CHAPITRE IL
C'est par une belle matinée de juillet que j*ai quitté Harabdbrg. Le soleil levant brillait d'un éclat inaccoutumé ; l'air était transparent et la brise embaumée ; je jetai un dernier regard, un regard d'attendrissement et de reconnaissance sur le Binnen Alster dont la vue seule était pour moi une source inépuisable d'émotions et de jouissances. Jamais il ne m'avait paru aussi beau. Je dis adieu de la main à ses eaux immobiles, à ses yachts agités, à ses troupeaux de cygnes, jusqu'aux arbres et aux fleurs qui décoraient ses bords , et je partis pour Altona, la larme à l'œil. Une voiture de place m'attendait à la porte de Thôtel ; j'y entrai et donnai l'ordre au cocher de me conduire à l'Holsteinsches-haus. J'étais enclin à la mélancolie ; une scène qui, dans un autre moment, aurait peut-être passé inaperçue, fit sur moi une profonde et douloureuse impression. Comme ces relations de voyage ne sont que le résumé de notes prises au hasard^ au fur et à mesure des impressions que j'éprouvais, je vais la raconter : j'étais dans le faubourg Saint-Paul; une vache qu'on allait
égorger, par un suprême effort, avait rompu ses liens et s'était échappée de Tabattoir; elle débouchait dans la rue où je passais, accompagnée d'une foule d'oisifs et d'enfants qui poussaient, les uns des cris de terreur, les autres des cris de joie. La malheureuse bète ne s'était qu'à moitié soustraite à ses bourreaux; deux d'entre eux, accrochés à des cordes passées autour de chacune de ses cornes, avaient ralenti et enfin arrêté sa course. Retenue par ces bras de fer, la pauvre victime était venue tomber à genoux au pied de ma voiture. C'est en vain qu'on l'excitait de la voix, qu'on la frappait à coups de pied et de bâton ; elle restait immobile, toujours à genoux, comme pour demander grâce de la vie. La physionomie sombre^ méchante^ impatientée de ces hommes dans leur horrible costume, avec leurs tabliers de cuir, leurs ceintures garnies de couteaux , leurs chemises souillées^ leurs manches retroussées, faisait un navrant contraste avec l'air résigné de la pauvre victime. Son regard doux et mélancolique a rencontré le mien et m'a tout bouleversé. J'aurais donné je ne sais quoi pour la délivrer et la rendre aux frais pâturages qui s'étendaient autour d'elle. Mais comment faire ? Je connaissais à peine la langue de ces hommes ; je craignais que mon intervention n'excitât les rires ou le courroux de cette vile multitude ; et je m'éloignai en toute hâte de ce sinistre endroit. Plus tard, en réfléchissant, j'eus presque honte de ma sensiblerie. Cet animal ne subissait-il pas sa destinée? N*a-t-il pas été créé par Dieu pour servir d aliment à rhomme ? D'ailleurs , n'ayant pas le pressentiment de la mort, elle n'en connaît pas les horreurs. La souffrance physique lui est même ménagée. Le coup de
massue qui l'abat lui cause moins de mal qu'une mauvaise digestion. Malgré ces sophismes, cette scène m'avait péniblement impressionné , et j*ai eu pendant longtemps devant les yeux cette pauvre bète prosternée à mes pieds.
Altona est une ville de plus de trente mille âmes, propre, régulièrement bâUe, ressemblant beaucoup à une cité picarde, à Amiens, mais plus animée. C'est la capitale des Duchés et la seconde ville de la monarchie danoise. Elle n'est séparée de Hambourg que par un mur d'enceinte, et, sans être absorbée par cette trop puissante voisine, elle perd à son contact toute son originalité. Néanmoins la Pallmaille, avec ses belles maisons et ses grands tilleuls, a un beau caractère ; elle me rappelle le fameux quartier Unden der Linden de Berlin. Elle a été construite par un riche armateur, nommé Baur, qui a consacré une partie de sa grande fortune à l'embellissement de sa ville natale.
Dans le modeste cimetière du village d'Ottenzen, aux pieds de l'église, repose le grand poëte Klopstock ; je n'ai pas voulu quitter Altona, sans aller jeter une fleur sur la tombe du chantre immortel de la Messiade.
