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CHAPITRE XIV

Dès 1834, les mécontents voulaient que les Duchés fussent : 1 ® Indépendants ;

2^ Exempts de la Loi Royale qui admettait la ligne féminine au trône ;

3^ Indissolublement unis l'un à l'autre.

Frédéric VI crut les contenter en leur accordant ^ ainsi qu'à toute la monarchie^ des États provinciaux. Le Jutland, les Iles, le Slesvig, le Holstein , le Lauenbourg, chaque pays enfin eut sa diète. L'autorité de ces assemblées était très-bornée. Elle n'avait que voix consultative sur les propositions que le gouvernement seul avait droit de faire. Ces concessions, qui paraîtraient aujourd'hui dérisoires au Danemark, étaient énormes à cette époque où il était courbé sous la Loi Royale.

Frédéric VI régnait de fait, non pas depuis 1809, époque de la mort de son père, mais depuis 1784, depuis le coup d'État qui avait renvoyé des affaires Julie-Marie et remplacé Guldberg par le comte André de Rernstorf. La fin des longs règnes est toujours triste, et pour les peuples, amoureux de la nouveauté , impa-

lients de toute domination et toujours disposés à voir dans un changement de maître une amélioration de leur sort, et pour le souverain, chez qui la longue possession a engendré le dégoût, et qui a reconnu que ces biens, recherchés avec tant d'ardeur, ne l'ont mis à l'abri d'aucune des infirmités, d'aucune des peines humaines, et que les jouissances qu'il en a retirées ont été largement payées par des déceptions de toute nature et d'incessantes préoccupations. Frédéric VI mourut en 1839. Dans ces conditions, ce prince bon, vertueux, distingué même, mais malheureux, ne fut pas regretté comme il méritait de l'être. On n'avait pas oublié qu'il avait perdu la Norvège, et les États provinciaux qu'il avait accordés n'avaient pas satisfait à ce besoin de vie politique qui, depuis la chute de l'empire français, s'était manifesté avec éclat chez tous les peuples et surtout chez ceux qui avaient été le plus étrangers à la liberté. Frédéric VI, mort sans enfants mâles, avait été remplacé par son cousin germain le prince Christian. Le parti libéral attendait son avènement avec une grande impatience. Christian, étant prince héréditaire, avait accordé à la Norvège la constitution la plus libérale qu'il y eût en Europe (la Suisse exceptée). Sa conduite avait été vivement blâmée à Copenhague, et l'exil qu'il avait été obligé de s'imposer à cette époque et à ce sujet avait doublé sa popularité. Je sais bien que, pour les hommes d'une opinion avancée, il n'y a pas de plus grand modérateur que le pouvoir. Ce n'est qu'en prenant en main les rênes du gouvernement que l'on s'aperçoit de la difficulté de commander aux hommes, e<l du danger de laisser les mauvaises passions se glisser à côté des nobles sentie raents que fait naître la liberté. Mais Christian aurait dû

faire plus tôt toutes ces réfl^^jona ; il avait vécu trop près du trône pour ne pas savoir ce qui se passait dans oes régions, et, lié comme il Tétait par son passé, il devait, mônie au pvh d'une imprudence , ajouter quelque chose aux modestes concessions faites par son prédécesseur ; il ne le fit pas et mécontenta tout le monde, sur^ tout le pajrti sur lequel il aurait dû le plus compter.

Par une cruelle fatalité , la famille royale avait été tout à coup frappée de stérilité. Le second mariage de Christian VIU avec une princesse d'Augustenbourg n'avait point donné d'enfant. Le prince Frédéric , fils unique du roi Christian , n'en avait pas eu davantage dç ses deux femmes, et enfin le prince Ferdinand-Frédéric n'avait pas été plus heureux. Ce dernier prince qui, comme frère de Christian VIII et époux de la fille aînée de Frédéric VI, était oncle et beau-frère du Prinee héréditaire, devait aussi lui succéder, si, contre les lois de la nature, il venait à lui survivre, de sor.te que, avec les uns comme avec les autres, quelques années plus tôt ou plus tard, la ligne royale d'Oldenbourg devait disparaître de ce monde. Elle régnait en Danemark depuis 1448. L'air du trône est délétère; les races s'y usent vite. Aucune, en Europe, n'y avait vécu aussi longtemps; son tour enfin était venu.

Les Oldenbourg sont les Bourbons du Nord. La postérité de Christian 1*"" a occupé en même temps, dans le dix*huitième siècle, les trônes de Suède, de Danemark et de Russie; elle règne encore aujourd'hui dans ces deux derniers pays et dans le grand-duché d'Oldenbourg. Ne croyez pas que cette forte race soit prête à s'éteindre. Ce n'est qu'un rameau qui disparaît. La ligne ducale est très-nombreuse et très-riche dans les Duchés

OÙ ses aïeux ont régné. La branche atnée de cette ligne a pour chef le duc d'Augustenbourg, beau«frère du roi, fils de la princesse Louite- Auguste et dèslorg petit-fils de Christian Vil et de Caroline-Mathilde; elle descend de Christian III. La branche cadette a pour chef le duc de Glucksbourg. L'une et l'autre ont de nombreux repré» sentants. Mais tous ces princes ont été exclus du trône en faveur du prince Frédéric de Hesse, fils de la princesse Charlotte et neveu du roi, par l'effet de la Loi Royale qui admet de préférence aux collatéraux la descendance directe féminine.

C'est le fameux coup d'État fait contre la noblesse par les ordres roluri'ers, rassemblés à Copenhague en 1660, qui a donné naissance à la Loi Royale. Il est évident que le SIesvig et le Holstein , qui n'étaient pas représentés dans la diète, ont été tout à fait étrangers à cet événement. Mais ce serait une grave erreur de croire que les États danois ont participé à la confection de la Loi Royale. Ils se sont bornés à rendre héréditaire la couronne qui, jusqu'à ce jour, avait été élective. C'est Frédéric III et, sous ses ordres, Schumacker qui sont les auteurs de cette brutale machine de despotisme, destinée à remplacer les vieilles chartes, devenues dangereuses et incompatibles avec le nouveau système de gouvernement.

