CHAPITRE XIII
Qweatlon Am Dweliés.
Les paysans doivent abonder dans un pays comme le Danemark, où le commerce a peu d'importance, où les villes sont rares et petites, où le sol est fertile, et le travail de la terre rémunérateur. Nulle part ils n'ont subi des fortunes plus diverses. Libres dans l'antiquité, esclaves au moyen âge, ils furent au dix-huitième siècle émancipés par la couronne et les grands seigneurs, qui rivalisèrent à leur égard de générosité et d'abnégation. Sous Frédéric V, quand une partie des biens de la couronne fut vendue, on forma de petits lots pour permettre aux paysans de les acquérir. Mais ceux-ci, avides comme tous les hommes de leur condition, achetèrent au delà de leurs ressources, et trouvèrent une cause de ruine dans une mesure destinée à les enrichir. La reine Sophie, grand' mère de Christian VII, libéra dans son domaine de Hirscholm les paysans des corvées qui y étaient attachées, moyennant une redevance annuelle. Le comte de Stolberg fit de même. Le comte de Bernstorf, en 1767, aux portes de Copenhague, non-seulement exempta ses cultivateurs
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de la corvée, mais transforma en ferme héréditaire la manse précairement possédée par eux. 11 cantonna chaque censitaire dans un terrain environnant sa maison, et donna à chacun d'eux une part des pâturages qui auparavant appartenaient à la communauté. En 1784, la corvée fut abolie dans les terres royales et la dîme changée en rente. Le vassal, devenu fermier, put, en augmentant la rente, devenir propriétaire de la terre qu'il cultivait. 11 ne put plus être puni corporellement, ni renvoyé sans un jugement. Le lien à la terre fut révoqué en 1788; enfin, en 1819, l'émancipation fut complète.
En Danemark, où les esprits sont portés aux subtilités, rien n'est simple. Tout est compliqué, ingénieux peut-être, mais donnant toujours quelque prise à la chicane. D'après la loi du 3 décembre 1819, on détient le sol de cinq façons différentes: 1** comme seigneur ou propriétaire libre avec droit de vendre ou de transmettre ; 2** comme fermier héréditaire avec droit de transmettre seulement ; S** comme fermier viager avec droit de prolonger cette possession pendant la vie de sa femme, mais sans pouvoir transmettre-, 4** comme fermier à terme et sans autre droit que celui d'exploitation ; 5"^ comme simple propriétaire d'une maison sans terres. Excepté dans certains cas spécifiés, le propriétaire ne peut exploiter qu'une terre. Il doit affermer les autres, s'il en a plusieurs. Dans ces conditions, la situation des paysans est très-bonne* Le fermier héréditaire, qui peut céder tous ses droits avec les énormes avantages résultant des progrès de l'agriculture, est de fait le véritable propriétaire du sol. La rente qu'il paye ne peut être considérée aujourd'hui que comme,
un impôt, puisqu'elle ne s'élève pas le plus souvent au delà du cinq pour cent de la valeur locative. Les fermiers viagers, moins avantagés, puisque leur jouissance n'est que passagère, ne peuvent cependant être dépossédés que par un jugement, et' dans des cas graves et rares chez cette population calme et travailleuse. A ceux qui sont rangés et économes, leur vie suffit pour, fonder* une maison. Les moins privilégiés sont les fermiers à terme ; cependant, comme les baux sont toujours longs, ils trouvent de grands avantages dans l'augmentation du prix des denrées produites, chaque jour, grâce à leur industrie, avec plus d'abondance.