Tout à Touest du Holstein, à une assez grande distance d'Altona, s'étend un pauvre pays, submergé tour à tour par les flots de l'Elbe et la mer du Nord. On rappelait jadis laDithmarsie; elle avait été donnée par l'empereur Frédéric au roi Christian I**" de Danemark ; Meldorf en était la capitale. Ses habitants, qui étaient tous pécheurs ou pasteurs , étaient sobres , économes , probes , d'une force herculéenne, d'un courage à toute épreuve, et passionnés pour leur indépendance. Séparés du reste du monde par des marais le plus souvent
A TRAVERS LE HOLSTËIN ET LA RALTIQUE. 39
inaccessibles , ils n'avaient jamais payé qu'un modeste tribut à l'empereur et à Tarehevèque de Brème dont ils avaient été tour à tour les vassaux , et ne reconnaissaient pas à leur nouveau maître des droits plus étendus. Ils prétendaient, comme par le passée se régir d'après les lois que leurs pères avaient faites , et ne souffraient pas que personne intervînt dans leurs affaires. L'amour de la liberté et de la patrie leur rendait plus chères que la vie les landes boueuses, stériles, mais inaccessibles, où le ciel les avait fait naître. En vain , pendant des siècles , leurs suzerains , désireux d'abattre les étroites limites que ces rustres avaient mises à leur autorité, s'étaient efforcés de les dompter, de les asservir. Les boues de la Dithmarsie avaient servi de tombeau à l'élite de leur noblesse , et euxmêmes n'avaient tiré de ces malencontreuses expéditions que la honte d'avoir été défaits par des paysans.
En 1500, le roi Jean, maître du Danemark, de la Norvège et enfin de la Suède, après la soumission des Sturè, pensa que le moment était venu de venger son père et de mieux établir sa domination sur cette partie du Holstein (1). Il fit appel à toute la noblesse de ses Ëtats ; elle accourut en masse de toutes parts et animée des plus mauvaises passions. Elle se faisait un jeu d'asservir, de piller, d'égorger cette téméraire canaille, qui, au lieu de trembler et de se soumettre à son approche , osait s'armer et la provoquer au combat. Le roi Jean et son frère le duc Frédéric étaient à la tête de cette armée de gentilshommes. On croyait tellement
(1) C'était son frère Frédéric qui était duc de Holslein, mais qui relevait de lui.
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à la \ictoire , que les sénateurs s*étaient partagé les abbayes du pays conquis , et se donnaient entre eux le nom de celles qui leur avaient été dévolues. Des marchands de Hambourg suivaient l'armée avec la bourse pleine et de grands fourgons vides, destinés à recevoir les objets précieux qu'ils devaient acheter à vil prix aux soldats.
La Dithmarsie avait été envahie, et Meldorf, abandonné de ses habitants , était tombé au pouvoir du roi. Fjes paysans, indignés et non effrayés, attendaient bravement leurs agresseurs à quelques lieues de leur capitale. Un régiment , envoyé en éclaireur, fut enveloppé par eux et massacré. On ne laissa la vie qu'à un pauvre diable qui fut chargé d'aller porter au roi cette triste nouvelle. Le roi, sacrifiant toute prudence à son amour-propre blessé, donna aussitôt le signal de la bataille. Cette précipitation et un mépris insensé pour ses grossiers adversaires furent la cause de sa ruine. L'armée s'engagea tout entière dans un chemin étroit, boueux , montueux et bordé de grands bois. Les paysans étaient aux aguets dans les fourrés. Ils en sortirent tout à coup, poussant des cris affreux ; et, armés de leurs arcs et de leurs faux, ils attaquèrent ces chevaliers que leurs cuirasses et leurs armes pesantes ne faisaient qu'embarrasser sur ces terrains étroits et mouvants. Le roi n'échappa à la honte de devenir le prisonnier de ses vassaux que par une fuite précipitée qui devint le signal d'une déroute complète. Les paysans, égarés par le succès, ternirent leurs lauriers en mutilant, en égorgeant cet amas de grands seigneurs que le sort des armes avaient livrés à leur merci. Aucun d'eux n'aurait peut-être survécu à ce désastre si l'acharnement des
paysans à les détruire n'était devenu pour eux une cause de salut. Les Dithmarses avaient ouvert leurs écluses , espérant que les eaux auraient raison de ceux que le fer avait épargnés. Contre leur prévision, ces eaux impétueuses ne firent que déblayer les chemins et facilitèrent la fuite des vaincus, emprisonnés dans leurs défilés, derrière les corps morts et les chariots renversés. Le Danebrog, l'oriflamme du Danemark, ce fameux étendard qu'un ange avait apporté du ciel et remis à Waldemar II (1), cette sainte relique qui protégeait tout le pays, fut perdu dans la mêlée. Enfin, pour comble de malheur, les Suédois, honteux d'avoir été asservis par une main impuissante à dompter des paysans allemands, se révoltèrent l'année suivante, et ne furent pas moins heureux. Dans le silence du cabinet, pendant que je rassemblais mes matériaux pour mon histoire de Suède, j'avais senti plusieurs fois mon imagination s'enflammer au récit des exploits des Dithmarses. J'avais voué un culte à ces héroïques et simples populations ; j'avais résolu, quand j'irais dans le Nord, d'aller visiter leurs cabanes et leurs chalets , de parcourir ces champs humides que leur industrieuse activité avait arrachés à la fureur des éléments et que leur intrépidité héroïque avait préservés de l'avidité des hommes. Je sais bien que dans ces temps de prostration , d'effacement, tous les caractères ont le même
(1) Waldemar H, combattant les Esthoniens idolâtres, était vaincu et allait être écrasé sous le nombre de ses ennemis , lorsqu'un drapeau fut remis par un ange à un des chevaliers du groupe du roi. Les Danois, qui étaient déjà tout en déroute, se rallient autour de ce talisman, font des prodiges de valeur et restent maîtres du champ de bataille qui semblait devoir être leur tombeau. Depuis ce jour, cet étendard est resté Toriflamme du Danemark. Il est rouge, traversé d'une croix blanche.
