CHAPITRE JIl
Oe Corsoer à Copenhai^lie,
L'île de Seeland (]) est la plus vaste, la plus belle, la plus fertile des îles que la main de la Providence a répandues en grand nombre dans le bras de mer qui sépare le Jutland de la Suède. M. Marmier nous assure que, d'après une tradition que je n'ai vue nulle part, elles n'étaient si rapprochées entre elles que pour permettre aux enchanteurs de les parcourir plus à Taise. Un terrible enchanteur qui s'appelait Charles-Gustave passa de l'une à l'autre , mit le siège devant Copenhague et obtint la fameuse paix de Roeskilde (1658). Voici comment s'accomplit ce fait extraordinaire, qui n'a pas de précédent dans l'histoire du monde, et qui, sans doute, de bien des siècles ne se reproduira pas. En 1657, Charles-Gu^aye,
(1) Plusieurs écrivains mettent au féminin le mot Seeland ; je crois qu*ils ont toit. Les noms de pays de cette nature ne doivent être féminins que lorsqu'ils sont terminés par un e muet , comme dans Finlan(|e , Irlande et Hollande; ils deviennent masculins lorsque IV est retranché, comme dans Jutland, Halland et Gottland. Les Danois appellent cette île Skjœland; les Anglais en ont fait Seeland, et nous Français, ennemis avant tout des mots barbares, nous avons adopté leur orthographe, et nous devons la respecter ; c'est pourquoi nous ne mettrons pas d'accent sur la première voyelle de ce mot.
ce héros que Gustave -Adolphe avait pressenti et qu'il avait choisi tout enfant pour le mari de sa fille Christine et pour le continuateur de son œuvre, Charles-Gustave avait envahi et, d'après l'expression de Bossuet, parcourait la Fologoe comme un lion dévorant. La facilité, l'éclat de ses succès avait changé ses premiers projets et l'avait entraîné dans une entreprise disproportionnée aux forces dont il disposait. Tout son génie n'avait pu que retarder et non prévenir des revers inévitables. Frédéric III de Danemark, mû par de mauvaises passions , et ne prévoyant pas la victoire de Varsovie , s'était jeté avec fureur dans la coalition que l'Autriche venait de former contre la Suède, et, croyant à la ruine de son jeune voisin, pour la précipiter, il était entré dans les États de Brème et comptait de là se jeter dans la Poniréraûie. A tout autre que Charles-Gustave la position aurait semblé désespérée. Trahi par le Grand Électeur, abandonné par l'Angleterre qui exigeait Brème pour prix de soti concours, attaqué par le Russe et par le Danois, soutenu par la France seule qui n'offrait cependant que 200,000 thalers, somme insuffisante, il semblait qu'il n'avait d'autre parti à prendre que d'abandonner ses provinces allemandes, s'enfuir vers la Baltique et aller se retrancher en Suède. C'est au passage que Frédéric III l'attendait à la tête de sa flotte. Mais aucun obstacle, aucun revers ne pouvait arrêter ni abattre rame fière, ardente, inirépide , audacieuse de ce jeune capitaine. Pendant que Frédéric 111 le croyait perdu sans ressources, Cfiarles-Gustave songeait à envahir et à partager le Danemark. Étevé à l'école de Torstensson, il parcourait les distances avec une rapidité incroyable. 11 parut tout à coup en Holstein, pendant qu'à la cour de
DE CORSOEK A COPENHAGUE. h{
Copenhague on pensait qu'il se morfondait en Pologne , et que Frédéric III le guettait dans les eaux de Dantzick. La guerre de Trente ans avait converties Suédois de gloire. Leurs vieilles bandes exerçaient sur les populations un prestige inouï. Rien ne pouvait leur résister. Le Holstein et le Sleavig furent conquis presque sans résistance, et, avant la fin de Tannée, le comte Wr^gel avait emporté d'assaut Frédéricia, la clef du Jutlaod et le boulevard des îles danoises.
Charles^Gustave était occupé à ramasser tous les vaisseaux dont il pouvait disposer pour tenter une descente en Fionie, lorsque la nature, venant en aide à ses projets ambitieux , en facilita, en précipita h réalisation. L'hiver de 1657 à 1658, un des plus rigoureux que le Nord ait eus à supporter, transformant la Baltique en une mer de glace, jeta devant ses pas comme un pont qui devait le conduire jusqu'à Copenhague. Les eaux des deux Belt et du Sund , bouleversées en hiver par des tempêtes incessantes ou traversées par des courants impétueux, ne sont presque jamais gelées. Quand par miracle ce phénomène se produit , la glace , aux points les plus tourmentés , n'a pas de consistance et cède au moindre poids. Des hommes audacieux avaient essayé plusieurs fois de traverser ces étroits passages; mais les uns étaient revenus sur leurs pas, les autres, plus téméraires ou moins heureux, avaient péri dans le trajet. Qui oserait aventurer une armée là où un homme n'avait jamais pu passer? Charles- Gustave l'osa, malgré l'avis de tous ses généraux. 11 est vrai que le froid était excessif; jamais on n'avait rien vu de pareil. Le vin et le pain gelaient dans le traîneau du roi. D'après le chevalier Terlon, ambassadeur de France, qui se trouvait auprès
de Charles-Gustave, il fallait, pour s'eo servir, « couper le « pain et les tonneaux de vin et de bière avec une hache « et en couper après des morceaux » qu'on rapprochait du feu; de même des viandes, qu'il fallait mettre dans des poêles bien chauds pour les faire dégeler^ et qui, « mal- • gré ces soins, étaient le plus souvent pourries. » Toutes ces incommodités , dont le roi était la première victime, ne pouvaient le détourner des projets grandioses qu'il avait formés. Il s'aventura le premier sur la glace, donnant rendez'-Tous à son monde dans l'île deBrandsôe, au milieu du petit Bel t. De là il passa d'une enjambée dans la Fionie.