En 1848, le mouvement insurrectionnel des Duchés, qui attira l'étranger sur le sol du vieux Danemark et le menaça d'un troisième morcellement, c'est-à-dire d'une ruine totale, embrasa tous les cœurs de l'amour de la patrie. Les paysans, appelés de la veille à la vie politique, usèrent du suffrage universel avec une extrême sagesse. Les députés qu'ils envoyèrent à la diète furent des choix excellents; ces nouveaux citoyens prouvèrent qu'ils étaient dignes de participer à la direction des affaires de leur pays. Mais, après la victoire et quand les Allemands eurent repassé l'Elbe, l'état d'anarchie et de désordre où l'on avait vécu pendant la guerre civile porta ses fruits. Les bienfaits immenses que les paysans, depuis un siècle, ont reçus des propriétaires du sol les ont enrichis, mais non moralises. Nous devons dire à leur honte que la fortune, au lieu de remplir leur cœur de reconnaissance, n'a excité que leur convoitise et leur avidité. Il y a chez eux un parti nombreux qui, ne tenant aucun compte d'une possession séculaire, prétend que les fermiers, à quelque titre
qu'ils soient, en payant une somme proportionnée au prix de leur ferme et dès lors insignifiante, doivent devenir propriétaires du sol qu'ils cultivent. Ce 'parti, qui ressemble beaucoup à celui des communistes de France, est d'autant plus puissant qu'il est presque protégé dans ses coupables prétentions par la loi obscure sur ce point et remplie de contradictions. Il est riche et a trouvé dans le colonel Tscheming, dans Tavocat Christensen, dans le journaliste Hansen, qui de cordonnier est devenu un éloqu.ent publiciste, des chefs hardis et habiles. On dit que Hansen possède dans ses cartons une loi agraire qu'il présentera, dès qu'il se croira assuré du succès. Je suis persuadé que M. Hansen serait plus embarrassé que personne, si par hasard ses chimères se trarisformaient en réalités. En attendant, c'est là, autant que dans la question des Duchés, que se trouve le danger réel du Danemark. Ce danger est d'autant plus grand que les Danois, en train de se transformer, sont animés d'un certain esprit révolutionnaire, et que d'ailleurs, habitués du plus petit au plus grand à diriger eux-mêmes leur conscience d'après la Bible, enclins aux rêveries et disposés à se passionner pour des chimères, comme tous les peuples du Nord, qu'un hiver sombre, rigoureux et interminable retient emprisonnés dans leurs chaumières, ils se laissent prendre plus facilement à des doctrines spécieuses, si elles sont nouvelles et prêchées avec habileté. Nulle part en Europe les Mormons n'ont fait autant de prosélytes. Les idées socialistes et communistes y ont de nombreux adeptes. Je ne doute pas que le bon sens du peuple ne préserve le pays des calamités inséparables de ces pernicieux systèmes; mais enfin le Danemark est dans un moment
de crise; il faudrait être aveugle pour ne pas le voir.
Pendant mon séjour à Copenhague, j'avais pour guide un petit homme brun, jaune, vif, familier, suffisant, tranchant et remuant. Plus j'étudiais ce personnage et plus j'étais surpris de le voir si différent des gens du pays. J'appris dans la conversation qu'il était fils d'un musicien italien et d'une Suédoise de qualité; c'était un esprit fort, très-libéral, parlant avec un sans-façon inimaginable de toutes les illustrations danoises, plein de mépris pour les nobles, dévoué au roi et admirateur enthousiaste de M. Hall, qu'il ne manquait jamais d'appeler le Cavour du Nord, d'ailleurs très-honnête, trèsfidèle et très-désintéressé. Cet homme à moitié étranger est pour moi le fidèle représentant des passions et des pensées de la multitude.
A côté des paysans se trouve la bourgeoisie, moins nombreuse, mais plus éclairée et rompue aux affaires. C'est elle aujourd'hui qui tient le pouvoir, et les chefs qu'elle s'est choisis sont des hommes éminents, tels que M. Hall, ministre des affaires étrangères, et M. Monrad^ ministre des cultes. Les affaires du pays sont entre leurs mains et ne sauraient être mieux placées. C'est dans son sein que se recrutent le clergé tout entier et une grande partie de l'armée, de même que les savants, les médecins, les professeurs, les artistes, tout ce qui fait enfin la gloire et la force du Danemark. Ce parti, si nombreux qu'il remplit presque en entier même la Chambre-Haute, grossit cependant encore tous les jours, se recrutant de tous les hommes distingués, nés dans les rangs des paysans, et désireux d'en sortir par vanité ou par ambition. Aussi est-ce à lui que les destinées du Danemark me semblent réservées.
