‹ Du Danemark: impressions de voyage, aperçus historiques et considérationsChapitre 6 sur 42 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

liieux de réunion et Bibliothèque».

Une affinité instinctive réunit dans les mêmes quartiers d'une ville les personnes qui exercent la même profession, suivent les mêmes penchants, sont de la même caste. La noblesse autrefois, et aujourd'hui les classes riches, occupent la partie est de la ville depuis la rue de la Princesse -Royale jusqu'à TAmalienborg. Les marchands et les petits rentiers se sont groupés au centre, aux environs de l'Ostergade, de Storekiobmagergade et d'Hoibroplads. Le monde savant vit au nord-ouest, ramassé autour de l'Université. Les matelots ont aussi leur quartier autour de la place de Groenland, ils sont logés aux frais de l'État, dans de petites maisons uniformes et destinées à ne recevoir qu'une famille. Le sang y est, dit-on, plus pur qu'ailleurs ; c'est de là que sortent les plus belles filles de la capitale. Des rois même n'ont pas dédaigné d'aller y prendre une maîtresse.

Le bien-être matériel porte au contentement et n'influe pas moins sur le moral que sur le corps. Le Danois, qui jouit d'une aisance inconnue à la plupart des peu-

pies, est d'humeur enjouée et joviale. Quoique froid et réfléchi, il est passionné pour le plaisir; quoique calme et lent à se mouvoir, il aime la danse à la folie. Il a la sotte prétention de vouloir que l'hiver soit la saison des amusements. 11 vante la beauté de ses paysages, lors* que ses lacs et ses champs ne sont plus qu'une mer de glace, et que les branches de ses pins, ployées sous le givre et la neige, tombent jusqu'à terre, dessinant les plus bizarres et les plus charmantes arabesques. Il parle avec enthousiasme de ses chasses, de ses courses en traîneaux, de ses promenades en patins. Cependant l'entrain avec lequel le peuple entier célèbre par la plantation des mais le retour du printemps , et se précipite, dès que les boues ont été séchées par le soleil, au milieu de cette belle nature, dont l'accès lui a été interdit si longtemps, prouve mieux que tous les discours avec quelle satisfaction on accueille le départ de cet hôte importun. Oui, quoi que l'on veuille dire, la saiéon du plaisir en Scandinavie n'arrive que lorsque les frima ts ont dispatu, que, sous les rayons de ce soleil qui éclaire si poétiquement son beau ciel gris, les champs se sont couverts de gazon, et que les arbres ont revêtu ce feuillage épais et vert noir qui témoigne si bien de la fécondité de la terre, et présente à l'œil du touriste les points de vue les plus ravissants.

Les environs de Copenhague sont enchanteurs. Ils sont couverts de guinguettes, de cafés chantants et de jardins publics. Le soir venu, et surtout les affaires terminées, la population entière se précipite à ces lieux de délices. Femmes, enfants, vieillards, tout s'y, rend ; il ne reste en ville que ce qui est aveugle ou perclus. Les ouvriers eux-mêmes sont pris de cette rage

d'émigration. 11 en résulte que ces lieux de réunion pullulent autour de la \ille, et qu'on en trouve pour toutes les classes et pour toutes les bourses. Le plus beau, le mieux fréquenté, le plus ancien du reste de ces jardins publics , est celui de Tivoli. Il est situé à Westerbro et baigné par les eaux des fossés des remparts. Un petit coin de terre, isolé au milieu de cette eau stagnante , s'appelle l'île de Sainte-Hélène. Le pont qui y conduit est le pont de Waterloo. Le parc est admirablement dessiné, et si large que quinze mille personnes se sont trouvées réunies dans ses allées, sans qu'il en soit résulté du désordre , ni même de la cohue. Le prix d'entrée est modique, un marc huit skiUings, ce qui vaut une quinzaine de sous de France. Par abonnement, il est encore réduit de moitié. Pour cette modeste somme on est gorgé de plaisirs de toutes sortes. Le principal attrait* est dans l'orchestre, établi dans la grande salle, composé des meilleurs exécutants de la ville, et dirigé par Lumby, qu'on appelle le Strauss du Nord , compositeur charmant que le roi a chargé des concerts et des bals de la cour, et qu'il a décoré de l'ordre du Danebrog. A côté se trouve une salle de spectacle où une troupe d'élite joue très-remarquablement le vaudeville et la comédie. Les intermèdes sont égayés par un corps de ballet nombreux et habile. Dans tous les coins se trouvent des cafés chantants. Je suis entré dans le plus élégant, et j'ai été témoin d'une scène qui prouve combien l'instruction de ce peuple est étendue et variée. Une jeune fille de Hambourg a chanté une chansonnette flui a fort égayé l'assemblée. Elle contrefaisait un Anglais qui aime une jeune Allemande et qui le lui dit dans son baragouin. Après l'Hambourgeoise, une Française,