niveau ; que les Dithmarses, soumis comme les autres peuples du Holstein, ne sont plus qu'une province de la monarchie danoise ; c'est égal, je voulais aller chez les fils rendre hommage à la valeur des pères. Par malheur les moyens de transport d'Altona à Meldorf sont lents, rares et pénibles. Les pluies incessantes de ' l'été avaient grossi l'Elbe ; les eaux débordées avaient envahi une partie de la Dithmarsie. D'après les conseils des gens du pays, je renvoyai mon excursion à d'autres temps et je partis pour Kiel.
Ce n'est pas la belle partie du Holstein que l'on traverse ; jusqu'à Pineberg, le pays est bas, couvert de flaques d'eau, de petits étangs, parsemé de bruyères. De tous côtés s'étendent de maigres prairies,, séparées les unes des autres par des fossés toujours pleins d'eau ou par des claires-voies. Dans les unes paissaient des troupeaux de vaches, dans les autres des juments avec leurs, poulains. Des champs de seigle et d'avoine, que le soleil avait mûris et jaunis, rompaient seuls la verte uniformité du paysage.
A partir de Pineberg, charmant petit village, bâti au milieu d'un bouquet de bois de haute futaie, on aperçoit de loin en loin quelques collines ou plutôt des ondulations de terrain. On est hors des marécages. Les terres deviennent meilleures. Les pâturages, plus gras et plus sains, nourrissent ces énormes et vigoureux chevaux si utiles à la grosse cavalerie. On trouve çà et là, cachées sous des massifs d'arbres, de ces belles et vastes métairies, qui ne témoignent pas moins de l'intelligence que de la richesse de leurs habitants , et ne le cèdent en rien aux chalets de 1 Emmenthal ni aux fermes du Yorkshire. A Borde8holm,'aux portes de Kiel, ces os-
ciliatioDs de terrain que j'avais aperçues àPîoeberg se transformeot en coteaux , en collines, et enfin en montages. Qu'elles soient les bienvenues 1(1) Depuis Minden en Westphalie , je ne voyais que des plaines uni* formément plates et boueuses ; voici enfin un obstacle qui arrêtera mes regards et les empêchera d'aller tristement se perdre à l'horizon.
Kiel est une petite ville de dix mille habitants » délicieusement située sur les bords de la Baltique, au bout d'un golfe enchanteur ; c'était autrefois une ville d'étude et de plaisir. La noblesse, attirée par les beautés de la nature nulle part plus séduisantes, s'y était réfugiée en masse, quand , dépouillée de ses privilèges et éprouvant le besoin de vivre d'une vie commune aux autres classes des citoyens, elle avajt abandonné ses vieux manoirs que l'isolement et l'ennui rendaient inhabitables. Le chemin de fer qui relie Hambourg à Kiel, ou plutôt l'Elbe à la Baltique , a changé les destinées de cette paisible cité. Cet asile de la science et de Taristocratie doit devenir par la force des choses le centre bruyant d'un grand commerce ; sa situation entre la Baltique et la mer du Nord est admirable.