Au dix-septième siècle , on n'admettait que deux sortes de monarchies : les monarchies électives et restreintes, et les monarchies héréditaires et absolues. La Suède et l'Angleterre faisaient seules exception et ne servaient qu'à confirmer la règle. C'était tellement accepté, et à l'abri du moindre doute, que les États, venant annoncer en triomphe à Frédéric III qu'ils avaient

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assuré à sa postérité l'hérédité du trône, ne parlèrent pas même de la forme du futur gouvernement, tant il était Traî que le pur despotisme était la conséquence forcée de la révolution qui venait de s'accomplir.

Les diverses couronnes qui, agglomérées, formaient le royaume de Danemark, se transmettaient de façons dif* férentes; celles de Norvège, de Slesvig et de Holstein, étaient héréditaires, et celle de Danemark élective; Les auteurs de la révolution de 1 660 avaient api autant dans le but d'établir l'unité dans la monarchie que d'abaisser la noblesse. II est évident que cette révolution fit plus d'effet dans le Danemark proprement dit, où elle bouleversait tout, que dans le reste de la monarchie, où elle ne faisait que confirmer ce qui était déjà établi. Mais c'était dans l'esprit du législateur qui a fait la Loi Royale et dans l'esprit des peuples qui l'ont subie qu'elle serait commune à tout le royaume. La preuve en est qu'elle était lue à chaque couronnement devant les représentants de chaque district de l'entière monarchie ; qu'un exemplaire était déposé et religieusement conservé dans chaque grande ville, et qu'enfin elle avait été envoyée dans toutes les chancelleries d'Europe , écrite en trois langues : en danois, en allemand et en latin ; en danois, parce qu'elle s'adressait aux habitants de la Norvège, des Iles et du Jutland; en allemand, parce qu'elle régissait aussi les habitants du Holstein et du sud du Slesvig ; en latin, parce que c'était la langue diplomatique et surtout la langue universelle. Je défie qu'on donne une autre raison à cette triple traduction.

Outre les fonctionnaires qui, sans exception, sur tous les points de la monarchie, prêtaient serment au roi «ur la Loi Royale, les États de la partie royale des Duchés

et, après l'annexion complète, c'est-à-dire après 1773, ceux de la partie ducale ont, plusieurs fois juré fidélité au roi de la même manière. Je vais plus loin ; lorsque, en 1660, le roi Frédéric III, contrairement aux coutumes Scandinaves, d où les Francs et les Allemands ensuite ont tiré la loi salique, a exigé l'exclusion des collatéraux au profit de la descendance directe par les femmes, il n'avait d'autre but que de punir, en l'écarlant à jamais du trône de Danemark, la ligne ducale dont le chef, le duc de Holstein-Gottorp, avait, de concert avec Charles- Gustave, travaillé de toutes ses forces à la ruine de la patrie. Donc, aux yeux de Frédéric comme à ceux de tous ses successeurs, la Loi Royale s'étendait aux Duchés; s'il y avait eu doute à ce sujet, rien n'eût été plus simple que de la faire adopter formellement par les États. On connaît, je ne dis pas le dévouement, mais l'amour idolâtre que la nation entière avait voué à son souverain. On n'avait d'autre but que de lui plaire ; ses moindres désirs étaient des ordres suprêmes, et tout le monde, du plus grand au plus petit, rivalisait de zèle pour deviner et exécuter toutes ses volontés. Lors de la con* firmation du fils de Christian YIl, le jeune Frédéric, qu'un parti était intéressé à faire passer pour aussi inintelligent que son père, toute l'assemblée avait éclaté en sanglots de bonheur, d'attendrissement, aux sages et nobles réponses que le prince avait faites au pasteur chargé de l'interroger. Que ne pouvait-on pas obtenir d'un peuple qui avait la fibre si tendre, et de qui l'affection était si désintéressée et si passionnée? Peut-on supposer que les rois danois eussent négligé de profiter de ces bonnes dispositions et dédaigné de faire adopter partout la Loi Royale, s'ils avaient imaginé, que dis-je?

s'ils avaient supposé qu'elle ne fût pas en vigueur sur un point de leurs États ?

C'est le courant d'idées hostile aux Danois et séparatiste qui, dans ces derniers temps, envahissant les Du* chés, a seul inspiré au duc d'Augustenbourg de coupables pensées d'ambition, oui, très-coupables, puisque la ruine de la patrie servait de base à l'élévation de sa maison. On a beau, en Allemagne, vouloir faire de cet homme un héros, un martyr: en France, nous ne voyons en lui qu'un vulgaire ambitieux, justement châtié pour avoir poussé au démembrement d'une monarchie formée par ses ancêtres, dans le criminel espoir de s'emparer d'une partie de ses dépouilles.

Je ne saurais trop le répéter, la coupable conduite du duc d'Augustenbourg , qui ne repose ni sur le droit, ni sur l'équité, n'a été inspirée que par les circonstances. Admettons que l'événement qui se prépare et ne peut tarder d'arriver, l'extinction des mâles dans la ligne royale d'Oldenbourg, se fût produit au siècle dernier, une seule personne aurait-elle eu seulement la pensée de s'opposer au mode de succession indiqué par la Loi Royale? Quiconque le pense est de mauvaise foi ou étranger à l'histoire du Danemark. Hé bien ! au moment où le conflit de 1848 se préparait et où les prétentions du duc d'Augustenbourg se formulaient nettement, la Loi Royale était-elle abrogée ?

Je comprends que les habitants du Holstein et du sud du Slesvig, par sympathie ou par intérêt, désirent se rattacher à la grande nation allemande. Hé bien 1 pourquoi ne pas le dire tout simplement? Ce sera plus digne que d'abriter leur fantaisie derrière un droit que l'histoire leur dénie, et qui n'a jamais existé que dans leur imagi-

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nation et pour le besoin de leur cause. Au lieu d'en venir franchement aux mains, pourquoi aller chercher dans un passé déplorable tout ce qui pouvait raviver des préjugés disparus et exciter des haines éteintes? Le duc d^Augustenbourg est le petit-fils de Caroline^Mathilâe, et Christian VIII était le petit-fils de Julie-Marie. On attribua la préférence que celui-ci donnait aux ' enfants de sa sœur à Tinimitié qui avait animé les deux grand'mères et qui se perpétuait dans leur postérité. Tels étaient les mauvais propos que la calomnie propageait et que la crédulité publique acceptait, quoique les derniers rejetons de Julie -Marie, le roi, le prince Frédéric et le prince Ferdinand eussent épousé trois femmes issues du sang de Caroline-Mathilde.