qui avait dû quitter sa patrie au berceau, grosse, vieille , parlant Dieu sait comme, a dit la romance de Falstaff dans le Songe d'une nuit d'été. Après la chanson allemande et la chanson française est venu le chant suédois. Trois femmes, revêtues du célèbre costume des mousquetaires de Charles XII , habit bleu à parements et à basques retroussées , chapeau à trois cornes , culottes de peau jaune et grandes bottes à revers, sont venues débiter une chanson bachique qui a eu le plus grand succès. Le public était choisi, il est vrai, mais pris surtout dans la classe moyenne. Je suis néanmoins convaincu que tout le monde a compris le sens des chansons que les artistes venaient de dire dans trois langues étrangères. Ajoutez à ces concerts une salle de bal très-belle , mais ouverte rarement et à un public d'élite , un théâtre de Bouffes, avec une Colombine ravissante et un Pierrot délicieux, de véritables montagnes russes, des orchestres à instruments de cuivre et jouant en plein air, des boutiques charmantes, et de jolies fleuristes : et vous aurez une idée de ces jardins de plaisance si communs dans tout le Nord, mais nulle part aussi beaux qu'à Copenhague. A Paris, le pré Catelan a été fait sur leur modèle. Il n'a pas réussi, parce qu'il était mal situé et trop cher. Ces établissements ne peuvent prospérer qu'en étant peu éloignés et à portée de toutes les bourses.

La prospérité de Tivoli a fait naître l'Alhambra. Ce jardin est situé au milieu de la magnifique allée de Fridericsberg. Devant laporle, le jour où j'y suis allé, j'ai vu, en guise de factionnaire , un gamin costumé en zouave, se promenant de long en large, portant sur l'épaule un fusil de bois et de fer-blanc, rasé au front, et

barbouillé de deux superbes moustaches faites avec un bouchon. C'était au moment où l'Europe accusait la France de prêter, dans un but d'ambition , un appui secret et d'autant plus dangereux à Garibaldi. Les Danois, en leur qualité de peuple protestant et libéral, avaient applaudi au succès de nos armes en Italie, et voyaient avec une grande joie la révolution qui devait détruire la papauté et affranchir Tltalie. Je ne jurerais pas cependant que dans ce gamin ainsi accoutré il n'y eût une pointe d'ironie contre le costume excentrique et tant soit peu ridicule de nos héros.

Le parc de l'Alhambra est aussi beau, aussi grand, aussi bien soigné que celui de Tivoli. Il est moins heureusement situé. Mais les bâtiments, construits dans le style moresque, sont plus vastes et plus élégants. Il y a une salle de spectacle qui serait partout remarquée ; elle est bâtie en bois, avec des croisées en ogives, des pilastres sculptés et des corniches ciselées, peintes en couleurs voyantes et rayées. Tous les plaisirs de Tivoli seretrouvent à l'Alhambra, qui n'a rien négligé pour lui enlever son public d'élite. Mais toutes ces manœuvres n'ont abouti à aucun résultat. Les gens comme il faut sont restés fidèles à Tivoli. Ils ne vont à l'Alhambra que par hasard , quand une grande fête vient éveiller leur curiosité.

Au second rang se trouve le parc de Charlottenlund. Il appartient à l'État; il est situé au bord de la mer; on y arrive par une route charmante, toute bordée de déUcieux cottages, s'élevant au milieu d'un parterre de fleurs. J'y suis allé avec une famille américaine. C'était un dimanche. Le peuple s'y était rendu en masse. Mais, dans ce pays, il n'est point embarrassant; il. est mo-

deste, discret, réservé; il joue aux boulea, danse, boit ou écoute chanter avec méthode, sans emportement et sans tumulte. C'est en de pareils lieux que j'ai admiré ses solides qualités. Le parc est vaste, bien dessiné, mais mal tenu. Les arbres y sont admirables, comme dans tout le Seeland.