La témérité du roi avait été couronnée de succès; mais il n'avait encore accompli qu'une partie de son œuvre. Le grand Beit était à franchir , et ce passage était bien autrement périlleux. La saison avançait, le froid tenait bon; mais il pouvait, d'un moment à l'autre, perdre de son intensité. Charles-Gustave , qui éprouvait une joie enivrante à vaincre les éléments , à accomplir un acte qui, jusqu'à ce jour, avait semblé dépasser les forces humaines, était bien décidé, plutôt que de reculer, à périr, lui et tous les siens, engloutis dans leç flots rouverts de la Baltique. Néanmoins, pour l'acquit de sa conscience, il avait chargé l'ingénieur Dalberg de sonder la glace du grand Belt. Il était en train de souper, lorsque Dalberg vint l'assurer que la glace était assez ferme pour porter le poids d'une armée de 300,000 hommes. Charles, qui connaissait le prix du temps, malgré la rigueur de la saison, quitte Odense à neuf heures du soir et arrive à Nyborg à six heures du matin. Il voulait de Nyborg passer dans l'île de Sprogoe et de là se rendre à Corsôer. C'était le chemin le plus court , mais le
DE GORSOER A COPENHAGUE. 63
plus dangereux. Nulle part la mer n'est aussi profonde, ni les courants aussi impétueux. Nulle part la glace ne devait êlre aussi fragile. Wrangel, le plus téniiéraire mais le plus habile des officiers suédois, supplia le roi de ne pas aller plus avant, disant que ce serait tenter Dieu que de pousser plus loin cette folle entreprise; que la Suède épuisée n'avait plus que cette poignée de braves pour la défendre contre l'Europe soulevée contre elle; que, si elle venait à périr dans le trajet, c'en était fait de la patrie ; que d'ailleurs, au point ob l'on était ^ on obtiendrait du Danemark effaré assez d'avantages pour couvrir le roi de gloire et satisfaire son ambition. Uhlfeld, malgré la haine et le désir de vengeance dont il était animé, se rangea de l'avis de lamiral contre le roi, Wrangel assurait qu'aucun Suédds ne voudrait se charger de guider les troupes , non pas à cause du péril, puisque le sacrifice de la vie était fait, mais à cause de la responsabilité qui pèserait sur lui devant les hommes et devant Dieu. Uhlfeld, pour l'appuyer, se faisait fort de prouver que, depuis plus de quatre siècles, aucun homme a' avait franchi à pied le détroit. Charles-Gustave, que le succès avait ébloui, se laissait assez volontiers comparer par ses courtisans à Moïse et se plaisait à la pensée que Dieu ferait aussi pour lui un miracle. S'il avait ouvert, pour laisser fuir un chef hébreu , les flots de la mer Rouge, pourquoi ne fermerait-il pas ceuj^ de la Baltique, 'pour laisser passer un héros chrétien ? Le roi était cependant ébranlé par la vive opposition des deux hommes les plus importants de sa suite, lorsqu'il reçut du chevaher Meadow, ambassadeur d'Angleterre à Copenhague, une lettre où cet homme d'Étal l'engageait à traiter avec Frédéric ill et
offrait pour cela sa médiation. Le paysan qui avait apporté le message avait traversé le grand Belt sur les glaces et devait rapporter la réponse par le même chemin.
La présence de ce courrier donnait un démenti énergique aux sinistres prévisions de Wrangel et d'Uhlfeld. Les irrésolutions du roi disparurent tout à coup ; il changea seulement son plan de marche ; il partit avec toute sa cavalerie pour Svenborg, 5 janvier 1658^ résolu de passer en Seeland à travers les îles de Langeland, de Laaland et de Falster.