Le mouvement anti-national de$ Duchés avait donné lieu en Danemark à une explosion de patriotisme. Les dangers que courait la patrie excitèrent un immense enthousiasme chez ces natures ordinairement calmes et réservées, mais dévouées, point exemptes de passions, et susceptibles d'entraînement. Deux partis se formèrent, celui des Eidéristes et celui des Heelstadistes. L'un et l'autre, reconnaissant le besoin d'unité entre les diverses fractions de la monarchie^ sans adopter notre système de centralisation antipathique à la race Scandinave et d'ailleurs funeste à la liberté, voulaient rem* placer par une assemblée unique les conseils provinciaux accordés en 1634, et qui étaient comme une sanction du système funeste qui avait pour principe le morcellement de la patrie, l'éparpillement de ses forces et de ses ressources. Les divisions existaient sur un autre point. Les Eidéristes plaçaient à TEider les frontières de la patrie, considérant le Holstein comme

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un membre gangrené qu'il fallait couper sans pitié^ de peur que de là le mal ne gagnât tout le corps. Les Heels* tadistes voulaient au contraire conserver l'intégrité de la monarchie déjà si restreinte, ne voyant qu'avec de grandes appréhensions l'établissement des Allemands dans la péninsule jutlandaise, et ne trouvant point ini"^ possible de soumettre le Holstein à la constitution danoise, tout en sauvegardant, au moyen de certaines réserves, les droits de la Confédération germanique. Dans l'état des choses, la guerre devait venir et vint en effet des Duchés. En 1842, les États du Slesvig, dans lesquels le parti allemand dominait, demandèrent l'union au Holstein. Cette demande paraissait d'autant plus naturelle que Christian VIII avait fait la double faute de réunir les deux Duchés en un seul et même gouvernement, et d'en confier l'administration au prince de Nôer, frère du duc d'Augustenbourg. Ce n'est pas tout ; ce gouvernement était désigné officiellement sous le nom de gouvernement du Slesvig-Holstein, réunion funeste de noms qui semblait indiquer que, dans l'esprit même du souverain, il y avait "parmi ces peuples communauté d'intérêts, de sentiments et de race, et qui servit de drarpeau à l'insurrection. Une fois le signal donné, on ne devait pas s'arrêter de si tôt. Ces mêmes États du Slesvig émirent le vœu d'une séparation avec le Danemark et d une union avec l'Allemagne, dans le cas probable où les trois derniers représentants de la ligne royale d'Oldenbourg mourraient sans laisser de postérité mâle# Cette hardie provocation causa une grande émotion en Danemark. Les États, réunis à Roëskilde en 1844, décidèrent, sur la proposition d'Algren Ussing, bourgmestre de Copenhague,

que le Danemark, le Slesvig, le Holstefn et le Lauenbourg forment un État indivisible, lequel, d'après la constitution danoise, est héréditaire dans la ligne féminine^ et que tout homme qui osera, par des paroles, dans des écrits et par des actes quelconques, attaquer Tordre de choses établi, sera coupable du crime de haute trahison. A la décision de la diète danoise, les États des Duchés, réunis à Itzehôe, répondirent, sur la proposition du comte de Reventlow-Preelz , que les Duchés sont indépendants ; que la ligne masculine seule est apte à hériter ; enfin que les deux pays sont indissolublement unis et doivent l'être éternellement.

Le désaccord ne pouvait être plus grand. Toutes les négociations ayant échoué, Christian résolut de trancher la question par un acte d'autorité. Le 8 juillet 1 846, parut la fameuse patente royale qui déclarait que le Slesvig tout entier et une partie du Holstein constituaient avec le Danemark proprement dit un tout indivisible et soumis, d'fiprès la Loi Royale, à la succession agnatique et cognatique. L'acte était imprudent, parce que Ton n'avait encore ni la ferme volonté ni la force de l'imposer. En effet, il n'eut d'autre résultat que de soulever de violentes protestations dans les Duchés et une agitation qui gagna l'Allemagne. De tous les points de ce vaste pays partirent des adresses pleines de sympathie pour le présent, de promesses pour l'avenir, et excitant les mécontents à persévérer dans la noble entreprise qu'ils avaient formée de se rattacher à la mèrepatrie. Le grand-duc d'Oldenbourg, le duc d'Augustenbourg et le duc de Glucksbourg, les chefs des trois lignes ducales, protestèrent contre les prétentions du roi. Le prince Frédéric de Nôer, frère cadet du duc

d'Augustenbourg, beau-frère de Chrislian VIII et gouverneur du Slesvig-Holsteîn, se démit de toutes se» fonctions publiques, le 18 août 1846, et fut imité d'une foule de ses compatriotes. Tous les cadets d'Oldenboui^ s'associèrent aux démarches de leurs aînés, à l'exception du prince Christian, le plus jeune des frères du duc de Glucksbourg, et marié à une nièce de Christian VIII, la princesse Louise de Hesse-Cassel.

L'heure des atermoiements était passée ; les Duchés formulèrent leur opinion avec une hardiesse toute révolutionnaire. « Nous désirons, « dirent-ils, » maintenir • l'union des Duchés avec le Danemark^ mais non la a prolonger au delà du terme fixé par les événements, « ni plus longtemps que ne l'exige l'ordre légal de suc- « cession. Que si jamais, conformément aux décrets « de la Providence, la ligne masculine venait à s'éteindre « en Danemark, nous désirons alors, affranchis de a toute union avec un pays étranger, sous nos propres « ducs, nous unir sans entraves à notre mère-patrie, à « l'Allemagne. » Le duc Christian-Auguste d'Augustenbourg fut désigné comme le futur souverain de cet État indépendant ; et tous les princes de sa famille, reconnaissant ses droits de primogéniture, acceptèrent sa légitime autorité. M. Duckett prétend que le roi luimême, soit par esprit de justice, soit par épouvante, offrit alors à son beau-frère d'abroger la Loi Royale et de faire passer la couronne sur sa tête, à la seule condition que celui-ci l'aidât à fondre les Duchés dans le Danemark, et que le duc repoussa ces brillantes propositions, préférant régner sur un petit peuple confédéré avec les Allemands, qu'il considérait comme des frères, que sur un grand peuple dont la minorité, c'est-à-dire

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la partie qui lui serait la plus chère, serait asservie à une majorité composée d'étrangers* Il est inutile de dire que M. Duckett ne donne point de preuves à Tappui de cette grave assertion.