Ces jar(Jins n'ouvrent leurs portes qu'à huit heures, et l'on n'en sort qu'à minuit. Quelle que soit la longueur des nuits d'été en Scandinavie , la moitié de la fête a lieu, dans les ténèbres , ou plutôt l'on passe de salons éclatants de lumière et où les sens sont surexcités dans de sombres bosquets dont le mystère pousse à l'audace. Cette émigration à peu près quotidienne de toute une population à pareille heure et en pareils lieux aurait, dans les pays du midi, en Italie, en Espagne ou en France, des conséquences désastreuses. En Danemark, où l'on est plus calme , plus froid et dès lors plus réfléchi, elle produit cependant de graves abus. C'est à cette coutume et surtout aux massifs d'arbres, sombres, mystérieux, impénétrables, qui ornent tous les chemins, toutes les avenues, toutes les promenades de Copenhague, que j'attribue, je ne dis pas la corruption, ce serait trop sévère, mais la légèreté de mœurs des jeunes filles danoises. Elles sont trop facilement soustraites à tous les regards, même aux leurs, et Dieu sait comme, en Scandinavie, l'obscurité excite les sens et calme la pudeur. C'est en vain que les lois , protectrices de la faiblesse des femmes, autorisent la recherche de la paternité, et exposent les séducteurs aux plus pénibles désagréments : la morale n'y gagne rien. Le scandale qui en résulte ne fait au contraire que pervertir le sexe que la loi voudrait protéger. Mous sommes plus sages en

France. Nous ne permettons pas qu'une fille, livrée au libertinage, désigne pour le père de son enfant un homme riche qui se sera oublié avec elle, et trouve dans Tindemnité qui lui sera accordée une récompense et même une excitation à la débauche. Si nous entourons nos jeunes filles de précautions excessives, ce n'est pas, comme on le croit à l'étranger, que nous ayons peu de confiance dans leur vertu ; c'est que nous connaissons la légèreté , l'inexpérience de la jeunesse, et que nous savons que, même chez les meilleures natures, une première faute en entraîne d'autres bien souvent, et que, dans tous les cas, elle est irréparable. Cet excès de méfiance vaut mieux que l'excès contraire , et il s'agit de faire un voyage dans le Nord pour être convaincu qu'il n'est point sage qu'une jeune fille aille, comme à Londres, comme à Hambourg, comme à Copenhague, parcourir, toute seule et à toute heure, les rues d'une grande ville, ni qu'elle assiste, sans sa mère, à des réunions où l'on danse et où l'on prend le thé.

La race a dégénéré en Danemark, mais plus encore chez les femmes que chez les hommes. On rencontre parfois, au bord de la mer, des pêcheurs aux formes athlétiques qui rappellent ces Wikingas qui furent si longtemps la terreur de la chrétienté. Mais les femmes ne sont ni plus ni grandes , ni plus fortes que dans le nord de la France. Elles n*ont conservé ni la beauté des Suédoises , ni la vigueur des Norvégiennes.

On ne saurait croire l'importance du costume pour la beauté d'un peuple. A Arles, à Berne, où le costume national est délicieux, toutes les femmes, même les laides, semblent jolies de loin. Il en est de même à Stockholm. Cette mantille noire que les pigas (jeunes

filles du peuple) mettent avec tant de coquetterie autour de leur figure , qui encadre si bien leurs blonds cheveux, et fait ressortir si admirablement l'éclat de leur teint, donne à toutes du charme, sinon de la beauté. Par malheur, à Copenhague, l'horrible châle tartan venu de Paris, et l'affreux chapeau de paille anglais, ditbibi, ont détrôné toutes les vieilles modes. Il n'y a plus que TAmagerpiga qui soit restée fidèle au costume original de ses aïeules. Les hommes de l'île ont, comme les femmes, conservé les vêtements de leurs pères. L'île d'Amager , comme l'île de Virlande, a été peuplée au seizième siècle, sous Christian II, par des Hollandais, chassés de leur patrie pour cause de religion (I). Cette population est sage, économe, réfléchie , livrée exclusivement à la culture des jardin?. Les jeunes gens, qui quittent leurs faubourgs pour venir en ville, y jouent le même rôle que les Virlandais à Hambourg et les Dalécarliens à Stockholm.