A peine à Svenborg, Charles-Gustave envoya quelques ingénieurs sonder la glace. Ils n'avaient Tordre que d'aller en Langeland; ils poussèrent jusqu'en Seeland, et, <5omme preuve de la réussite de leur entreprise, ils ramenèrent avec eux quelques prisonniers faits dans rîle. Toutes les dispositions furent aussitôt prises , et Tordre fut donné à Tarmée de passer le grand Belt. Il fallait, pour surmonter ces obstacles , que les Suédois fussent alors non- seulement des héros, mais des êtres de fer supérieurs au reste de Thumanité. Je ne parle pas des dangers qui, n'offrant à une armée aguerrie que Toccasion de se distinguer, mettent en jeu Tamourpropre, excitent l'ambition et procurent aux braves une sorte de volupté enivrante. Maison ne peut, sans frémir, songer aux souffrances physiques de ces hommes exposés aux rigueurs d'un hiver dont la violence était inconnue même dans ces âpres climats, et se frayant à travers des eaux glacées pour la première fois un chemin que les pieds de l'homme n'avaient jamais foulé. Les cavaliers étaient à pied, conduisant leurs chevaux par la bride et s'enfonçani jusqu'au ventre
Digitize'd by
DE GORSOEfl A COPENHAGUE. s:*
dans (les flaques d'eau qui s'étaient formées au-dessus de la place et semblaient à chaque pas pféeajçep un abîme. Plusieurs hommes avaient disparu engloutis dans les flots au passage du petit Belt. L'endroit où Ton passait, désigné tout récemment par le roj, n^vait pas été sondé par l'ingénieur Dalberg. La vie detou» était si conîpromise que le sacrifice en était fait; mai» tel est le caractère de l'homme qu'il s'accouluroô à tout et dédaigne des dangers ou des souffrances dont il n'aurait pu, en d'autres temps, concevoir l'idée sans épouvante.
De Svenborg à Kaarsbôlle , ville du Langeland , te trajet fut court et peu pénible. Ce fut bien différent d« Langeland à Laaland ; les difficultés furent énormes. Néanmoins l'intrépidité, l'énergie, la force des soldats suédois était si grande que tous les obstacles furent surmontés, et l'armée entière se trouva sous les murs de Nak«kov, capitale du Laaland et résidenee des reines douairières de Danemark, sans accident notable et dans le laps de temps prévu par le chef. Le reste du tjrajet n'offrait plus de difficultés. Les paysans effrayée n'opposaient aucune résistance. Le détroit qui sépare le Laaland du Falster est fort peu large. Celui qui sépare le Falster du Seeland l'est davimtage. Mais tout «ela n'était qu'un jeu après les prodiges qu'on veniût d'accomplir. Le miracle était fait (1). Le 12 février 1658, le drapeau de la Suède, arboré wir la tour de Wordiog^ borg, apprit au malheureux Frédéric ill que son der-
(1) Gbai'les-Guslave, en souvenir de cet événement, fit frapper une médaille sur laquelle on lisait d'un côté : « Transitus gloriosus maris Baltici, » et de Tautre : « Natura hoc debait ooi. Febmarius, 1658. »
nier asile était enTahi, et qu'un ennemi implacable et ambitieux était aux portes de sa capitale.
Les Danois, qui étaient habitués à *voir dans les glaces mobiles de la Baltique un rempart inaccessible, furent épouvantés^ démoralisés par ces succès tout à fait imprévus et accomplis d'une manière presque surnaturelle. Le Grand Maître du royaume, Gersdorf, accompagné de deux sénateurs et du chevalier Meadow, accourut auprès de ÇharlesrGustave et proposa au vainqueur les trois provioces de llalland, de Bléking et de Scanie, objet de la convoitise de tous les rois de Suède. Uhlfeld demanda en outre les îles de Hveen, de Saltbolm, de 3ornholm, la Dithmarsie, le comté de Pinebei^ en Holstein, les provinces de Bahus, d'Aggerrhus, de Trondhjem, le Finmark, la LapQnie, et le pays de Wardehus, eu Norvège. C'était plus de la moitié du royaume, et l'on ne s*en contentait pas ; on exigeait en outre la moitié des droits de pé^e du Sund et un million d'écus pour frais de guerre. Les plénipotentiaires épouvantés s'en retournèrent à Copenhague. Charles- Gustave, après leur départ, se rendit à Kjôge et y établit sou quartier général, à quatre milles de la capitale. L'intrépide Clas Tott se fit fort d'y entrer avec quatre mille cavaliers. Nul doute qu'il n'eût réussi. Tout le monde y était atteint de ce vertige dont le ciel frappe les malheureux qu'il veut perdre. Trois mille hommes seulement de troupes régulières défendaient ses remparts délabrés. Les habitants, divisés par des haines implacables, au lieu de se joindre à cette poignée de défenseurs, éclataient en invectives, en reproches, en récriminations. Des rixes sanglantes avaient lieu entre ces forcenés, qui avaient assez de courage
DE CORSOER A COPENHAGUE. 57