L'homme s'agite et Dieu le mène. De ce conflit qui devait tout perdre est sorti jusqu'à présent le plus inappréciable des bienfaits, la Uberté. Christian VIII, pour conserver l'affection des Iles et du Jutland, et pour conjurer l'inimitié des Duchés, promit, à la place des conseils provinciaux, reconnus insuffisants aux besoins de l'époque, une constitution libérale et commune à toute la monarchie ; il était à l'œuvre, lorsque la mort vint le surprendre (20 janvier 1848). Son fils Frédéric Vil, parvenu au trône dans ce moment critique, inaugure son règne par une lettre patente développant la théorie de l'indivisibilité des différentes parties de la monarchie ; bientôt après, il annonce dans un rescrit que la dernière main a été mise à la constitution élaborée sous le règne de son père; il fait même connaître certaines de ses dispositions, les plus propres à faire pressentir dans quel esprit elle a été faite, et il manifeste le désir de la soumettre, avant de la publier, à l'examen d'hommes prudents et experts, en partie choisis par lui et en partie élus par le royaume et par les Duchés. Là-dessus, les Duchés envoient les notables qu'on leur demande. Mais, en présence des graves événements dont l'Europe était le théâtre, l'esprit d'insubordination avait gagné toutes les parties de la monarchie et troublait toutes les tètes. Pendant que Copenhague en révolution obtient un changement de ministère, Âltona repousse la constitution danoise, et demande l'union du Slesvig au Holstein et l'incorporation de celui-ci dans la Confédération ger-

manique. Kiel suit Texeraple d'Altona, et, le 18 mars Ï848, les États réunis révolutionnairement, sans convocation, à Rendsbourg, proclament le Slesvig-Holstein indépendant du Danemark, et annoncent que Ton va s'occuper des formalités nécessaires pour faire admettre le nouvel État dans la Confédération par la diète de Francfort. Cependant Frédéric Vil est maintenu comme souverain ; mais son pouvoir est dérisoire, puisqu'une assemblée souveraine, réunie sans son ordre, que dis-je? contre sa volonté, convoque des États qu'elle charge de la confection d'une constitution, ordonne l'armement de la population sous des officiers élus par le peuple, accorde la liberté de la presse, le droit illimité de former des réunions politiques, enfin destitue et remplace par un gouvernement provisoire le gouverneur nommé par le roi (M. Scbeel).

Cependant, pour soustraire ses partisans aux trop justes ressentiments des Danois, le duc d'Augustenbourg court à Berlin réclamer contre Frédéric VII la protection de Frédéric-Guillaume IV. Bientôt sa famille entière, de peur d'un coup de main , quitte l'île d'Âlsen et se réfugie à Kiel où séjourne et fonctionne le gouvernement provisoire, composé de MM. Beseler, président, Bremer, Schmidt , le comte de Reventlow- Preetz et le prince Frédéric d'Augustenbourg. Le prince s'empare de Rendsbourg, forteresse de premier ordre et la clef du Slesvig ; et le duc s'assure l'appui de la Prusse, dont les événements venaient tout à coup de doubler l'importance. Frédéric-Guillaume, acceptant le rôle de protecteur, écrit à ce dernier qu'il s'est chargé « dans les jours de danger, de veiller à l'intégrité de la « patrie allemande, non pour usurper le droit d'autrui,

« mais pour conserver Tétat de choses existant à Tinté- « rieur et à Textérieur. » Il finit sa lettre en assurant que « ses alliés allemands s'empresseront, de concert avec « lui , à protéger la nationalité des Duchés si elle est « menacée. »

La Prusse, fidèle à la politique de son roi, et, comme lui , animée d'un saint zèle , entra sans ordre dans le Holstein. Sa conduite, quoique irrégulière, fut approuvée par le parlement, assemblée préparatoire qui s'ouvrit à Francfort, le 31 mars 1848, dans la salle du Rœmer, où se faisait autrefois le couronnement des empereurs, qui arbora l'ancien drapeau du Saint-Empire, or, rouge et noir, et déclara admis de droit dans la Confédération tous les peuples de langue allemande (1)*

Cette même assemblée, à demi révolutionnaire , reconnut le gouvernement provisoire des Duchés , et signifia au Danemark que, si les hostilités ne cessaient pas, il serait repoussé par les troupes fédérales dans le nord du Jutland. Brunsvsrick et Nassau demandèrent que la direction de la guerre fût confiée à la Prusse qui en avait eu l'initiative. A la suite de cette demande^ Wrangel, nommé général en chef par le vote du 15 avril, entra en fonctions le 22. Mais la. Diète n'était pas plus autorisée que la Prusse à intervenir, attendu que l'article 26 de l'acte final de Vienne porte que la Diète ne doit aller au «ecours d'un membre de la Confédération que sur sa demande, et qu'elle doit se retirer, dès que le membre secouru n'a plus besoin de ses bons offices. Partant de ces principes, le Danemark fit savoir

(1) La Pratse, la Posnanie et le Slesvig y furent admis» en attendant le tour de la Couriande, de TËsthonie, de la Livonie, de l'Alsace, de la Lorraine et des cantons allemands de la Suisse.

aux Prussiens qu'il considérait leur entrée dans le Hols* tein comme une manifestation faite contre Tinsurrection, comme un secours apporté par des confédérés pour soumettre des rebelles et dissiper le gouvernement provisoire que ceux-ci avaient établi. Le général de Bonin répondit qu'au contraire ses soldats étaient à la disposition de ce même gouvernement jusqu'à la solution des questions qui l'avaient fait naître, et que toute attaque dirigée contre lui par les Danois serait considérée comme une déclaration de guerre.