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Enfin, en dernier lieu, se présente la noblesse, à qui les titres de comte et de baron, les clefs de chambellan et les habits brodés n'ont pas rendu son influence perdue à la suite de la révolution de 1660. Après avoir été privée du pouvoir, elle s'est vue dépouillée des lois protectrices qui lui permettaient au moins de conserver sa fortune. Elle est aujourd'hui peu nombreuse, pauvre (1), quoiqu'elle possède le sol, mais d'une manière chimérique, presque dérisoire, puisque les revenus appartiennent aux cultivateurs, voyant avec douleur l'esprit démocratique envahir le pays où ses ancêtres ont dominé, vivant à la cour de ces emplois que la bourgeoisie n'ose pas encore lui disputer, ou dans ses terres des minces revenus qu'elles lui donnent, mais étrangère à la vie politique, parce qu'elle aime mieux éviter la lutte que s'exposer à une défaite, espérant beaucoup dans un . changement de règne. Elle se trompe. L'humanité, comme les fleuves, ne remonte pas le courante
J'ai dit que rien n'est simple en Danemark ; tout y est compliqué et même un peu baroque, tout, jusqu'à la conformation du pays, qui, composé de pièces et de morceaux séparés les uns des autres et quelquefois par des distances immenses, comme l'Islande et les îles Fœroé, manque de cohésion et d'unité. Ce défaut d'organisation a engendré tous les malheurs du passé, et sera dans l'avenir une cause de ruine, si ses hommes
(1) C'est le plus grand nombre, maïs la règle n'est pas générale; il y a des familles titrées qui possèdent encore d'immenses domaines et qui sont tout à fait opulentes, témoin les Moltke-Hvitfeld, les Juel, les Alhfeld-Laurvigen, les Daneskjold, etc. D'après M. Dargaud, il j a en ce moment en Danemark dix-huit comtés, quatorze baronnies et quarante-sept fiefs. Toutes ces terres sont vastes et ont une grande valeur.
aM DU DANfSMABIC.
d*État n'appliquent tous leurs soins à remédier à cette imperfection de la nature. Le Danemark me fait Teffet d'un animal à gros ventre, avec une infinité de pattes qui entourent son corps, un crabe ou un clopoi*te. Le Seeland et la Fionie forment le corps ; parmi les pattes, Tune, qui s'étendait au nord par«delà le Cattégat et allait jusqu'au pôle, représentait Isi Norvège ; elle a été coupée en 1814 par Bernadotte. Deux autres, qui s'étendent aussi loin au nord^ouest, représentent l'Islande et les îles Faeroé; les pattes de l'est représentaient, au delà du Sund, le Halland, le Bleking et la Scanie, tranchées aussi en 1658 par Tépée triomphante de Gbarles-Gus* tave« Les pattes du sud représentent dans la Baltique les îles de Langeland, de Laaland, de Môen, de Falster et de Femem ; et enfin les pattes de Touest, au delà du petit Belt, le Jutland, le Slesvig, le Holstein et le Lauenbourg. Pour comble de malheur, à cette funeste organisation est venue se joindre une question de race ; le Lauenbourg et le Holstein, compris dans la Confédération germanique, sont peuplés d'Allemands; le Slesvig ou le Sud-Jutland est habité par un mélange de Saxons, d'Angles, de Frisons et de Scandinaves.
