CHAPITRE X
Christian VII.
. Frédéric Ili et Christian V, malgré les fautes qu'ils ont commises^étaient des hommes supérieurs. Leurs vertus, leur mérite, ne servirent qu'à consolider et à faire aimer le gouvernement absolu. Ce ne fut que plus tard, après un siècle d'asservissement, quand tous les fronts étaient façonnés au joug, sous Frédéric V, tombé dans Tabrutissement, que l'on vit les inconvénients et les abus de ce fatal système. Ce prince, vertueux et bon, mais faible et mélancolique, pour se soustraire, dit-on, à des chagrins domestiques, s'était livré, sans mesure, à sa funeste passion pour le vin et pour les liqueurs fortes. Sa santé délicate ne pouvait résister longtemps à ces excès. Peu à peu sa raison s'obscurcit; son sang s'altéra; il devint hydropique et mourut d'épuisement, de vieillesse, quoiqu'il ne fût cependant, d'après les lois de la nature, qu'arrivé à l'âge delà maturité. A peine eut-il rendu le dernier soupir (17 janvier 1 766), que le comte Bernstorf, qui faisait les fonctions de grand chancelier (la place étant vacante), s'avança sur le balcon et dit^ trois fois, à haute voix : tt Le roi Frédéric V est mort, le roi Christian Vil est
CHRISTIAN Vil. 217
« \ivant. » Une foule immense qui, en prévision de cet événement, remplissait la place de Christîansborg, accueillit cette nouvelle avec des applaudissements et fit retentir Tair de vivat en l'honneur de son nouveau maître. Le peuple ingrat et stupide oubliait qu'il venait de perdre un roi bon, juste et sage, et, avant même que son corps eût été confié à la terre, il laissait éclater une joie indécente, et se précipitait, avec son incorrigible imprudence, au-devant de l'adolescent auquel le Ciel , on ne savait encore dans quel but, avait confié ses destinées.
A la mort de son père, Christian VII avait dix-sept ans. Élevé très-durement par le comte de Reventlow, une espèce de Caton brutal, à mine rébarbative, surveillé avec beaucoup d'attention par le comte de Moltke qui couchait dans sa chambre , il n'avait pu se livrer aux débordements qu'avait déjà rêvés son imagination déréglée et depuis longtemps pervertie par des courtisans subalternes. Christian était malin, méchant et violent. Au comte Moltke qui le morigénait il avait répondu avec fureur qu'il le ferait arrêter et envoyer en prison. Le comte Moltke s'était tu , et, en réfléchissant, il avait vu que rien ne serait plus facile , plus simple, plus approuvé peut-être. Dès ce jour, le langage, comme la conduite de ceux qui l'entouraient , changea complètement. Il fut abandonné à lui-même et ne profita de sa liberté que pour se livrer avec frénésie à sa précoce passion pour les femmes. Des historiens ont accusé les ministres Moltke et Bernstorf et la reine mère Julie-Marie d'avoir poussé le prince à s'abîmer dans la débauche, les ministres par ambition, pour conserver la direction suprême des affaires , la reine dans un but
plus criminel encore, pour ruiner la santé de son beau^ fils déjà frêle, et, par une mort anticipée , frayer à son fils Frédéric le chemin du trône. Rien ne légitime ces suppositions. Bernstorf était foncièrement honnête» Moltke n'aurait pas été si sévère pendant Tenfance du prince, s'il avait nourri des projets criminels. Quanta Julie-Marie, il est évidept qu'elle était ambitieuse, dissimulée, artificieuse, implacable ; ce n'est pas une raison pour autoriser Brown à en faire une mégère couronnée, une féroce marâtre qui, après avoir attenté par le poison aux jours de son beau-fils qui devait être son roi, parvint par de criminelles manœuvres à détruire sa raison, plus délicate que son corps.
Ce qui disculpe tout ce monde mieux que tout ce que je pourrai dire, c'est son empressement à marier le roi. Un an ne s'était pas écoulé depuis la mort de Frédéric V, qu'une jeune princesse anglaise du sang d'Est venait s'asseoir à côté de Christian Vil sur le trône de saint Waldemar (novembre 1766). Caroline-Mathilde, fille de Frédéric , duc de Galles , et sœur de Georges III d'Angleterre, avait alors dix-sept ans, un an de moins que son époux. Elle était grande et bien faite.; elle avait les traits réguliers et cet éclat incomparable qui fait des filles d'Albion les plus belles femmes du monde. Sa grâce enfantine et sa beauté, la nouveauté surtout et les fêtes qui la suivaient, lui valurent du peuple de Copenhague un accueil enthousiaste. Il n'en fut pas de même dans son intérieur. Le roi , adonné à des amours crapuleuses, reçut avec indifférence la chaste compagne de sa vie. La reine grand'mère Sophie-Magdeleîne et la reine-mère Julie-Marie , femmes ambitieuses , intrigantes et méchantes, ne purent réprimer un sentiment.