Après une défaite essuyée par les insurgés à Bau (8 avril 1848), le général Wrangel se met de la partie, triomphe des Danois à Slesvig (23 avril), traverse toute la province et va s'établir en Jutland. Les faiseurs de brochures, toujours très-nombreux en Allemagne, prennent la plume et démontrent sans beaucoup de peine , en arrangeant l'histoire à leur façon, que les Saxons ont, à l'origine , peuplé et possédé toute la péninsule cimbrique; qu'ils ont été plus tard chassés du nord et refoulés dans le sud par les Scandinaves , et que les Prussiens , en conquérant ces provinces , ne font que rendre à la Confédération une vieille terre allemande. Les exaltés parlaient déjà de fondre les nouveaux territoires avec les provinces du littoral sud de la Baltique et de fonder un grand gouvernement populaire, qu'on appellerait la république nordalbingiqte et dont Hambourg serait la capitale. Les modérés songeaient à en faire des provinces prussiennes et à remplacer Fré* déric VII par Frédéric-Guillaume IV. Personne ne pensait plus au duc d'Augustenbourg, qui n'allait tirer de tant de peines et de tant d'artifices que la honte d'avoir concouru au démembrement de la monarchie la plus

ancienne de TEurope et où ses ancêtres avaient régné} personne ne pensait à lui, pas même le roi de Prusse qui, tout loyal, tout modéré, tout chevaleresque qu'il était, était contraint par patriotisme de convoiter, di* sons plutôt de sul?ir un agrandissement de territoire qui, donnant à son pays, avec un sol fertile et une population intrépide, des ports et des havres excellents sur la Baltique et la mer du Nord, lui permettrait enfia d'avoir une marine digne d'une puissance de premier ordre.

Le rêve du Grand Frédéric allait donc s'accomplir. La jalousie et la crainte s'emparèrent des cabinets de Londres, de Saint-Pétersbourg et même de Vienne. La diplomatie intervint d'une manière énergique, et contraignit les belligérants à signer, lé 26 août 1848, l'armistice de Malmôe. On s'était imaginé, à Francfort, que la Prusse n'avait qu'à franchir l'Elbe pour dicter des lois à Copenhague. Aussi cet armistice donpa-t-il naissance aux débats les plus tumultueux au sein du parlement allenjand , qui avait remplacé la Diète , et l'indignation fut au comble quand on apprit que c'était le Danemark qui .l'avait rompu en février 1849. Ce petit peuple Scandinave, en train de se régénérer, venait de retrouver toutes les qualités de ses héroïques ancêtres. Animé de l'amour de la patrie, enthousiasmé par la sainteté de sa caSse, il avait fièrement accepté la lutte avec une nation de quarante millions d'habitants qui, contre le droit des gens , avait embrassé la cause ou plutôt la querelle de deux provinces en révolte, 11 est vrai qu'il était encouragé , soutenu par la Russie, qui avait envoyé une flotte dans la fialtique, sous la conduite même du grand-duc Constantin, et par le roi de Suède,

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qui avait rassemblé et mis à sod service, à Malmôe, une armée de 15,000 hommes. Mais il avait plus de confiance dans son intrépide et généreuse résolution de vaincre ou de périr sous les ruines de la patrie que dans les secours apportés par des princes voisins, amis toujours équivoques, et, dans tous les cas, bien vite consolés d'une catastrophe qui sera profitable à leurs intérêts et à leur gloire.

Après des succès obtenus alternativement de part et d'autre, la bataille de Fridericia (7 juillet 1849) , gagnée par les Danois, termina à leur profit cette seconde campagne. Un nouvel armistice fut signé (août 1849), sollicité, comme le premier, par la Prusse troublée par des factions intérieures, entravée par les intrigues de l'Autriche, et indignée de voir sa conduite mal interprétée partons les cabinets de l'Europe. Pendant l'armistice, le Slesvig, séparé du Holstein et du Danemark, devait être gouverné par un commissaire danms et un commissaire allemand ; un arbitre anglais devait juger souverainement les conflits qui viendraient à s'élever entre eux ; c'est-à-dire qu'aucun résultat n'avait été obtenu, et qu'une poignée de Scandinaves avait eu raison des milices d'une puissance de premier ordre et éminemment guerrière.

L'Allemagne est, certes, une grande nation, loyale, généreuse, sage et vaillante, pour lacjuelle j'ai toujours eu une grande sympathie. Par malheur elle se passionne facilement pour des chinières , et ne sait plus revenir d'une idée préconçue. A cette époque l'esprit public avait été égaré par la masse de brochures perfides et de mau^ vais livres que cette guerre avait fait naître de toutes parts. Tous les hommes au delà du Rhin qui n'étaient

pas très-versés dans l'histoire du Nord croyaient sincèrement que les habitants du Slesvig étaient de bons Allemands courbés depuis des siècles sous le joug de farouches Scandinaves. Aussi les divers États de la Confédération , divisés sûr bien des points, étaient-ils tous d'accord sur cette question, et suivaient-ils avec anxiété les péripéties de cette grande lutte dont Tamour-propre des peuples , bien plus que l'intérêt des gouvernements , avait fait une guerre nationale. Ce dénouement, qui n'amenait ni profit ni gloire, avait mécontenté tout le monde. On clabaudait contre la Prusse , et, sans tenir compte des nombreux obstacles qu'elle avait trouvés sur son chemin, élevés parfois de la main de ses proprés confédérés, on disait qu'elle avait été au-dessous de la mission qui lui avait été confiée. C'était tellement l'opinion populaire que, lorsque le professeur Welcker proposa de placer la couronne héréditaire de l'Empire romain rétabli sur la tête de Frédéric-Guillaume IV, le chef de la gauche, Charles Vogt, demanda à quel titre une telle distinction serait conférée à un prince qui n'avait pas été capable de délivrer une province allemande de la servitude étrangère.