Les peuples de la vieille Chersonèse Cimbrique, Germains ou Scandinaves^ ayant chacun conservé les lois, la langue et les mœurs de leur race, et gouvernés par des Ëtats qui leur étaient propres, ont vécu en bonne harmonie jusque vers 1820. A cette époque, des idées de pangermanisme, sorties des universités saxonnes, parcoururent toute l'Allemagne avec la rapidité de Téclair et trouvèrent, dans le Holstein et même dans le Slesvig, des partisans passionnés. Néanmoins l'agitation resta sourde pendant le règne de Frédéric VI et
n^éclata que sous Christian YIII, lorsque, après deux mariages stériles et malheureux du Prince royal, on ne put plus douter que la ligne royale d'Oldenbourg, qui depuis 1448 occupait sans interruption le trône de Da* nemark, allait disparaître de ce monde. Les Duchés, se prétendant soumis à la loi salique en vigueur dans pres^ que toute l'Allemagne, repoussèrent le prince Frédéric deHesse qui, d'après la Loi Royale, primait le duc d'Augiistenbourg, collatéral et chef de la branche cadette, depuis la renonciation des Holstein-Gottorp.
La mort du vieux roi et surtout les encouragements que l'esprit révolutionnaire trouva dans la catastrophe du 24 février 1848 servirent de signal à une insurrection terrible. Avant de raconter les émouvantes péripéties de la lutte qu'elle engendra, abordons cette question du Slesvig-Holstein toujours pendante et d'une si grande importance, non-seulement pour le Danemark, mais encore pour l'Europe entière. Tâchons, avec le flambeau de l'histoire, d'apporter quelque lumière dans ces ténèbres, et osons, après un long et consciencieux examen, indiquer la solution que nous croyons la plus eonf(H*me au bon sens et à l'équité.
Le duché de Holstein forme la partie septentrionale de l'Allemagne. Il est séparé du Jutland par l'Eider. D'après la tradition, Charlemagne, bornant à cet endroit ses conquêtes sur les Barbares, aurait planté sa javeline dans la rive du fleuve et fixé lui-même les bornes de son empire. De l'autre côté de l'Eider s'étend le Sud-Jutland ou Slesvig, c'est-à-dire en danois golfe de la Slie. Ce pays, possédé par les Scandinaves, était très-fertile et peu peuplé. Pendant le moyen âge et même encore de nos jours, la race germanique a montré une grande
forée d'expansion ; elle a rayonné dans les pays voisins de ses frontières. Ëmigrant souvent en masse à la suite d'une famine ou d'une insurrection avortée, elle s'établissait et vivait en groupes, sans mélange avec les populations qui lui donnaient l'hospitalité. C'est ainsi que, en Transylvanie, à Hermannstadt et dans d'autres districts, l'élément allemand domine encore les Hongrois; de même sur plusieurs points de la Pologne, surtout dans le duché de Posen ; de même à Wisby, en Gottland , où, avant sa décadence , pendant le moyen âge, les Saxons étaient les plus riches, les plus influents et les plus nombreux; de même à Bergen, en Norvège, pendant la prospérité de la ligue hanséatique ; de même à Malmô, en Scanie; de même dans presque toutes les villes situées en Suède sur le littoral de la Baltique. A Stockholm même, dans la capitale, les Allemands avaient tant d'importance que, sur quatre bourgmestres, deux devaient être pris dans leur sein. Enfin, de nos jours, dans l'ouest de l'Amérique du Nord, des Allemands se sont groupés et occupent de vastes territoires ; ils parlent la langue de leurs pères ; ils ont conservé leur religion, leurs habitudes, leurs costumes mêmes ; en sont-ils moins Américains pour cela ?