pour s'entre-déchirer, mais non pas pour défendre leur pairie menacée. Au milieu de ce découragement abject, de cet affaissement général d'esprit et de corps, Frédéric III seul montrait une grandeur d'âme inaltérable et une fermeté qui ne se démentit jamais. Il opinait toujours pour la résistance, confiant dans. la sainteté de sa cause bien plus que dans les secours qu'il espérait de l'étranger ou des provinces non soumises. Mais sa femme, qui le dominait, et ses ministres, regardant tout comme perdu, s'estimaient heureux de conserver les quelques débris que le vainqueur daignait leur laisser. Est-il vrai , comme le dit Puffendorf, que Charles-Gustave, au courant de ce qui se passait dans la capitale, n'ait pas voulu , par magnanimité seulement, pousser plus avant ses conquêtes, et que ses succès prodigieux , au lieu d'enivrer sa grande âme , n'aient servi qu'à éclairer son esprit et à le ramener à la modération ? Non, il a seulement manqué d'audace. Au début de la campagne, sous le coup de l'indignation, il avait bien formé le projet de détruire la monarchie danoise, de joindre à sa couronne les provinces suédoises, les îles et la Norvège, et de donner à son beau-père, le duc de Holstein-Gottorp, la partie royale du Holstein et du Slesvig et le Jutland , avec le titre de roi, arraché à son ennemi vaincu. Mais à cette époque le prestige de la royauté était si grand que les souverains étaient par lui protégés en même temps et contre l'insubordination de leurs sujets et contre l'ambition de leurs rivaux. D'ailleurs le châtiment était il proportionné à l'offense ? L'Europe ne serait-elle pas indignée de tant de dureté, épouvantée de tant d'ambition ? Il venait de voir l'intérêt passionné que
tous les souverains avaient témoigné à Jean -Casimir , ce frère de hasard, ce roi ou plutôt ce chef d'une république tombée dans le mépris et de qui l'esprit inquiet, turbulent, anarchique était odieux en ce temps de réaction monarchique et absolutiste. Était il vraisemblable que ces mêmes hommes verraient avec moins d'émotion crouler une monarchie qui. quoique dominée par une puissante aristocratie., avait droit à leur sympathie et passait pour une des plus anciennes de l'Europe? Charles-Gustave, avec son coup d'oeil d'aigle, avait aperçu tous les dangers , tous les embarras que trop d'avidité, trop de rigueur lui attirerait ; et il eut le bon sens, l'habileté de signer, le 26 février 1658, le fameux traité de Roeskilde. Le Halland, le Bleking, le Bohus , la Scanie, tout ce qui formait, au moyen âge, lancien royaume de Scanie, fut rendu à la Suède, qui reçut de plus l'île de Bornholm, le paya de Trondhjem en Norvège, Bremerfoerde dans l'Évêché de Brème, et plusieurs terres dans l'île de Rugen. La plupart de ces conquêtes convenaient à la Suède et lui sont restées. Trondhjem, qui lui avait échappé, lui est revenu, un siècle et demi plus tard.
Au moment de signer ce fatal traité, le Grand Maître Gersdorf émit, comme autrefois Néron adolescent, le regpet de savoir écrire. Il aurait dû plutôt se reprocher cette fatale imprévoyance, qui l'avait poussé à armer son maître contre un roi de génie, et dans un moment d'anarchie où le Dmemark, privé de soldats, bien loin de pouvoir attaquer, était même incapable de se défendre.
Charles-Gustave, allant prendre possession de ses nouvelles provinces, se rendit à Elseneur. Frédéric 111, assez magnanime pour oublier le passé, accourut à sa
DE CORSOER A COPENHAGUE. 59
rencontre et l'invita à se rendre au palais de Friderics* borg. Les officiers suédois, craignant un piége^ firent tous leurs efforts pour dissuader leur chef d'aller se mettre à la merci d'un rival qu'il avait traité avec tant (le rigueur. Charles Gustave, inaccessible à la crainte, donna toutes ses instructions en cas d'une trahison, et partit pour se rendre chez son hôte. Il y passa trois jours, qui fureût consacrés aux plaisirs plutôt qu'aux affaires. La reine Sophie- Amélie déploya sans profit, auprès du conquérant, tous les charmes de son esprit et de sa beauté. Les Suédois remarquèrent que les Danois n'avaient pas cet air humble et réservé qui aurait été tout au moins convenable après des pertes aussi cruelles et d'aussi dures humiliations, qu'ils étaient au regret d'avoir subi le traité de Roeskilde^ et menaçaient de le déchii-er à la première occasion. Charles-Gustave, de son'côté, recevant d'imprudentes confidences sur l'état de détresse où l'ennemi était tombé, se reprochait sa magnanimité ou sa maladresse, et formait, sous le toit même de son hôte, le plan d'une nouvelle campa* gne pour obtenir « cette belle fiancée, qui méritait » bien davantage, depuis qu'il la connaissait, « le sacrifice d'une danse sanglante. »
Le traité de Roeskilde avait été swgné. Mais son exécution pouvait à chaque instant fournir à la partie mécontente un prétexte, un sujet de rupture. Aussi l'année ne s'était pas même écoulée que le Seeland était envahi de nouveau par les Suédois et le siège mis devant Copenhague. Charles-Gustave, assuré cette fois du succès, ne cachait plus son projet ^de joindre toate la monarchie danoise à la Suède, de raser Copenhague, de ne laisser, à la place ou fut cette brillante cité,