L'étendue, la sûreté, la profondeur des eaux de son port y doivent attirer un jour, au détriment de Lûbeck qui se meurt, tous les navires destinés au Danemark, à la Suède et à la Russie. Mais en Allemagne tout se fait avec sagesse et partant avec lenteur. Kiel n'a pas encore perdu son ancien aspect. La race affairée des courtauds de boutique n'a envahi que la basse ville. Dans les, hauts quartiers , l'étudiant à la casquette rouge bordée
(1) Ce sont les barrières naturelles qui protègent la basse Allemagne contre les flots de la Baltique.
de blanc^ le professeur à la longue redingote noire , le hobereau au paletot vert garni de brandebourgs, tiennent encore le haut du pa\é , et semblent décidés à ne le céder à personne. Vains efforts ! un temps viendra où tout ce monde d'élite sera envahi , submergé par le flot chaque jour croissant des gens de commerce. Dans les desseins de la Providence, Kiel est destinée à devenir Théritière de Lûbeck et la rivale de Stettin.
En attendant cette transformation, Kiel est une ville calme autant qu'une ville d'université peut l'être , propre, régulièrement bâtie. La place du Marché, qui, par exception , est très-irrégulière et très- vaste , fait contraste avec le reste et offre de l'intérêt à un touriste. Au sud se trouve la halle, bâtiment tout moderne, et au nord, le corps de garde, entouré de maisons neuves. A l'est s'élèvent des maisons anciennes, d'une construction* très-originale, les unes en bois avec i)alcon adhérent au mur et surplombant à chaque étage, les autres en briques, terminées par des chapiteaux en bois sculpté et ayant la façade ornée de colonnes en saillie entre lesquelles se trouvent d'innombrables ouvertures rondes qui servent de croisées. A l'ouest, les maisons, bâties dans le même style , sont dominées par l'église Saint-Nicolas , où repose le duc Adolphe IV, le bienfaiteur de la ville.
Je vis la place un jour de marché. Les paysans avaient leurs costumes nationaux. Ceux du Probstey sont trèsoriginaux et très-jolis chez les femmes. A midi, la musique militaire se mit en rond devant le corps de garde et joua quelques morceaux d'ensemble d'une manière délicieuse. Les paysans accoururent à ces accents mélodieux. Je pris un véritable plaisir à voir réunie sous
mes yeux cette population grande, robuste, calme, silencieuse, débonnaire, vêtue dans le mois le plus chaud de Tannée de longues redingotes , dites à la papa , et chaussée de bottes à Técuvère. Une averse très-forte Tint à tomber au milieu du concert. Cela ne troubla ni les musiciens ni les spectateurs. Les uns et les autres restèrent à leur poste^ comme des gens accoutumés à de pareils accidents et qui ne s'en émeuvent plus. Moi seul, j'allai m'abriter sous un auvent, et de là je pus admirer avec quel stoïcisme hommes et femmes supportaient un orage qui devait les mouiller jusqu'aux os. Les charmes de Kiel, malgré la propreté de ses rues, existent hors de ses murs. La campagne qui l'entoure est d'une magnificence sans égale. Elle est parsemée de collines boisées d'où l'on a des échappées de vue ravissantes sur la mer Baltique. Je ne connais rien au monde de plus charmant que l'allée de tilleuls qui mène du palais du duc de Glucksbourg à l'hôtel de Bellevue. Elle est bordée dans toute son étendue, qui est au moins d'une lieue, de charmants cottages d'une élégance et d'une propreté irréprochables, bâtis en briques peintes, sur le modèle des villas qui entourent le bois de La Haye. Ceux de gauche s'élèvent presque toujours sur les flancs d'un coteau riant, au milieu de vastes prairies où paissent des daims et des gazelles, et dont le sommet est couronné d'arbres gigantesques. Ceux de droite sont situés dans un parterre de fleurs et ont les pieds dans la Baltique. Plusieurs ne le cèdent en rien aux magnifiques palais qui ornent les rives du lac de Côme et du lac Majeur. La Baltique , aussi belle que le plus beau des lacs et plus majestueuse, baigne amoureusement et respecte pendant tout l'été les digues de roses et de fuchsias
qui seules préservent de ses fureurs ces riches demeures. A mi-chemin s'élève le village de Diisternbrock, célèbre par son établissement de bains, et dont les <îhaumières élégantes rappellent celles de Saardam et de Brouk. Bellevue, où vient aboutir cette promenade, est un hôtel garni ou plutôt, comme disent les Anglais, un boarding house, dans lequel les bourgeois du Holstein et du Slesvig, qui ne veulent ou ne peuvent pas se permettre les dépenses d'un cottage, viennent se réfugier pendant les chaleurs de l'été. Moyennant un prix très-modéré, ils sont logés à merveille, nourris de même, respirent un air salutaire , jouissent d'une vue ravissante, et peuvent, à toute heure du jour, promener leurs rêveries sous des ombrages que les rayons du soleil ne pénètrent jamais. Les Anglais, toujours admirateurs d'une belle nature, figurent en grand nombre parmi les hôtes de Bellevue.