C'est de la Prusse découragée et non du Danemark qu'était venue la première parole de paix. La Diète restaurée, se rangeant à son avis et fonctionnant quoique encore incomplète, enjoignit (30 octobre 1849) à la lieutenance des Duchés de cesser les hostilités , d'évacuer le Slesvig et de licencier une partie de son armée, à peine d'exécution fédérale. La lieutenance, compromise par le passé, voulait, malgré ces échecs et malgré la défection de l'Allemagne, pousser la lutte à outrance, et ce n'était pas chose facile que de désarmer

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6t de congédier trente mille hommes, appuyés sur une forteresse de premier ordre, comme Rendsbourg, et animés de patriotiques sentiments. Aussi ce résultat n'était pas encore obtenu lorsqu^la paix pure et simple, proposée le 17 avril 1850^ fut signée à Berlin, le 2 juillet de la même année , par le Danemark, par la Prusse agissant tant pour la Confédération que pour elle-même, et par TAngleterre , puissance médiatrice. Cette paix, conclue à la hâte par des gens boudeurs, mécontents et désireux de sortir d'une position où ils n'avaient trouvé que des embarras et des déceptions , n'avait tranché aucune des questions pendantes. La guerre même, quoique amoindrie, subsistait toujours. Elle ne cessa qu'après la bataille d' Ysled, remportée par les Danois et suivie de la convention d'Olmutz (20 novembre 1850), qui cependant n'éclairait et ne modifiait en rien les vagues et obscures dispositions du traité de Berlin. Le 6 janvier 1851, des commissaires prussiens et autrichiens se présentèrent à Kiel. Ils décidèrent que l'armée serait réduite des deux tiers, la représentation nationale dissoute, les droits du Holstein sauvegardés, ses rapports anciens avec le Sles^ig maintenus, et, en cas de refus de soumission de la part des Duchés , une armée de 25,000 hommes, moitié Prussiens, moitié Autrichiens, mise au service de Frédéric VII. La lieutenance abdiqua devant de pareils faits, le V février 1851, et l'autorité de Frédéric VII fut restaurée dans les deux provinces rebelles.

Une question qui n'admettait pas, comme les autres, d'atermoiement et qui devait être tranchée de façon ou d'autre était la question de succession. C'était d'elle que la guerre était issue; on pouvait d'une solution

SOLUTION DE lA QUESTION DES DUCHÉS. 327

agréable aux deux partis espérer une paix solide et durable. Pendant Tarmisfice de Malmôe, en 1848, on avait commencé à toucher à cette délicate question ; comme on prévoyait déjà que le prince Frédéric de Hesse serait contraint de renoncer aux droits qu*il avaît sur le Danemark pour conserver la couronne électorale de Hesse, il avait été question de placer sur le trône danois le grand-duc d'Oldenbourg et d'indemniser pécuniairement le duc d'Augustenbourg, à qui Ton reconnaissait des droits sur certains districts des Duchés. Ces propositions déplaisaient à Copenhague ; elles furent abandonnées , et le grand-duc d'Oldenbourg fut remplacé parle prince Christian de Glucksbourg. C'était le plus jeune des quatre princes de sa maison ; il avait épousé la princesse Louise de Hesse-Cassel , héritière naturelle de son frère abdicataire. Des membres nombreux de sa famille c'était le seul qui eût résisté à ce grand mouvement national qui avait armé tous les Allemands contre les Scandinaves ; il était resté à Copenhague, fidèle au roi et à la patrie, tandis que ses frçres et ses cousins les combattaient dans les rangs des insurgés, ou parcouraient les cours de TAUemagne pour leur susciter des ennemis. Au milieu de défections si nombreuses et si éclatantes, la fidélité du prince Christian devait être d'autant plus remarquée et d'autant mieux appréciée par Frédéric VIL Ce prince est éminemment sage, juste et bon. Désireux de prouver que les sentiments de haine qu'on Taccusait de nourrir contre ses parents de la hgne ducale n'existaient que dans leur esprit fâcheusement prévenu , il s'empressa de prendre son successeur parmi eux. Ce choix était d'autant plus heureux que le prince de Glucksbourg, Allemand par lui-

même, Danois par sa femme, représentait ainsi les droits des deux lignes, et qu'on avait lieu d'espérer, par cette ingénieuse combinaison, voir enfin se résoudre cette insoluble question. Aussi tous les souverains accueillirent-ils avec faveur le futur héritier de Frédéric VII. L'empereur Nicolas seul, maintenant les droits de son ancien gendre , le prince héréditaire de Hesse , même malgré lui , ne voulut reconnaître le prince Christian de Glucksbourg qu'à la condition que la partie gottor-* pienne des Duchés que ses aïeux avaient possédée, mais qu'ils avaient échangée en 1773 contre le duché d'Oldenbourg et le comté de Delmenhorst , Ht retour à sa postérité, dans le cas où la ligne masculine des Oldenbourg-Glucksbourg viendrait à s'éteindre. Ce n'étsdt certes pas d'une politique sage de faire revivre des droits éteints, et d'admettre dans une succession future une maison aussi puissante et aussi envahissante que celle qui règne à Saint-Pétersbourg. L'histoire n'apprenait que trop que, comme la lice de la fable, partout où on lui avait laissé prendre un pied , elle en avait bientôt pris quatre. Mais on était trop^ embarrassé du présent pour se préoccuper beaucoup de l'avenir; et la conférence de Varsovie (5 juin 1851) sanctionna les exigences exorbitantes de l'autocrate.

Le protocole de Londres du 2 août 1850 avait reconnu que le maintien de la monarchie danoise , dans son intégrité, était utile à l'équilibre européen ; le traité de Londres du 8 mai 1852, qui terminait la lutte entre l'Allemagne et le Danemark, régla en même temps la question de succession. Le prince Christian de Glucksbourg fut reconnu par la France , l'Angleterre, l'Autriche, la Russie , la Prusse et la Suède pour le légi-

tinae héritier de tous les États composant la monarchie danoise. La couronne qu'il devait recevoir était héréditaire en faveur de sa descendance mâle issue de son mariage avec la princesse Louise de Hesse. Les droits des princes d'Augustenbourg, en admettant qu'ils eussent jamais existé, furent déclarés abolis par le fait de la trahison. Le chef de la maison , le duc Christian-Auguste , qui, dans ces moments solennels, avait été si inférieur au rôle qu'il avait recherché, ne montra pas plus de caractère qu'il n'avait montré d'intelligence et d'intrépidité. Pour conserver une partie de ses biens menacés de la confiscation, il reconnut (3.0 décembre 1852) l'ordre de choses établi par le traité de Londres. « Ainsi, » dit M. Bamberg, dans un article très-remarquable qui a paru dans la Revue contemporaine^ « s'évanouit ce qui « pouvait rester du prestige de cette famille aux yeux « des patriotes allemands. »

La diplomatie est vétilleuse et pointilleuse. Elle est indécise et timorée, et ne sait résoudre franchement une question que lorsqu'elle a dans les reins l'épée d'un conquérant. Celle du Danemark n'imposait pas assez aux hommes d'État réunis à Londres ; et le traité qu'ils y ont fait, comme la paix de Berlin, a laissé tout en suspens. Aussi les mêmes causes y ont-elles produit les mêmes effets. Bien plus, les questions sociales et politiques sont venues compliquer et envenimer cette querelle de race. A mesure que le principe égalitaire et démocratique faisait plus d'adeptes en Danemark, par esprit de contradiction les Duchés s'attachaient davantage au système aristocratique et féodal. La nationalité du Slesvig n'a pas été déterminée par les diplomates réunis à Londres ; ses habitants y sont considérés comme

d'une espèce à part , ni Allemands , ni Danois , isolés, séparés judiciairement et administrativement de l'un et de Tautre pays. Ceux du Holstein et du Lauenbourg y sont déclarés franchement Allemands , comme ceux du Jutland et des Iles franchement Danois.