comme au moyen âge du temps d'Absalon, qu'un fort pour' protéger la côte, et de transporter à Malmôe ou à Landscrona la capitale du futur empire des Goths, qu'il avait l'ambition de fonder dans le Nord. Mais Charles-Gustave n'était plus le même. La nature ne perd jamais ses droits. Quelque intrépide que soit son courage, quelque vaste que soit son génie, un homme n'est jamais qu'un homme, et Charles-Gustave ne l'apprit que trop à ses dépens. Dans les fatigues, dans les souffrances de cette terrible et glorieuse campagne de 1658, il avait pris le germe de la fatale maladie qui minait déjà lentement son corps robuste. Sa faiblesse physique influait sur son moral. Il avait moins de fermeté dans ses décisions, surtout moins de hardiesse et moins de promptitude à les exécuter. Au lieu de tenter, dès son arrivée, un coup de main sur Copenhague effarée et point préparée à la défense, il essaya de corrompre les ministres de Frédéric III. C'est après avoir vu l'impossibilité de faire de nouveaux Uhlfeld qu'il attaqua Copenhague ; il l'investit et commença un siège régulier, laissant aux puissances alarmées de son ambition le temps de se consulter et de s'entendre pour aller au secours d'une monarchie utile à l'équilibre européen. Autant l'intrépide Charles-Gustave montrait d'irrésolution, autant l'indolent Frédéric déployait de fermeté. A des ministres timorés qui conseillaient la retraite de la cour en Norvège, il avait fait connaître sa résolution irrévocable de défendre Copenhague jusqu'au bout, de la sauver ou de périr sous ses décombres avec sa femme et ses errants. A toute heure du jour et de la nuit, il était sur les remparts, toujours à l'endroit le plus menacé, mêlé aux milices bourgeoises, prenant
DE GORSOER A COPENHAGUE. ' 61
tour à tour le mousquet ou la pioche, précédé ou suivi de sa charmante compagne, qui, vêtue en amazone, employait les charmes de son visage et les ressources de son esprit à entretenir l'enthousiasme d'une population embrasée de l'amour de la patrie. Aux applaudissements de tout un peuple, il avait fait proposer, par un héraut d'armes , à Charles -Gustave de vider leurs différends dans un combat singulier qui aurait lieu, à la manière antique, aux pieds des remparts. Charles- Gustave, tout chevaleresque qu'il était, n'avait répondu à ce cartel qu'en pressant les travaux du siège et en dirigeant lui-même un assaut prématuré.
Cependant les deux monarques ne devaient pas tarder à se trouver en face, les armes à la maip* Charles- Gustave, accompagné de quelques officiers, était sans méfiance occupé à tirer des plans dans l'île d'Amager, lorsqu'un prisonnier qui leur servait de guide, nommé Vanderverk, ayant pu, dans les ténèbres, s'échapper sans que l'on s'en aperçût, alla prévenir Frédéric III, qui, n'écoutant que son bouillant courage, sans s'informer s'il n'était pas attiré par un traître dans un piège, se mit, d'après l'expression du chevalier Terlon, à la tête d'un gros de noblesse, où se trouvaient Ahlfeld, Guldenlô et toutes les sommités danoises, et se précipita à la rencontre de son terrible adversaire. Celui-ci était auprès du village d'Hollànderbye. Toute fuite était impossible D'ailleurs il ne voulait pas éviter le combat. On en vint aux mains avec un acharnement incroyable. Cette échauffourée, où mille hommes à peine prirent part, avait, grâce à la qualité des combattants, l'importance de ces grandes batailles d'où dépend le sort d'un empire. En effet, que Frédéric et les siens
ù2 • Dl DAxNEMAUK.
fussent tués ou pris, c'en était fait du DanemarJc ; si c était Charles-Gustave , le Danemark délivré rentrait dans ses anciennes limites, et la Suède était menacée de terrible représailles.
Les Suédois, surpris, ne purent résister longtemps à l'impétuosité des Danois. Charles-Gustave, repoussé de poste en poste par Frédéric lui-même, fut obligé de traverser toute l'île, d'HoUànderbye à Dragô. 11 fallut même toute son énergie, toute son intrépidité pour empêcher cette retraite précipitée de se changer en déroute. Charles-Gustave, poursuivi le pistolet au poing par Vanderverk , ne dut son salut qu'au dévouement d'un officier, nommé Leyonhjelm, A Dragô, il n'eut que le temps de se jeter dans une chaloupe et de s'enfuir en Scanie. Pendant le trajet, opéré avec une grande précipitation et troublé par les plus sinistres appréhensions, la barque qui portait le roi chavira, et ce ne fut qu'à grand' peine qu'on parvint à le retirer vivant de la mer.
Ce succès et les secours que les Hollandais, après avoir forcé le Sund, 29 octobre 1658, avaient apportés dans le port même de Copenhague, ranimèrent Tespoir des assiégés et donnèrent à leur intrépidité un caractère de permanence bien nécessaire , après tant de défaillances, pour les relever dans l'esprit de l'Europe.
Charles-Gustave, au contraire, revenu de ses illusions, voyait les ressources immenses dont peut disposer un peuple qui a fait à son roi et à sa patrie le sacrifice de sa fortune, de ses affections et de sa vie. Le succès seul pouvait justifier et faire pardonner une entreprise faite contre la foi jurée et au mépris du droit des gens. Un échec en accroîtrait la honte, et, venant d'un ennemi
DE CURSOEU A COPENHAGUE. 63
qu'il avait affecté de représenter sans force et sans courage, il ternirait tous les lauriers qu'il avait cueillis jusqu'à ce jour. Aussi rame altière et superbe de Charles-Gustave avait-elle été cruellement affectée de ces revers. Le chagrin lui avait fait perdre Tappétit et le sommeil ; il était devenu inquiet, rêveur, soUtaire, taciturne. Son activité avait diminué et sa ténacité s'était accrue. 11 ne voulait entendre aucun conseil, pas même ceux de la France, c'est-à-dire de son dernier allié.