Il est évident que cette forte race s'est étendue au nord-ouest comme sur les autres points; qu'elle a franchi l'Eider de même que la Baltique; que, dans les districts du midi du Slesvig, elle est devenue plus nombreuse que la race primitive , et qu'elle s'est répandue jusque dans le nord; mais est-ce une preuve qu'elle ait germanisé les pays qu'elle a peuplés ? Avant ces' dernières années, ce n'était venu à l'idée de personne. Toutes les cartes de géographie que j'ai consul-
tées, celles de Delisle, de Sanson, de Janvier, ont fixé à TEider les limites deTAIlemagnè (I). En 1815, lorsqu'une confédération se forma parmi les peuples qui avaient composé TEmpire romain, le roi de Danemark ne figura que comme duc de Holstein et duc de Lauenbourg; il occupa la dixième place, et dut fournir à Tarmée fédérale un contingent de 3,600 hommes. A cette époque, Frédéric VI, indigné contre les Suédois qui avaient envahi la Norvège, et contre les Norvégiens qui s'étaient laissé annexer à eux sans se défendre , aurait volontiers englobé le Slesvig et le Jutland , c'est-à-dire toute la péninsule dans la confédération, espérant se faire .autant d'amis, autant de défenseurs de ses confédérés. Mais à Francfort, où l'on ne voulait accepter dans l'association que des AUrmands . ses avances furent repoussées. Le Holstein seul fut adniis. Le Jutland tout entier, considéré comme pays Scandinave, ne fut pas appelé à participer à des avantages réservés seulement aux peuples de race germanique.
Le Holstein, resserré entre deux mers, possède à l'est, sur la Baltique, des ports et des havres admirables, et à l'ouest, sur la mer du Nord, des terrains d'alluvion formés par les eaux de l'Elbe et d'une étonnante fertilité. Le Slesvig, séparé de lui par l'Eider, se trouve dans des conditions tout à fait pareilles. A part les plateaux du milieu qui sont sablonneux, couverts de bruyères et parsemés de flaques d'eau, les vastes plaines qui, de droite et de gauche, descendent jusqu'aux rivages des deux mers, offrent
(1) Jusqu^à la dissolulion de l'Empire romain, on voyait écrit sur les murs de Rendsbourg , sur une plaque de marbre : OEdora imperii romani terminus, A cette époque le prince Frédéric l'a fait enlever. S'il l'avait fait rétablir en 1815, il aurait épargné à ses successeurs bien des enuuis.
300 DU DâNRMARK.
à rœil charmé du voyageur de jaunes champs de blé où les épis atteigneDt une hauteur prodigieuse, et de vastes prairies où naissent et vivent ces gigantesques chevaux employés par tous les peuples de l'Europe pour leur artillerie, et ces bœufs énormes si recherchés des gourmets allemands. A l'ouest , dans la Dithmarsie et dans la Frise, Tœil est arrêté par une longue ligne noire qui s'élève à l'horizon ; ce sont les digues élevées par la main de l'homme, pour protéger contre l'Océan ces champs qu'il lui a arrachés , dont il semble jaloux et qu'il s'efforce sans cesse de reconquérir. Parfois ces barrières, assaillies par une force mystérieuse et irrésistible, cèdent et donnent passage aux flots irrités. Ainsi, en 1624, une marée violente, renversant tous les obstacles, envahit le Friediand ; plusieurs villages furent submergés; hommes, bestiaux, villages, jusqu'au sol lui-mènte , tout disparut dans cette affreuse tempête. Neuf petites îles que la mer avait mis des siècles à former furent englouties et à jamais dans quelques heures.
Sur ce coin de terre si riche et si dangereux habite un peuple intrépide, honnête , passionné pour son indépendance. Son histoire merveilleuse a bien souvent excité mon admiration, et je n'ai pu résister au désir d'en raconter dans ce livre un épisode. Que de combats oubliés qui rappellent ceux de Sempach et de Murten I Que de Guillaumes Tells restés inconnus au milieu de ces pâtres et de ces pêcheurs ! Jamais dans les chalets de Schwitz et d'Underwalden , au-dessus des* nues , en face de Dieu, n'ont battu de plus nobles cœurs que dans ces chaumières perdues dans les boues et adossées à rOcéan.