Copenhague, qui depuis un siècle ne s'est pas accrue, est cependant trop grande pour sa population. Le Kongens-Nye-ïorv (nouveau marché du Roi), une des places les plus vastes de l'Europe, est triste , parce qu'elle n'est pas assez animée. Elle est d'ailleurs mal tenue; l'herbe croît entre les pavés; dans certains endroits l'eau y croupit comme dans un marais. Fridericsplads, au contraire, et Amalienborg, la place Vendôme de Co-

(1) Ou plutôt, d'après certains historiens qui, selon moi, sont dans le vrai, par une colonie de jardiniers, attirée de Hollande par Christian II pour cultiver certains légumes, inconnus dans le Nord, et dont la reine Isabelle était trèsfriande. Le fait est que les habitants de cette île avaient des privilèges qui les mettaient en dehors de la classe ordinaire des paysans, et qu'ils figuraient dans les cérémonies publiques à une époque où leurs pareils étaient attachés à la glèbe, et ne comptaient pour rien dans l'État.

penhague, qui sont dans de moindres proportions, seraient admirées dans toutes les capitales.

Copenhague est d'origine récente. Cependant, comme son plus grand développement s'est opéré au seizième siècle, époque admirable pour Tarchitecture , elle n'aurait pas cette plate uniformité, cette régulière et monotone beauté qui fait le désespoir des touristes, sans les incendies qui, dans les deux derniers siècles, Tont périodiquement dévastée. Élégante et propre , elle n'a pas la majesté de Paris, de Londres ou de Pétersbourg. Les sous-sol y sont en usage autant qu'à Hambourg. Les tavernes n'ont de l'attrait pour les buveurs qu'à la condition d'être souterraines. C'est aussi dans les caves que se réfugient les fruitiers, les épiciers et tous les marchands un peu subalternes. I^s grands magasins , destinés à l'orfèvrerie, aux nouveautés, aux objets de luxe, ne sont pas non plus de plain-pied avec la rue, et n'y ont point d'ouverture. La porte d'entrée, où l'on n'arrive qu'après avoir gravi quelques marches d'escalier, donne presque toujours dans un couloir qui divise la maison. Cet arrangement antique, pratiqué du reste en France au siècle dernier, nuit beaucoup à la beauté d'une ville. Une rue ne peut être vraiment élégante qu'à la condition que les magasins soient de niveau avec les trottoirs , et que , séparés des passants par une simple glace, ils paraissent en faire partie.

Les maisons particulières qui sont dignes d'être remarquées y sont fort rares ; en revanche les monuments publics y sont très-nombreux. La Bourse, bâtie par Christian IV, offre un très-beau spécimen de l'architecture du dix-septième siècle. Le clocher est trèsoriginal ; il est très-élevé et formé de queues de lézards

entortillées Tune à l'autre. Les têtes qui sont à la base servent de gargouilles. La Tour Ronde, qui est attenante à l'église de la Trinité, est très-curieuse. Elle a été construite, dit-on, pour servir d'observatoire à Tycho-Brahe, et l'on y conserve avec soin divers instruments qui ont servi aux découvertes de ce grand astronome. Quoiqu'elle ait cent vingt pieds de haut, on arrive au sommet par une pente douce , sans avoir à franchir une seule marche d'escalier. La chronique dit qu'un jour Pierre le Grand y monta sur un char traîné par quatre chevaux, et que, arrivé au sommet et n'ayant pu tourner pour descendre, dans un moment d'humeur et de violence, il précipita dans la rue l'équipage tout entier.

Depuis la réformation, les églises ont perdu tout leur caractère. Elles ne sont cependant pas tristes et nues comme dans les pays calvinistes. Les luthériens tolèrent les images du Christ, de la Vierge et des Apôtres. En Danemark surtout, il y a des sculptures en bois colorié, peu remarquables comme objets d'art, mais d'un effet charmant. L'église de Notre-Dame, qui, depuis la décadence de Roeskilde, est la métropole du royaume, attirerait dans tous les pays l'attention du voyageur. Les statues et les bas-reliefs qui la décorent, chefsd'œuvre admirables de Thorvaldsen, en font une des plus. curieuses qui soient dans le monde.