Cependant le siège traînait en longueur. L'arrivée d'une escadre anglaise, sous la conduite de lord Montagu, ne changea rien à la situation, parce qu'elle venait plutôt épier et contrecarrer les Hollandais qu'aiderefficacement les Suédois. L'hiver, comme presque toujours dans ces climats, était très -rigoureux. Les assiégeants en souffraient beaucoup, mais moins que les Suédois, exposés à toutes les intempéries. Charles-Gustave affrontait et supportait avec une constance admirable les dangers et les maux qu'il avait provoqués ; ils n'en étaient pas moins funestes à sa santé déjà compromise. On était en février (16o9) et depuis six mois devant Copenhague. Pendant qu'on s y morfondait, Sternschild, cédant devant un soulèvement national, était obligé d'abandonner la province de Trondhjem. Un sort plus cruel était réservé au gouverneur de l'île de Bornholm, qui tomba victime dune conspiration ourdie par un bourgeois de Rônne, nommé Jens Kofold, exé^ cutée par lui avec autant de sang-froid que de courage, et dont il nous a laissé une relation très-remarquable. Comme le théâtre de ses exploits n'était qu'un misérable rocher perdu dans la Baltique, et les compatriotes
qu'il délivrait du joug de 1 étranger d'humbles pêcheurs, son nom est resté inconnu ; si ce fait s'était passé aux temps antiques^ dans une des îles du Péloponèse, cet homme intrépide aurait partagé la gloire d'Harmodius et d'Aristogiton.
L'armée de siège avait été amoindrie par le feu. des assiégés et surtout par les rigueurs de l'hiver. Les Danois n'avaient pas pu, à coups de canon, empêcher la glace de se former dans les fossés des remparts. Charles- Gustave, dont un froid rigoureux avait déjà si bien secondé les projets, résolut de profiter de cettei favorable circonstance. Après deux tentatives avortées le 8 et le 9 février, il fit donner le 1 1 un assaut géuéraU déployant dans ce suprême effort toutes les forces dont il pouvait disposer. Ce fut en vain que les Suédois firent des prodiges de valeur ; moins nombreux que les assiégés, ils devaient être et furent repoussés de partout. Quelques hommes du régiment de Fersen parvinrent cependant à attacher leurs échelles aux créneaux. Quatre d'entre eux atteignirent même les remparts ; mais, n'étant pas suivis de leurs compagnons, ils furent pris, égorgés et rejetés au delà des murs, n'ayant trouvé que la mort pour récompense de leur intrépidité.
Le jour qui se leva éclaira un spectacle bien douloureux pour lorgueil, je ne dirai pas pour la sensibilité du roi de Suède. La terre était partout jonchée de ses soldats, de ses meilleurs. Les Danois, triomphants au contraire, s'agitaient sur leurs remparts, remplissant l'air de hourras, dansant, au son des cloches, des rondes autour des feux de joie, poussant l'audace jusqu'à venir dépouiller, sous l'œil même des Suédois, les cadavres
DE CORSOER A COPENHAGUE. 65
qu'ils avaient faits. Les églises furent insuffisantes à contenir la foule accourue pour remercier Dieu dn succès des armes danoises. Frédéric III, considérant le siège levé de fait après de tels exploits, ordonna qu'à Tavenir, pour rappeler ce mémorable événement, le 12 février serait un jour de prières publiques et de fête nationale.
Frédéric 111 avait raison. La guerre était finie. 11 avait sauvé le Danemark. La France, l'Angleterre et la Hollande, par le concert de La Haye (24 mai 1 659j, avaient résolu de rétablir la paix dans le Nord, et d'imposer leurs décisions aux récalcitrants, serait-ce par la force des armes. Charles-Gustave avait beau se roidir dans son oi^ueiL' sa position était très-précaire. Les nombreux ennemis que son amour effréné de la guerre lui avait suscités de toutes parts, courbés devant ses armes victorieuses, s'étaient tous relevés à l'heure des revers, et l'attaquaient sur tous les points avec une entente admirable.
Les Impériaux, joints aux Polonais et aux Prussiens, s'efforçaient de chasser les Suédois du Holstein. Les Russes cherchaient à pénétrer en Finlande ; les Polonais assiégeaient Revel, en Livonie; enfin la Poméranie était menacée. Pour continuer le siège avec quelque espoir de succès, il fallait recruter l'armée de Seeland, et, pour cela, dégarnir un point de la monarchie. Or tous étaient menacés; que dis-je? tous étaient atta* qués.
Cependant, pour faire exécuter le traité de La Haye, une flotte anglaise , conduite par lord Montagu, vint joindre les Hollandais dans le Sund. Charles-Gustave répondit dans une conférence , où l'ambassadeur de
DimiiiiK. 5
6a DU DANEMARK.