Le Holstein, quand Charlemagne y parut^ était habité par des Saxons ; il forma ensuite une partie de la Nordalbingie et appartint à la puissante famille de Saxe. A cette époque même il était considéré comme une marche, c'est-à-dire un pays de frontières. En 1106, Tempereur Lothaire l'érigea en comté et le donna à Adolphe de Schaumbourg, à titre de fief de lempire et sous la suzeraineté de la maison de Saxe. Le Slesvig au contraire formait alors un duché Scandinave et appartenait aux rois de Danemark. 11 constituait le plus souvent l'apanage des cadets des rois, et, après la mort de chaque possesseur, retournait à la couronne. Vers 1230, Waldemar le Victorieux, plus tendre père que ses prédécesseurs, déclara le duché de Slesvig héréditaire dans la descendance de son fils Abel qui le possédait , imposant en retour, comme c'était l'usage, certaines obligations féodales, mais dont il était si facile de s'affranchir.
Les droits d'Abel furent contt^stés à ses descendants. La guerre sévit; néanmoins ceux-ci restèrent en possession de l'héritage paternel, pendant près d'un siècle et demi , jusqu'à l'extinction de leur maison , survenue en 1375. Le comte de Holstein, héritier du dernier rejeton d'Abel, devint duc de Slesvig. Il fut reconnu par les Étals du pays, mais repoussé par les Danois, qui non-seulement ne voulaient pas abandonner leurs droits, mais n'attendaient que l'occasion de les faire triompher. Cependant, en 1448, Christophe de Bavière se laissa gagner et reconnut le comte de Holstein comme duc de Slesvig et en même temps comme son vassal. Onze ans plus tard, en 1459, la maison de Schaumbourg disparaissait à son tour de ce monde. Adolphe VIII mourait
sans postérité. Les États du comté de Holstein et ceux du duché de Siesvig choisirent pour souverain Christian d'Oldenbourg, le même que les États danois avaient élu à la mort de Christophe , et qui occupait les trônes de Danemark , de Suède et de Norvège , réunis d'après la convention de Calmar. Christian P était un des rois les plus puissants qu'il y eut alors en Europe. Le Holstein et le* Siesvig espéraient, en faisant partie de ses im* menses États, y trouver la puissance et la richesse. Christian, pour donner plus d'importance à ces nouvelles provinces, les réunit toutes deux ensemble et, d'après la formule d'usage, déclara leur union indissoluble et éternelle. Malgré cette déclaration, elles furent en 1481 séparées du Danemark, et cédées, l'une et l'autre, par Jean T', fils et successeur de ce même Christian, à son frère Frédéric qui, élu roi à son tour après l'expulsion de son neveu Christian II, fut encore moins scrupuleux et partagea les deux pays entre ses deux fîls^ Christian et Adolphe. Christian, parvenu au trône de Danemark en 1533, conserva la partie du Siesvig et du Holstein qu'il avait reçue de son père , et donna naissance à la ligne royale ; Adolphe, resté en Holstein, devint le chef de la ligne ducale. Le petit territoire qu'il ^vait eu en apanage échut à sa postérité, et, grâce aux lois fatales qui régissaient les successions, il s'amoindrit encore chaque jour. A côté des terrains possédés par la ligne royale et qui ne pouvaient plus être divisés, ceux de la ligne ducale furent morcelés à l'infini entre les Slesvig-Holstein-Gottorp, les Sonderbourg-Augustenbourg, les Norbourg, les Glucksbourg, les Plôen, enfin entre les nombreux représentants de cette prolifique maison. Les Allemands prétendent qv^ ce partage incessant
et infini de la terre n'altérait en rien le principe d'union indissoluble, proclamé par Christian T^ en 1549; que les États , trop faibles pour s'exposer à ces morcellements, ont déclaré que, sous ces divers maîtres, la principauté est restée une et indivisible, et que les revenus seuls ont été et ont pu être partagés. Gela seraitil rigoureusement vrai, que la question de nationalité ne serait point tranchée. Pourquoi l'indivisibilité des deux Duchés aurait-elle rendu le Slesvig allemand plutôt que le Holstein danois? Peut-on supposer que le prince, qui a créé cette indivisibilité et qui était roi Scandinave, ait voulu, au détriment de son pays, concourir à l'agrandissement d'une race rivale?