Les chemins de fer et les bateaux à vapeur qui offnent un aliment incessant à l'esprit d'inquiétude, de curiosité, d'investigation, naturel au cœur de l'homme, les journaux et les fils électriques, qui tiennent toutes les capitales au courant de ce qui se passe dans chacune d'elles, ont fait une grande et même famille des divers peuples de l'Europe. Les idées anglaises, les costumes

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français, ont envahi peu à peu et exclusivement les pays les plus éloignés et ceux qui paraissaient les plus attachés à leurs habitudes et à leurs lois. Un Européen qui désire \oir une société tout à fait différente de celle qu'il quitte est obligé de s'enfoncer dans les déserts de TAsie et de l'Afrique : et qui sait s'il ne trouvera pas là encore des déboires et des désenchantements; s'il ne reverra pas les mœurs et les vêtements de son pays, ridiculisés par les barbares qui auront voulu les adopter ? La Sicile et le Finmark ont jusqu'à ce jour le mieux résisté à celte loi fatale d'assimilation qui fait de tous les peuples un seul troupeau, et ne rend pas seulement uniforme l'extérieur de l'homme, mais encore sa pensée et son caractère.

Quoique les mœurs et les habitudes du Danemark se rapprochent beaucoup des nôtres, il y a cependant quelques différences assez notables, et dont le Parisien, très routinier d'ordmaire , ne s'aperçoit que trop vite. . Pour les repas, les Danois, gros mangeurs, ont conservé les heures du siècle dernier en France. On déjeune à neuf heures assez solidement, on dîne à trois, et l'on soupe à dix, en hiver en sortant du spectacle ou de la veillée, en été en revenant des jardins publics. Quant à la cuisine, elle diffère tellement de la nôtre que je ne puis résister à la tentation de donner le menu du premier dîner que j'ai fait à l'hôtel Royal de Copenhague, le plus fameux de la ville. Le voici, tel que je le trouve dans mes notes:

D'abord, avant tout, sole frite avec des pommes de terre; après le poisson vint un potage printanier avec des quenelles; puis langue de bœuf salée, coupée à tranches fines et servie en même temps que du sau-

mon fumé, des petites saucisses , des choux-fleurs et des haricots verts à la sauce blanche. Les convives mettent fort adroitement sur tous les points de leur assiette une partie de ce qui leur est offert, et puis prennent, à gauche et à droite, ce qui leur plaît, sans faire de mélange. Pour rôti , on donna du poulet qui fut servi avec une sauce destinée à Thumecter , de la salade de concombres et de la confiture de groseilles. Au dessert figura un melon, venu en serre dans le pays, et point mauvais , puis du fromage de Chester et du beurre salé , des fruits ; et enfin le repas fut terminé par des crevettes et des radis. A souper on se met à table comme à dîner, mais, à Texception du premier plat qui est chaud, le reste est 'composé de mets froids, le plus souvent de viandes et de poissons salés. Le matin, on boit du thé en mangeant, et le soir du lait froid; c'est rafraîchissant et parfait au goût. Le vin n'est en général servi que dans l'après-midi.

La base du dîner dont je viens de donner le menu serait la même en France. La différence existe dans la manière dont il est accommodé, servi et mangé. Il en est de même de tout. On joue le Trouvère et Sémiramis à Copenhague , comme à Paris. Seulement on commence à cinq heures et l'on finit à neuf. A mon passage, comme on était en été , le théâtre Royal était fermé; mais le fameux écuyer allemand Renz s'y trouvait avec l'élite de sa troupe. Les exercices équestres sont très-appréciés et très-recherchés en Scandinavie. Renz, qui habite Vienne l'hiver, parcourt le Nord pendant tout l'été. 11 y jouit de la réputation que Franconi avait acquise en France, sous l'empire et pendant la restauration. Le prince Ferdinand, l'oncle du roi et son successeur

au trône, s'y trouvait avec sa femme, son aide de camp et une jeune princesse de Glucksbourg. Ils étaient là, simplement, sans embarras, comme des gentillâtres de Bredgade. 11 y a chez les grands seigneurs et même chez les souverains de ces pays une simplicité d'allures, une bonhomie à laquelle nous sommes bien peu habitués dans nos pays de démocratie, de prétendue égalité , et qui ne nous charment pas moins qu'elles ne nous surprennent.