France, qui connaissait le caractère irascible et superbe do roi, évita de paraître, qu'il ne subtrait jamais a l'ascendant que deux républiques voulaient prendre jM sur des tètes couronnées. » Il reprocha aussi aux signataires du concert de La Haye de lui envoyer des ambassadeurs « dont les noains étai^nt encore fumantes du « sang de leur roi (1). »
Cependant toutes ces colères , toutes ces diatribes ne remédiaient à rien ; et, malgré les décisions des grandes puissances, les hostilités n'avaient pas été suspendues. Charles^Gustave était dans l'île de Falster , se livrant avec la reine , le chevalier Terlon et une partie de la Cour, aux plaisirs de la chasse ^ lorsqu'il apprit qa^ Vîïe de Fionie avait été envahie par les Hollandais, les Impériaux et les Danois commandés par Shack et païf Ahlfeld. L'armée suédoise courait de gi'ands dangers t quoique nombreuse et aguerrie^ elle était menacée d'être écrasée par tant d'ennemis divers. Charles-Gustave se rendit à Corsôer ; il était indécis si , malgré Tescadre hollandaise qui couvrait le grand Belt, il ne tenterait pas de traverser le détroit, lorsque le bruit du canon, apporté par la brise de mer, vint lui apprendre quç l'action était engagée (14 novembre 1659 j. Le lendemain matin, après une nuit passée dans les plus cruelles appréhensions, il vit venir à lui, dans une barque de pêchjeur et sous des vêtements d'emprunt, le général Sten* bock et le comte palatin de Sultzbach* C'étaient les derniers débris de cette brillante et nombreuse armée qui avait conquis et qui gardait la Fionie.
. Ces revers irritaient, mais n'abattaient pas l'âme
(1) Allasion à la mort de Charles I", ' :
DE CORSOER Â COPENHAGUE. <^7
altièreet indomptable de Cbarles-Gustave. Les Anglais» désespérant de le rafiiener à des setitiments pacifiques^ avaient donné l'ordre à lord Montagn de se joindre à Ruyter pour l'accabler. Ce triste rôle déplut au noble amiral, qui, prétextant le besoin dé se ravitailler, re« tourna brufiquement à Londres. D'ailleurs, il avait envie d'aller prendre pai't aux grands événements qui s'accomplissaient dans sa patrie (1). Les froids étaient revenus ; l'hiver avait reparu , sombre et rigoureux. Il était évident pour les moins clairvoyants que l'expédi-i tion était mûanquée. Le bon sens, Thumanité, conseillaient à Charles-Gustave de lever le siège de Copénhar gué. Par malbeui^ son orgueillui ordonnait le contraire, et les princes Les ^lus grands savent rai^ement se soust traire au jôug de ce tyran qu'ils se sont imposé eux^ mêmes.
. Cependant Cbarles-Gustaye était tout à £ait au bout de ses forcés; il avait besoin de repos. Il passa éù Scanie et de là à Gôteborg (Gothemboui^) où les Ëtata du royaume avaient été convoqués. Une fièvre qui régnait dans la ville s'enipara de lui et eut l^aucoùp da prise sûr ce- corps naturellement robuste, mais épuisé par les Tatîgues, par les privations, par tes préoccupai tionsétles chagrins.. A son affaiUissement extrême il sentit que sa fin était prochaine ; il se prépara dès lors à la mort, qu'il avait affrontée trop souvent pour la re-^ douter, avec cette placidité, cette grandeur d'âme, cette élévation de sentiments qui , dans lesmoments solennels: de sa vie, ne l'avait jamais abandonné. Il se fit retire spn testament, se repentit, comme plus tard Louis XIV,
(t) La restauration des Stuarts,
d^avoir trop aimé la guerre, recommanda à ses ministres une politique de paix, nomma tutrice du roi mineur et régente du royaume la reine Hedwige-Éléonore , et désigna les grands personnages qui devaient l'aider à porter ce lourd fardeau (1). Après ces soins donnés aux choses de ce monde , il ne s'occupa plus que du salut de son ftme. Pieux et résigné, il rendit le dernier soupir^ le 13 février 1660, dans les bras du maréchal Oxenstjema et du comte Nils Brafae , pendant qu'il implorait la miséricorde de Dieu.
Telle fut la fin de Charles-Gustave. Né le 24 novembre 1622, il n'a vécu que trente-sept ans et trois mois. Monté sur le trône le 6 juin 1654, il n'a régné que cinq ans et huit mois. Et cependant que de prodiges accomplis dans cette courte période de temps ! Charles-Gustave, comme tous les grands hommes qui ont eu sur leur siècle une grande influence, abaissant les uns, élevant les autres , redouté de tous, a été jugé diversement et toujours avec passion. Les Danois et les Polonais le comparent encore à Charles XII, lui reconnaissant la même valeur héroïque, le même mépris de la mort et de toutes les jouissances de la vie, mais aussi la même opiniâtreté, le même orgueil, la même humeur inquiète, tracassière et batailleuse, qui le poussait dans toutes les aventures, sans réflexion et sans but, pour le seul plaisir de faire la guerre. Ils prétendent qu'il aurait causé à la patrie les mêmes désastres, si le Ciel, plus soigneux de sa renommée et surtout du repos de l'Europe, ne l'avait retiré de ce monde à la fleur de son âge
(1) Son frère Jean-Adolphe, comte palatin, Lieutenant Général du royaume, le Grand Ânûrai comte Wrangel, le Grand Chancelier comte Magnus-Gabriel de la Gardie, et le Grand Trésorier comte Fleming.