Les haines de familles sont les plus profondes et les plus vivaces. Des guerres acharnées et incessantes éclatèrent entre les membres de la ligne royale et de la ligne ducale. En 1658, à Roeskilde, le lien féodal qui soumettait le Slesvig-Holstein au Danemark fut tranché par l'épée glorieuse de Charles-Gustave. Celui-ci rendit indépendant son beau-père, le duc de Holstein-Gottorp, qu'il avait voulu, mais qu'il n'osa pas, au dernier mo^ ment, cédant devant le prestige de la royauté , mettre à la place de Frédéric III détrôné. Mais Charles-Gustave n'avait fait que passer. En 1675, la guerre avait recommencé plus vive, plus acharnée que jamais. Le duc défait vit une partie de ses États séquestrés, et le Slesvig réuni au Danemark ; lui-même fut cœitraint de se réfugier à Hambourg. Cet état de violences dura jusqu'en 1689, où le traité d'Altona, conclu sons l'influence de l'Angleterre et de la jBoUande , rendit tous ses droits au prince dépossédé.
Les États de la ligne^royale et ceux de la ligne ducale
dans le Holstein et le SlesYi'g u^étaient pas même cantonnés, mais enchevêtrés les uns dans les autres. De là une source de difGcultés sans cesse renaissantes qui finissaient toujours par une prise d'armes, par un acte de violence. La politique des ducs était de s'appuyer sur le cabinet de Stockholm^ antagoniste éternel de celui de Copenhague. Stenbock, vainqueur à Godebusch des Saxons et des Danois, incendia Âltona, dévasta la partie royale du Holstein , finit par se faire prendre à Tônningen avec toute son armée (1713), et paya d'une captivité éternelle les cruautés qui avaient souillé ses éclatantes victoires. Le Slesvig et le Holstein furent alors en entier incorporés au Danetaark. L'empereur intervint et fit rendre à la maison de Gottorp tout ce qu'elle possédait en Holstein. Son intervention, se bornant au Holstein, prouve qu'il ne pensait pas avoir le droit de se mêler des affaires du Slesvig. En 1721, les États slesvickois prêtèrent serment de fidélité à Frédéric IV : « Secundum ténor em Legis Regiœ. »
Voilà enfin l'indissolubilité tout à fait rompue. Le Slesvig n'a plus rien de commun avec le Holstein. L'année suivante (1722), la partie royale du Holstein est unie au Slesvig. En 1725, le mariage d'Anna Petrovna avec Charles-Frédéric de Holstein-Gottorp semble le prélude des plus graves événements. A la mort de l'impératrice Elisabeth, le Danemark ne voit qu'avec terreur monter sur le trône le plus puissant de l'Europe le fils d'une race ennemie et souvent traitée par lui, quoique née du même sang, avec autant d'injustice que de sévérité. Mais, devant les décrets de la Providence , que sont les plus sages calculs des hommes ! Ce qui semblait devoir être une cause de ruine n'a fait au
contraire que tarir la source de querelles incessantes et interminables. Pierre III, qui partageait tous les ressentiments de son père, meurt avant d'avoir pu accom-, plir ses projets de vengeance, et Catherine II , qui, en toutes choses, pensait différemment de lui, abandonne, en échange du duché d'Oldenbourg, tout ce que son fils Paul possédait dans le Holstein et tout ce que ses ancêtres avaient possédé dans le Slesvîg jusqu'en 1721. Le traité, conclu en 1767, fut ratifié en 1773 à la majorité du czar Paul. Nous voici tout à fait dans la si^ tuation de 1460. Christian VII, comme Christian P, règne sur le Slesvig et le Holstein , et les morcellements ne sont plus à craindre, puisqu'ils sont interdits par la loi . L'ère des guerres civiles est enfin passée ; l'harmonie existe entre le Danemark et les Duchés , et de plus entre les diverses parties des Duchés , obligés jusqu'à ce jour de se mêler aux querelles de leurs maîtres. Jusque dans la première période de ce siècle, chacun de ces pays conserva sa nationalité. Le Holstein était allemand, le Slesvig était danois. Personne n'avait songé: à contester cette vérité écrite à chaque page de