Ce qui m'a le plus frappé dans mon voyage en Scandinavie, c'est le sentiment de loyauté , de probité qui anime ses populations. Il est merveilleux de voir combien le protestantisme les a assouplies, domptées et moralisées en peu de temps. Les côtes de Seeland et le groupe d'îles de la Baltique, qui forment aujourd'hui le royaume de Danemark, n'étaient que des repaires de bandits. Les habitants , pleins de mépris pour les travaux de la terre, ne se livraient qu'à la pêche et à la piraterie, et dans la vie privée, comme dans la vie publique , ils apportaient la turbulence , la perfidie et la cruauté, propres aux personnes qui exercent ces rudes et mauvais métiers. Les bâtiments qui étaient obligés de traverser les Belt ou le Sund étaient trop heureux de pouvoir, moyennant un tribut, sortir sans crainte de ces dangereux passages. Mais le tribut ne les mettait qu'à l'abri de la rapacité des hommes, et non des caprices des éléments. Dans ces régions voisines du pôle et si fécondes en tempêtes, tout vaisseau qui était jeté par la mer en fureur sur la côte devenait par ce fait la propriété de la peuplade qui l'habitait. Aussi, dès que l'orage grondait et que la mer était agitée, tous les promontoires étaient garnis d'hommes en vedette qui

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suivaient avec anxiété les drames de la mer, et , dès qu'un naufrage avait lieu, allaient avertir les autorités du pays. Celles-ci, l evêque en tête, accouraient auprès du navire échoué , non pas pour secourir des malheureux, mais pour mettre le comble à leur infortune. Tout ce qui avait échappé aux flots irrités devenait la proie des riverains et était partagé entre eux, d'après des règles établies d'avance. La couronne avait, comme il était juste, la plus grosse part, puis venaient celles de l'évêque, des nobles, et enfin des bourgeois et des manants. L'équipage même était la propriété de ces pillards , et ce n'était qu'au moyen d'une rançon que l'on pouvait sortir de leurs mains. Tels sont les préjugés des hommes, que ces procédés barbares, qui choquent tellement aujourd'hui notre sens moral, étaient alors adoptés par toute l'Europe et reconnus presque légitimes. Bien souvent des prisonniers, faits de la sorte, étaient mis en Hberté sous la promesse d'une rançon, et presque toujours ils faisaient parvenir à qui de droit la dette qu'ils avaient contractée, et que son origine n'entachait pas, comme à nos yeux, de nullité. Dans les montagnes du Riff, au Maroc, où les hommes sont restés stationnaires , sous l'influence d'une reUgion qui s'oppose à tout progrès de l'esprit humain, les choses se passent absolument de même encore de nos jours. En Seeland, en Jutland, en Fionie, les marais et les forêts ont disparu, faisant place à de gras pâturages et à de magnifiques champs de blé. Les habitants, qui vivaient isolés dans des masures situées au sommet des monts, sont descendus dans les plaines, se sont groupés par villages, et occupent des fermes spacieuses, entourées de jardins anglais, meublées avec un luxe rustique du meilleur

goût, et offrant à Toeil du voyageur , avec une propreté irréprochable, un aspect d'aisance et del)ien-être que je n'ai trouvé à un aussi haut degré sur aucun point du monde. Cette rare urbanité et cette scrupuleuse loyauté qui sont les vertus dominantes d'une race toujours âpre au gain et pleine de fougue sous un calme apparent, se sont répandues dans toute la Scandinavie. Un vol à main armée est, en Danemark, un fait àpeu près inouï, qui ne se reproduit pas tous les quarts de siècle. Les rues de llopenhague sont aussi sûres de nuit que de jour. Il me souvient, au retour d'excursions faites dans les châteaux voisins de la ville et où je m'étais attardé, de m'être égaré et d'avoir deux fois erré, presque toute la nuit , dans les remparts et dans les terrains vagues qui entourent toute capitale. Eh bien! je n'ai jamais rencontré que des amoureux qui fuyaient le droit chemin, ou des ivrognes qui l'avaient perdu. L'usage des contrevents est sinon inconnu, du moins méprisé de cette honnête population . Je me suis trouvé à deux heures du matin, longeant l'Ostergade; la nuit était éclairée par un de ces clairs de lune inconnus dans nos régions, et si lumineux qu'ils semblent être une prolongation du jour. Des glaces d'une irréprochable propreté séparaient seules du passant les bijoux et les pierreries , mis en montre dans les boutiques d'orfèvrerie. Un diamant aurait suffi à briser cette fragile barrière. J'ai été surpris que les pick-pockets de Londres, si nombreux et si traqués dans leur pays, ne fussent pas venus exploiter cet endroit béni. 11 payait qu'ils ont tenté plusieurs fois l'aventure; mais, se trouvant isolés au milieu de tous ces honnêtes gens, ils ont été tout de suite désignés h l'attention de la police et n'ont pu se soustraire à ses investigations.