Les rebelles des Duchés avaient été contraints de rentrer dans Tordre; ils avaient été vaincus. Malgré cela l'appui qu'ils avaient trouvé dans les chancelleries allemandes leur avait permis de traiter avec leur gouvernement et d'imposer des conditions à leur soumission. Aussi leurs échecs n'avaient-ils en rien diminué leur audace, et ils ne tardèrent pas à montrer de quels sentiments ils étaient animés , en refusant , pour s'en tenir aux conseils provinciaux accordés par Frédéric VI, la constitution éminemment libérale dont Frédéric VII voulait les doter en même temps que la monarchie.

Par suite de cette opposition inspirée et légitimée par le traité de Londres, l'unité désirée par Frédéric VII ne put être établie. La monarchie et chacun des Duchés eurent une chambre qui leur fut particulière ; mais, audessus de ces chambres, fut plaééun conseil d'État commun à toute la monarchie et chargé de ratifier les affaires faites par les assemblées particulières, et de faire celles communes à la monarchie et aux Duchés. Le Holstein et le Slesvig ont droit, dans cette assemblée , à une représentation proportionnée à l'importance qu'ils ont dans l'ensemble delà monarchie, c'est-à-dire au nombre de leurs habitants. Mais ceux-ci, supposant de la part des Danois une opposition systématique , prétendent que, du moment où leurs représentants ne sont pas assez nombreux pour faire accepter leurs propositions, ou rejeter celles de leurs adversaires, ils doivent s'abs-

tenir de paraître dans une assemblée où leur présence ne ferait que consacrer toutes les illégalités qu'ils pré- AToient et qu'ils ne pourraient pas conjurer. Ils ne consentiraient à venir y siéger que si, en leur accordant le même nombre de députés qu'aux Danois, on égalisait, en cas de lutte, en cas de conflit, les chances entre les deux partis. Ces prétentions, qui témoignent si hautement des méfiances, si ce n'est des mauvaises intentions^ des Duchés, ont indigné les Danois , qui , en Tabsence de collègues récalcitrants , ont dirigé seuls, dans le Rigsraad, les affaires qui sont de sa compétence, c'est-à-dire toutes celles qui se rapportent à la diplomatie, à la marine et à la guerre. Les Duchés, humiliés d'être courbés sous un système féodal , mais préférant la servitude à une sage liberté commune avec le Danemark, blessés de voir en des mains étrangères la direction d'une partie de leurs affaires, mais ne voulant, pour la reprendre, faire aucune concession, les Duchés, dis-je, le lendemain de la signature du traité de Londres, ont dirigé contre le Danemark une opposition passionnée et systématique. Les excitations, les applaudissements et les promesses de l'Allemagne ont donné à cette opposition un caractère de rébellion ouverte. Il faut, comme nous, avoir parcouru ces pays, pour avoir une idée des mauvais propos, des menaces, des calomnies, qui des journaux se répandent dans les ateliers, dans les châteaux, "dans les chaumières, et y défrayent toutes les conversations. Que ce soit à Altona ou à Kiel, l'insolence des Allemands n'a d'égale que la longanimité des Danois à supporter ces outrages. Ce n'est qu'un amour passionné de la liberté et un respect inouï de l'opinion de chaque citoyen qui peut donner à un peuple

assez de grandeur d'âme pour tolérer de tels excès de la part d une faction vaincue et désarmée.

Cependant toutes ces déclamations , qui ont un retentissement immense en Allemagne , y ont égaré les plus sages esprits. J'ai vu, au delà du Rhin, les gouvernements les plus modérés et les princes animés des sentiments les plus conservateurs laisser éclater au seul mot de SIesvig-Holstein une franche indignation, qui témoignait tout au moins de la sincérité de leurs opinions. Ils poussaient, comme à une croisade, à la guerre contre le Danemark , sans songer que de ce conflit pourrait surgir une étincelle qui ^nbraserait l'Allemagne; sans prévoir que, une fois la lutte engagée, le patriotisme surexcité et mal éclairé de leurs peuples les pousserait vers une funeste unité, où leurs libertés et leur nationalité seraient, comme en Italie, jetées en litière sous les pas du prince hardi et ambitieux que ces événements ne manqueraient pas de susciter.

L'esprit public s'exalte facilement en Allemagne ; l'amour de la patrie y est très-vif. Toutes les fois qu'un gouvernement veut reconquérir sa popularité perdue par une faute, il met en avant cette éternelle question des Duchés. L'année dernière surtout, à la suite des émotions et des méfiances engendrées par la politique française, il n'y avait pas de journaux, il n'y avait pas de chambres, dans le plus grand royaume comme dans la plus petite principauté, qui, sous prétexte de traiter cette éternelle question, ne ravivât un antagonisme de race, né dans les ténèbres du moyen âge, et qui aurait dû disparaître avec les lumières du dix - neuvième siècle.

Sous l'impression de ces mauvais sentiments, la

Diète (février 1861) a fait au Danemark, sous peine d'exécution fédérale, les injonctions suivantes : A l'avenir aucune loi votée par le Rigsraad et concernant les affaires communes ne sera valable en Danemark sans le consentement des États provinciaux du Holstein; c'est-à-dire que le Holstein, ayant sur toutes les affaires de la monarchie son droit de veto, pourra tout arrêter, tout entraver, quand bon lui semblera; que, par exemple, dans le cas d'une guerre avec l'Allemagne, le Danemark ne pourra voter des budgets, lever des armées supplémentaires, sans l'assentiment des Duchés , c'est-à-dire sans l'agrément d'hommes conspirant ouvertement, en face de l'Europe, la ruine de la monarchie. Ces prétentions étaient insensées; elles ont été repoussées par M. Hall avec autant de décision que de dignité, et la Diète, mieux éclairée, en restera aux menaces. Elle comprendra que l'exécution de sa sentence pourrait allumer une guerre dont personne au monde ne peut prévoir l'issue.

