian , dissimulé comme son père , avait caché sous des dehors affables la résolution violente qu'il venait de prendre. Au moment de sa perte, le grand chancelier se croyait plus avant que jamais dans les bonnes grâces du roi. Le 20 mars 1676, s'étant rendu comme à l'ordinaire au palais à sept heures du matin , il n'avait trouvé dans l'antichambre vide que le lieutenant général Arensdorf, son ennemi personnel. Celui-ci, contre son habitude, allant à la rencontre du grand chancelier, lui demanda ce qu'il venait faire au palais de si bonneheure. Griffenfeld, surpris, répondit qu'il se rendait auprès du roi. « C'est peine perdue, » repartit Arensdorf, «le roi ne « vous recevra pas. » En même temps, il engagea le comte à le suivre sans bruit dans la bibliothèque. Rosencrantz les y attendait. Le prisonnier, car le comte avait été arrêté, fut remis à sa garde , après avoir été désarmé, dépouillé de ses ordres et du portrait du roi qu'il portait toujours avec lui. Il resta dans cette salle toute la journée, espérant à chaque instant être admis auprès du roi et obtenir son pardon. Il ne comprit qu'il était perdu que le soir, lorsqu'on vint lui dire de descendre dans la barque qui devait le conduire à la forteresse; il demanda alors avec émotion la cause de sa disgrâce. A ce moment déjà une perquisition, opérée dans son palais, avait amené la découverte de plusieurs tonnes d'or en monnaies étrangères et représentant 1,500,000 écus de France, de lettres , de dépêches ou de suppliques adressées au roi et qui n'avaient pas été décachetées, de notes où les projets les plus secrets du roi

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étaient divulgués, et d'almanachs de poche où ses paroles et ses actes étaient relatés jour par jour et souvent avec des réflexions très-peu respectueuses. On découvrit aussi dans ses papiers une correspondance établie sous son couvert entre les ambassadeurs de France, de Suède et de Holstein, et, dans ses livres de comptes , des preuves irrécusables de concussion et de péculat.

C'était plus qu'il ne fallait pouf un homme dont la perte était résolue. Il fut traduit devant une commission composée de vingt-trois membres , pris la plupart dans le tribunal suprême dont il était lui-même le président. Comme on avait peu de confiance dans le mérite du magistrat chargé de l'accusation , on fit venii- de Hambourg , pour la diriger et la soutenir, un illustre jurisconsulte, appelé Mauritius.

Pendant qu'on attaquait avec la plus grande violence le ministre tombé, on lui interdit , sous prétexte de la raison d'État, d'avoir un conseil ou un avocat ; lui seul fut chargé de sa défense. Il s'en acquitta avec une habileté inouïe. Aux reproches d'avoir reçu de l'argent, des titres ou des décorations d'un prince étranger, il répondit qu'il n'avait rien accepté sans la permission du roi, qui était le premier à rire de ces libéralités intéressées. A l'accusation d'avoir trafiqué des emplois publics, il répondit n'avoir reçu de l'argent qu'après coup, quand le choix avait été fait; et d'ailleurs il défiait qui que ce fût de désigner une personne nommée par lui qui se trouvât au-dessous des fonctions qu'il lui avait confiées. Griffenfeld était écrivassier et caustique. Souvent, en rentrant du conseil, dans un moment de mauvaise humeur, il avait jeté sur le papier des réflexions piquantes sur ses collègues et même sur le roi. Dans une de ses

boutades, il avait tout simplement déclaré que Sa Majesté avait déraisonné. Sur ces imprudents griffonnajîes on avait bâti toute une accusation de lèse-majesté , aggravée du reproche « d'avoir fatigué le roi en lui par- « lant toujours de la même chose. »

Ces misères , qui n'excitent aujourd'hui que notre sourire, mettaient alors en péril la vie d'un premier ministre. Mauritius, esprit subtil et chicaneur, les avait ramassées et réunies en faisceau avec tant d'art que de ces riens était sorti le réquisitoire le plus formidable. Griffenfeld à toutes ces accusations opposait une lettre de Christian V. où celui-ci, après lui avoir reproché de manquer d'égards envers son maître, d'attirer à lui toute l'autorité et de n'en laisser que Tapparence à celui à qui elle revenait, de l'importuner en insistant sur la paix quand il avait résolu la guerre , et enfin de recevoir, malgré ses défenses , des présents de ses ennemis, concluait à l'oubli^ au pardon du passé, invitant seulement à plus de réserve et de prudence pour l'avenir. C'était une absolution ; cette lettre fit un grand effet sur les juges. Le vice-chancelier Wind, président de la commission et ci-devant secrétaire particulier de Griffenfeld, se prononça contre la peine de mort; Scheel et Winding étaient de son avis ; le justicier Lasson, qui était indécis, alla trouver le roi et ne se rangea de l'avis de ceux qui voulaient la mort qu'après avoir appris de la bouche même de Sa Majesté que c'était à son insu et malgré sa défense que Griffenfeld avait reçu des présents de Kielmanseg et des bourgmestres de Hambourg. Lasson fut imité par un grand nombre de juges, retenus avec lui par les mêmes scrupules, et trop heureux d'abriter leur conscience derrière la parole du roi. Le 26

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maf 1676, Tarrêt fut prononcé qui condamnait le coupable à la peine capitale , après la perte de ses biens , de ses emplois et de ses dignités.