En se moralisant, les Scandinaves sont devenus aussi calmes, aussi pacifiques, (Jue leurs ancêtres étaient emportés et querelleurs. Je n'ai pas vu, pendant tout mon séjour, une rixe, un attroupement, une dispute de poissardes ; et cependant, demeurant près du petit marché d'Âmager, j'allais, tous les matins, m'égarer au milieu des tas de légumes, de fruits et de poissons, dont là place était couverte, observant les costumes et les jAy* sionomies des jeunes filles, écoutant les propos et ftls discussions des marchandes et des acbeteuses, épiant leurs gestes, ne laissant rien perdre dé ces petits détails qui dévoilent au voyageur, mieux que de longues études, les habitudes, les mœurs, le caractère de toute une population.

Copenhague est le centre d'un grand mouvement intellectuel. C'est un foyer d'où la lumière, franchissant les étroites limites de la monarchie daiMise, rayonne dans tous les pays limitrophes, en Suède, en Norvège et dans la basse Allemagne. L'Académie des Beaux- Arts, fondée en 1754, reconstituée en 1814, siège au palais de Charlottenborg. Un revenu annuel de soixante mille francs environ lui assure une existence honorable et indépendante. Des nombreux artistes sortis de son sein plusieurs sont arrivés dans leur pays à une grande réputation et justement méritée. Parmi les peintres, je citerai les noms de Lund, Eckersberg, Abildgaar^, Marstrand*. Simonsen , Schleisner, Sœrensen, Skavgaard et Bump. Parmi les statuaires, Thorvaldsen, sans égal à iCopenhague comme à Rome , imprima à son art une direction plus élevée. Le feu sacré qui embrase up homme de génie se communique à tout ce qui l'approche. Wiedevelt, maître de Thorvaldsen, et Freund, son

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élève, guidés, inspirés par lui, ont fait des chefs-d*œùvre. Bissen et Jérichau, sous son inspiration et animés de son souffle, sont parvenus aux dernières limites de leur art.

Une partie des salons de Charlottenboi^ était, pendant mon séjour, consacrée à une exposition de ta- Ueaux de peintres vivants. L'entrée coûtait un marc. L'argent devait être ajouté à celui provenant de la souscription nationale qui avait pour but de réparer les désastres causés par Tincendie de Fridericsborg. Dans ces belles galeries j'ai vu non-seulement les plus beaux spécimens de ce que Tart danois a produit de nos jours, mais le brillant contingent que la Suède, la Norvège et TAUemagne, en bonnes voisines, y avaient apporté.

A part les Norvégiens, qui se plaisent à reproduire les scènes grandioses de leur magnifique nature,* les Danois et les Suédois , insensibles aux beautés moins saisissantes des paysages qui les entourent, vont chercher leurs inspirations sous le ciel de l'Italie et de la Turquie. Comme leurs tableaux sont faits le plus souvent de souvenirs, d'après des dessins ou des esquisses, il en résulte que l'originalité en est presque toujours absente. Aussi les plus fameux, malgré une grande habileté de main, né sont à mes yeux que des imitateurs de Decamps, et, ce qui est pire , de Lapito. Cependant j'ai vu de Roed une vue de la cour intérieure d'une prison à Naples, qui est vraiment admirable. Cette éclatante lumière du midi tombe à flots sur les murs, sur les pavés,' à travers les barreaux, et illumine tout le tableau^ J'ai remarqué aussi un portrait superbe par Gestner. Ceux de Thorvaldsen et du professeur Lund