Kiel est la seconde ville du Holstein. G*est le siège d'une université allemande qui est célèbre, et jusqu'à un certain point digne de son renom. Par malheur, elle est animée envers le Danemark de mauvais sentiments qu'elle ne prend pas la peine de dissimuler. A son exemple la population presque entière, faisant de l'opposition au Danemark une question de nationalité, a adopté ces idées de pangermanisme qui fermentent dans les meilleures têtes de l'Allemagne et que je crois, pour maTpart, inutiles à sa grandeur et dangereuses pour ses libertés. Le palais de Kiel , grand monument sans style , mais dont les jardins sont délicieux, est habité par le duc de Glucksbourg, époux de la première femme divorcée du roi Frédéric VIL 11 y vit sans faste, dans une retraite si sévère qu'elle tient presque de l'exil ; il expie la faute
qu'il a commise en 1848, lors de l'insurrectioû des Duchés, et qui lui a été pardonnée à Copenhague avec une certaine magnanimité.
Je quittai Kiel un samedi soir, à six heures. La journée avait été pluvieuse ; mais la nuit était admirable. La Baltique était calme, comme un lac de Suède. Point de roulis ; personne n'avait même l'apparence du mal de mer. Enveloppé dans mon manteau, je restai la plus grande partie de la nuit à contempler cette sombre clarté qui tombe des étoiles, comme dit le vieux Corneille, et qui, nulle part^ n'est plus éclatante que dans ces régions voisines du pôle ; à admirer ce vert rideau qui semblait comme étendu sur les eaux de la mer, que la brise n'osait plisser, mais que la proue de notre vaisseau déchirait impitoyablement 11 y avait à bord parmi les passagers un jeune Français qui, fraîchement arrivé des déserts de l'Amérique du Sud, se rendait dans ceux du Finmark. C'était un homme d'esprit ; il avait de la verve et de la simplicité ; je prenais un plaisir extrême à entendre de sa bouche le récit de ses courses aventureuses; le temps ne filait pas moins vite que le vaisseau qui nous portait. J'avais pu, au clair de lune , voir les rochers de Langeland et les prairies de Laaland. L'air humide de la mer, qui devenait plus froid à l'approche du soleil, avait pénétré mes vêtements et m'avait glacé le sang; j'étais descendu dans ma cabine et m'étais enveloppé dans ma couverture de laine. Je n'avais pas tardé àm'endormir et j'étais au plus fort de mon somme, lorsque notre vaisseau entra dans le port de Corsôer. Tout le monde s'était habillé à la hâte et avait gagné la gare du chemin de fer, qui à six heures partait pour Copenhague. J'étais resté seul, inaperçu ou dédaigné der-
rière les courtines de mon lit. Par bonheur, un \oyageur, redescendu dans la cabine pour prendre un objet de toilette qu'il avait oublié, m'avait vu et réveillé. C'était au moment où le capitaine allait donner le signal du départ et poursuivre sa route vers Christiania. Je ne me serais réveillé qu'en pleine mer et Dieu sait dans quel port reculé j'aurais été déposé. Pour comble de malheur, mes malles, où se trouvaient mes vêtements et mon argent, auraient été dirigées sur Copenhague. En remerciant mon obligeant inconnu, j'appris de lui qu'il était Turc et de Damas. Après cet aveu, il se sauva à toutes jambes, me donnant rendez- vous à la gare de Corsôer. Par malheur, à mon arrivée la gare était déserte et les voyageurs se trouvaient en wagon ; je me précipitai dans la première voiture que je trouvai ouverte. Mon Turc n'y était pas ; je ne l'ai pas revu et certainement je ne le reverrai plus de ma vie. C'était dans l'été de 1860, au moment des massacres de Syrie. L'Europe était indignée, épouvantée des horreurs que ses compatriotes ayaient commises contre une population inoffensive et désarmée. Ce jeune homme avait des manières distinguées, le parler doux, l'air bon et affectueux. Sa belle figure, un peu cuivrée, était éclairée par deux grands yeux d'une mélancolie et d'une douceur séduisantes. A Corsôer il était enchanté de me rendre service. A Damas je l'aurais vu peut-être, excitant ou conduisant des sicaires prêts à m'égorger; tant il est vrai que le fanatisme pervertit l'esprit et endurcit le cœur I
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