Aujourd'hui comme en 1852, la conservation du Danemark importe à l'équilibre européen. La solution de ses différends avec l'Allemagne est pour lui une question de vie. L'expérience a démontré toutes les imperfections du traité de Londres ; il faut donc que les puissances reprennent leur œuvre. Bien des points de ces questions, jadis obscures, devenues l'objet des recherches des savants, des méditations des diplomates^ sont éclaircis aujourd'hui. On ne peut plus, à moins de mauvaise foi, ne pas convenir que le SIesvig est danois, et que c'est non-seulement le droit, mais le devoir de Frédéric VII de lui imposer , en échange des vieilles coutumes féodales, tombées en désuétude, la magni-

fique constitution dont il a doté la monarchie. Ce ne sera pas la première fois qu*un prince généreux aura à lutter contre un peuple aveuglé par de coupables passions pour faire son bonheur. Quant au Holstein, qui est encore plus allemand que le Slesvig n'est danois, ne pourrait-on pas le soumettre à la même constitution, tout en sauvegardant les droits de TAllemagne, tout en respectant le protectorat que la Diète de Francfort doit exercer sur ses habitants? Ce qui manque au Danemark, déjà si faible, c'est la cohésion. Par malheur, le traité de Londres l'empêche de réunir ses membres épars. De là cet alanguissement qui s'étend à tout le corps et qui doit fatalement, tôt ou lard, amener un dénouement funeste. 11 serait de toute justice que la diplomatie permît au Danemark do sortir de l'impasse où il s'est engagé par déférence pour elle. Le Danemark est nécessaire à l'Europe ; un morcellement qui attribuerait le royaume à la Suède et ajouterait un quarante et unième État à la Confédération germanique , ne serait pas même profitable à ceux qui hériteraient de ces dépouilles. L'Allemagne y gagnerait peu de chose , et la Suède retirerait de cet agrandissement plus d'embarras et de soucis que d'avantages réels. L'inévitable rivalité de Stockholm et de Copenhague serait une source d'éternelles dissensions. Stockholm même, par la force des choses, dans un temps plus ou moins éloigné, serait abandonné par le chef du gouvernement pour Copenhague , située sous un climat plus doux et plus rapprochée du centre de l'Europe. Aussi suis-je convaincu qu'une bonne et loyale alHance entre ces deux nations, jadis rivales, serait cent fois préférable à la domination de l'une sur l'autre, ce qui arriverait infailliblement si les

deux peuples étaient aujourd'hui réunis sous le même sceptre. L'histoire du passé nous apprend que c'est plutôt du côté de l'est, en reprenant des provinces qui jadis lui ont appartenu et où elle a laissé des souvenirs impérissables, telles que la Finlande et la Livonie^ que la Suède doit retrouver les hautes destinées qui, d'après moi, lui sont réservées. Les tristes résultats obtenus jadis par l'Union de Calmar me donnent la certitude qu'elle ne trouverait en Danemark que des difficultés et des déceptions. Je ne sais ni ne prévois ce que réserve l'avenir. Ce qui est certain, c'est que si l'union de ces deux peuples doit se faire un jour et être durable, ce ne sera que préparée de longue main, après une alliance intime qui aura fait disparaître bien des préjugés et mis en relief bien des affinités de caractère et d'intérêt communes aux deux parties et jusqu'à ce jour restées inaperçues.

Un écrivain qui s'est fait de la Scandinavie une spécialité et qui a dans ces questions une certaine autorité, bien que son allure magistrale et son ton sententieux déguisent mal un style incolore, froid, vide et souvent incorrect, M. Geffroi, dans un article paru le 1 5 mars 1861 , dans la Revue des Deux Mondes, conseille au Danemark de fixer sa frontière àl'Eider, et d'abandonner^ après la mort du roi, à l'Allemagne ce Holstein incorrigible. Ce sont là de mauvais conseils ; il paraît que, de lassitude, pour en finir, on revient en Danemark à cette politique dange* reuse. Quant à moi, je la repousse avec énergie, bien convaincu que la vieille péninsule cimbrique ne peut pas être divisée et que Je Jutland doit appartenir au peuple qui possédera le Holstein. 11 est évident pour moi que, une fois maîtres du port de Kiel, les Allemands ne croiraient

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avoir mis leur nouvel État en sûreté qu'après lui avoir donné pour barrière, au nord, les rochers inaccessibles contre lesquels viennent se briser les flots courroucés du Skager-Rack. La conduite du général Wrangel a dévoilé les intentions de rAllemagne. Le Jutland perdu, le Danemark aurait cessé de vivre, et c'est ce qu'il faut empêcher à tout prix. On ne supprime pas une nation de la carte de l'Europe comme un homme du livre de l'humanité. L'agonie d'un peuple dure des siècles, et Dieu sait combien il en coûte de victimes. Le partage de la Pologne, après quatre*vingt-huit ans, rend encore odieux à tous les cœurs généreux et ceux qui l'ont fait et ceux qui l'ont souffert. Le partage du Danemark serait la honte éternelle du dix-neuvième siècle.

Aussi rien de pareil n'arrivera- 1- il. Une s'agit que de parcourir cet intéressant pays pour rencontrer un peuple plein d'ardeur, de sève et de vie, régénéré par la liberté et confiant dans l'avenir. Nulle part vous ne verrez ice désordre, cette atonie , ce découragement , ce malaise qui précède toujours la mort d'un homme ou la fin d'un peuple. Non, le Danemark vivra, malgré les convoitises des uns, malgré l'indifférence des autres. Il aura même sa part des brillantes destinées que Dieu réserve à la race Scandinave, dès qu'il aura prouvé à l'Europe qu'il est en droit de briser les entraves où le retient le traité de Londres, et que l'ordre de succession établi en faveur du prince Christian de Glucksbourg a été non-seulement reconnu, mais garanti par les puissances signataires de ce traité fait avec de bonnes intentions, mais avec imprévoyance, et qui n'a donné aucun des résultats qu'ail avait fait espérer.

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