leur histoire. La fameuse union de 1460, qui était toute politique, n'avait rien changé à l'état physique et matériel des choses. En effel , quelques années avant cet événement, Éric de Poméranie, s'étant pris de querelle avec le souverain du Holstein et du Slesvig , qui était son vassal, soumit le litige à l'empereur qui rendit sa sentence pour ce qui regardait le Holstein, se déclarant; incompétent quant au Slesvig qui était, d'après lui , terre danoise. Trois cent et tant d'années après, pendant le ministère du comte Bernstorf, une question, d'étiquette fut tranchée , celle de savoir le; rang quer
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Christian VII oceaperait à la diète comme duc de fiolstein, et il ne fut pas question de lui comme duc de Slesvig. Enfin, de nos jours, en 1823, l'assemblée de Francfort , répondant à une pétition de Tordre équestre et de celui des prélats du Slesvig qui, d'après l'acte de 1460, réclamaient sa protection, déclara qu'elle n'avait rien à faire dans leurs démêlés avec le Danemark, attendu que le Slesvig ne faisait pas partie de la Confédération . C'était très-sage de sa part; car il est évident que cette fameuse union de 1460, invoquée aujourd'hui avec tant de persévérance par l'Allemagne, lui est j)lutôt contraire que favorable. En effet, Christian n'ayant pu, dans cette circonstance, agir comme prince allemand, puisque la Diète n'a pas été consultée, a agi en prince danois, et, si quelque changement est survenu à la suite de cet acte, c'est le Holstein qui a été danisé plutôt que le Slesvig germanisé.
A côté de ces preuves fournies par l'histoire, d'autres viennent se grouper non moins raisonnables, non moins décisives. Le nom même de Slesvig est danois. Le code danois est en vigueur dans le pays. On y trouve des fermes héréditaires, système de possession embrouillé et parti* culier au Danemark. Néanmoins, il est incontestable que le Slesvig ne participait pas à l'élection des rois, comme le Jutland, et ne paraissait pas aux États. Mais cela ne prouve pas qu'il soit Allemand ; cela prouve seulement que, sous les descendants d'Abel, il a rompu peu à peu ses liens féodaux, et que plus tard Christian P^, au lieu de le réinoorporer purement et simplement dans la mo* narchie, lui laissa des privilèges qui le tinrent écarté du faisceau Scandinave et en firent une province exceptionnelle et privilégiée. C'est cette complaisance qui sert
aujourd'hui de prétexte aux \isées ambitieuses de TAU lemagne.
C'est la Russie qui, en faisant naître, dans un but de propagande, le panslavisme dans les provinces slaves soumises à la Porte , à la Prusse et à rAutriche , engendra le pangermanisme, qui n'avait d'abord pour but que de lui faire pièce et d'agiter les anciennes pro» vinces polonaises qu'elle possède au bord de la Baltique et où domine la langue allemande. Les adeptes de ce nouveau système rejetèrent les limites fixées autrefois au Saint Empire et déclarèrent que tout pays où Ton parlerait allemand serait terre allemande.
Le Danemark, à qui le coup s'adressait, eommé à tant d'autres, crut le parer en essayant de fondre ensemble les habitants de la monarchie et ceux des Duchés qui avaient une origine commune. Des mesures modérées, prises pour arriver à ce résultat , telles que l'obligation de publier les lois dans les deux langues et la nécessité de connaître le danois pour obtenir un emploi dans les Duchés, produisirent peu d'effet et souvent même passèrent inaperçues. L'agitation ne se déclara que plus tard, après le contre- coup de la révolution de 1830. Uwe Lornsen, un Frison, se mit alors à la tète du mouvement. Il ne tarda pas à être pris et exilé. Cependant la semence qu'il avait répandue était tombée en bonne terre; elle avait germé, et, quatre ans plus tard, elle couvrait tout le pays. Cette seconde partie ^ qui est celle de l'agitation armée, remplira le cha^» pitre suivant.