Depuis la défection de Lasson, Griffenfeld s'attendait à cette rigoureuse sentence. Il l'entendit prononcer avec beaucoup de dignité et de résignation, et ne songea plus qu'à se préparer à la mort. Griffenfeld n'était point méchant; il avait été ébloui par la fortune. Sa tête plutôt que son cœur avait faibli. Dans ces derniers jours qui lui restaient à vivre, il montra de la grandeur d'âme et une piété sincère et touchante. Occupé seulement de son salut, il ne proféra aucune plainte, aucune menace contre Guldenlô , Ahlfeld, Knuth et le duc de Plôen, qu'il savait être les artisans de sa ruine, ni contre le roi qui secondait si bien leurs passions haineuses. Celui-ci montrait contre son ancien favori un acharnement incroyable et qui prouve combien il redoutait de retomber sous la domination de cet homme altier. Il avait résisté aux prières des deux reines, aux sanglots de la vieille mère du condamné et aux larmes innocentes d'une petite fille de quatre ans que sa mort allait rendre orpheline. L'exécution devait avoir lieu le 5 juin; on la différa jusqu'au 1 5 dans l'espoir que le condamné dénoncerait ses complices. Il n'en avait pas ; on le savait bien, mais c'était quelques jours de répit qu'on lui donnaît. Le 14, il fut prévenu par le comte Shack que le dénoûment fatal aurait lieu le lendemain. Deux prêtres furent introduits auprès de lui ; il communia. Enfin le 1 5, à cinq heures du soir, il fut conduit sur la place de la citadelle où l'échafaud était dressé. Il lia lui-même ses cheveux et repoussa avec fierté le bandeau dont on voulait couvrir ses yeux. Le bourreau commença par

briser ses armoiries en prononçant ta formule ordinaire, que ce n'était pas sans cause juste que pareille chose se faisait. Le patient ne put alors réprimer un sourire d'incrédulité. Il dit ensuite que le roi les lui avait données, et que le roi pouvait les lui ôter. On ne voulait lui épargner aucune des horreurs de ces cruels moments. Il s'était mis à genoux, la tête sur le billot ; il avait même levé la main pour donner le signal au bourreau, lorsque, comme dans les mélodrames, le cri de grâce sortit de la bouche de l'adjudant Shack; Griffenfeld, transporté de joie, se releva d'un bond, et tendit la main à ceux qui l'entouraient et qui partageaient son émotion. Il se croyait libre , peut-être même rentré en grâce. Son abattement fut extrême, quand il eut appris qu'il était réservé à une prison perpétuelle. « La mort eût été plus ce douce « , dit-il avec amertume, et il retourna dans son cachot. Le lendemain, il fut conduit dans la pièce qui lui était destinée ; il y entra avec un paquet de livres sous le bras, comme un écolier, et suivi d'un petit laquais qui devait le servir.

Le prisonnier resta quatre ans dans la citadelle de Copenhague. Le roi manifesta plusieurs fois , dans des moments critiques , le regret de ne plus l'avoir auprès de lui^ disant qu'il en savait plus long à lui seul que tous ses ministres et tous ses conseillers d'État. Ceux qui l'avaient renversé craignirent un retour du maître. Ils l'envoyèrent au bout du monde , à-Trondhjem, dans le château de Munckholm. Peu à peu sa captivité devint moins dure. 11 consacra ses nombreux loisirs à l'éducation de quelques fils de famille ; il traduisit en vers danois les Psaumes de David, et s'occupa d'autres travaux littéraires. Cet homme, de qui l'orgueil et l'am-

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bition avaient causé la ruine, montra dans Tadversité une humilité et une résignation admirables. Sa piété vive ne se démentit pas un instant et lui attira le respect des populations loyales parmi lesquelles il vivait. A la fin il avait été rendu à la liberté et séjournait à Trondhjem. Mais son corps et son âme avaient été brisés par le malheur. Il mourut le 11 mars 1689, vingttrois ans après sa condamnation. Sa fille, à qui le roi avait rendu une partie de ses biens, obtint la permission de ramener en Jutland le corps du prisonnier et de faire inscrire tous ses titres sur son tombeau.

Telle fut la fin misérable de cette vie commencée sous <ie si heureux auspices. Schumaker, auteur de la Loi Royale, fut frappé le premier par ce terrible instrument qu'il avait forgé avec tant de soin et remis aux mains delà royauté. L'histoire du taureau de Phalaris nous prouve que ce n'est pas la première fois que , par une juste décision de la Providence, les inventeurs de ces machines funestes à l'humanité en sont les premières et les plus éclatantes victimes.

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