DE CORSQER A COPENHAGUE. 69
et au début de son règne. Les Suédois, au contraire^ retrouvent en lui toutes les qualités du grand Gustave- Adolphe, et sont convaincus que, s'il avait vécu, il aurait terminé la grande œuvre, ébauchée par le héros de la guerre de Trente ans.
Les uns et les autres sont dans Terreur. Quoique Charles-Gustave dépasse Charles XII de cent coudées , il n'est pas au niveau de Gustave-Adolphe. Il fut néan^ moms après lui le plus grand homme de guerre du dixseptième siècle. Il avait toutes les qualités qui font les grands rois et surtout les bons rois. La Suède, dont la paix de Westphalie venait de faire une puissance de premier ordre, pleine de sève, enthousiaste , ayant le pressentiment d'une haute destinée, était en train de progresser. Nul doute que, dirigée par un homme de la trempe de Charles-Gustave, elle ne fût devenue le noyau d'un grand empire du Nord, indi8p3nsable à l'équilibre européen, depuis que la France et l'Espagne dans le Midi, et T Au triche dans l'Est, accrues démesurément pendant le moyen âge, avaient, au dix-septième siècle, dévoilé l'immensité de leur puissance.
Charles XI, digne héritier de ces illustres personnages, fut plus occupé à abaisser les grands seigneurs suédois que les puissances rivales, à établir à l'intérieur le pouvoir absolu qu'à étendre au dehors l'influenrce de la patrie. Néanmoins, pendant son long règne, la Suède conserva sur l'Europe le prestige dont deux rois de génie l'avaient entourée. Mais, sous Charles XII, arriva l'heure de la décadence ; elle fut rapide, effrayante, irrémédiable. Un barbare de . bon sens, profitant des folies de ce héros manqué, termina au profil de la Russie l'œuvre qu'une mort prématurée n'avait permis à
^ustave-Âdolphe et à Charles-Gustave que d'ébaucher. - Les Suédois avaient été chassés des îles ; Troudhjem avait été repris. Qu'importe? Mieux valaient pour lé Danemark les désastres de 1658 que ces éclatants succès qu'on allait payer au prix de toutes les libertés.
Mais nous voilà bien loin ducjiemin de fer de Corsôer; hâtons-nous d'y revenir; nulle part nous ne ferons une route qui présente plus d'intérêt, qui offre plus de charme à un touriste. L'ile de Seeland est la perle de l'archipel danois. Je l'ai traversée au moment de la moisr son, et je puis dire que je n'ai vu nulle part des épis plus pressés^ plus hauts et plus chargés de grains. Les prai^ ries y sont superbes et les forêts incomparables. Rien n'est plus curieux à visiter qu'une ferme seelandaise. La propreté, l'ordre, l'élégance, y régnent en même temps, Nulle part, si ce n'est dans les environs de La Haye, dans le pays deVaud, dans la Saxe Royale et dans queU ques districts du sud de l'Angleterre , je n^i trouvé chez le paysan autant de bien-être matériel et une aussi grande culture d'esprit. Si je devenais jamais ermite ou misanthrope, c'est dans un de ces cottages que je voudrais me retirer.
La première station est à Slagelse, charmante petite ville, qui possède une église du onzième siècle. A ses portes, dans la forêt d'Antvorskov, s'élevait la fameuse abbaye de ce nom, fondée en 1177 par Waldemar P. Un des moines, nommé André, que l'Église a canonisé, et qui est encore le patron de la ville, y a joui, jusqu'au seizième siècle, d'une grande réputation de sainteté. On prétendait que, lorsqu'il disait sa prière en plein air, il suspendait, sans plus de façon, son chapeau et son manteau aux rayons du soleil ; la chronique dit aussi
DE CORSOER A COPENHAGUE. 71
qu'un jour, Waldemar lui ayant promis, par dérision, de lui donner toutes les terres qu'il pourrait parcourir, monté sur un poulain d'un an, notre saint homme avait enjambé un ânon nouveau-né, qui, au lieu d'être écrasé sous le poids, avait été doué tout à coup d'une agilité et d'une force surnaturelles, si bien que Tîle entière serait devenue la propriété du couvent, si les courtisans effarés n'étaient venus trouver le roi jusque dans le bain et ne l'avaient supplié de rétracter sa promesse. Les habitants de Slagelse, devenus luthériens, répètent avec plaisir cette anecdote, qui témoigne beaucoup plus de la piété de saint André que de son désintéressement. Ils croient prouver par là que les moines du moyen âge, même les plus vertueux, n'hésitaient pas à dépouiller tout un pays pour enrichir leur couvent. A côté de l'abbaye d'Antvorskov, se trouvait le couvent de Sorôe qui est aujourd'hui une académie célèbre, et que je visiterai avec détail, quand je viendrai revoir la cathédrale de Roeskilde dont je n'ai pu, de mon wagon, apercevoir que le clocher.
Enfin, après quatre ou cinq heures de marche, nous arrivons dans une gare vaste et élégante. Nous sommes à Copenhague (Kjôbenhavn), dans la cs^itale du Danemark.