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par Auguste Schiôlt sont aussi admirablement réussis. Que dirai -je des belles collections d'insectes, d'oîseauxyde reptiles et de poissons, qui décorent le musée d'histoire naturelle? Ma profonde ignorance me rend sur ce point barbare et injuste. J'avoue que j'éprouve très-peu de plaisir et point d'intérêt à voir des animaux empaillés ou conservés dans des bocaux remplis d'eaude-vîe. On pense autrement dans tout le Nord, où les espèces des oiseaux et des poissons varient à Tinfini. 11 est peu de villes en Danemark ou en Norvège qui ne possèdent une collection (je ce genre, plus ou moins remarquable. L'objet le plus précieux est un lingot d'arç;ent, extrait des mines de Kongsberg à l'époque où des trésors immenses, découverts par . un pauvre gardeur de, chèvres, rendaient Christian IV le roi le plus opulent de l'Europe. Ce bloc d'argent, lé plus grand qu'on ait jamais trouvé dans les entrailles de la terre J mesure six pieds de long, deux pieds de large, et a huit pouces d'épaisseur.

Le musée royal mérite aussi notre visite. Dans les objets antiques, j'ai remarqué deux chefs-d'œuvre, un buste de Marc-Antoine et une tète de la belle Hélène. Les armures du moyen âge sont aussi très-belles , de même que certains ornements d église, arrachés des lieux saints pendant le seizième siècle. Parmi les objets d'art d'une date plus récente, j'ai remarqué une tabatière en ivoire, tournée par Pierre le Grande ornée de son portrait, et donnée par lui en présent au roi Frédéric IV.

L'Université de Copenhague a bien une autre importance que son Académie. Fondée en 1478, et reconstituée trois siècles plus tard, elle a cinq chaires de théo-

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logie, cinq de jurisprudence, huit de médecine, et dix-neuf de belles-lettres, occupées par cinquante-deux professeurs. Le nombre des étudiants qui suivent ses cours s*élève, année moyenne, à douze cents, venus tous de la monarchie, parce que les Duchésont leur université allemande établie à Kiel. Ce nombre est très-considérable, relativement à la population ; il est vrai qu'en Danemark l'instruction est répandue dans toutes les classes. On ne trouverait pas peut-être dans toute la monarchie un ^eul individu , doué d'une intelligence ordinaire, qui ne sût écrire oh lire tout au moins.

La langue danoise , très-belle , très-riche , a donné naissance à des écrivains de qui la gloire égalerait celle de Shakspeare et de Corneille, s'ils n'avaient pas vécu chez un peuple trop peu nombreux et trop éloigné pour exercer quelque influence sur le monde. Oehlenschlaeger, un des plus grands poëtes de l'Europe, et Oersted, un de ses plus profonds savants, seraient peutêtre encore inconnus chez nous, si le premier n'avait pas pris la peine de traduire lui -même ses ouvrages en allemand et le second en français.

Autant les peuples étrangers sont avides de connaître tous les produits de notre littérature, autant nous sommes indifférents à leur égard. Des romanciers français de troisième ordre ont l'honneur d'une traduction et certaine popularité à Copenhague, tandis qu'Andersen, le conteur charmant, l'ingénieux et piquant moraliste, l'écrivain populaire dont on retrouve les œuvres à côté de la Bible dans toutes les chaumières, est inconnu et, ce qui est pire, est. dédaigné à Paris. De même en Hollande, j'ai été étonné de la quantité d'ouvrages de théologie, d'histoire, de médecine, de pure imagina-

LIEUX DE BÉUNION ET BIBLIOTHÈQUES. Ii7.

lion, souvent très-remarquables, qui 8'in)primaient à La Haye ou à Amsterdam, et ne franchissaient pas les som*bres lagunes où le sort les avait fait naître. Que de travaux restés presque ignorés qui, publiés à Paris^ auraient valu à leur auteur une réputation européenne ! L'usage, universellement répandu de la langue latine, donnait autrefois à tous les auteurs,, sur quelques points du monde qu'ils fussent, les mêmes chances de succès. La centralisation Uttéraire était aussi inconnue que la centralisation politique. Érasme de Rotterdam, Scaliger d'Agen, Calvin de Genève, Luther de Wittenberg, Tycho Brahe de TUede Hveen, lieux inconnus aujourd'hui, lançaient leurs ouvrages qui s'adressaient à tous les savants de l'Europe, et c'était même au delà de ses limites que s'étendait leur immense renommée. J'ai vu à Hveen les ruines du palais d'Uranienborg, magnifique retraite que Frédéric II avait fait construire, et qui servait de demeure et d'observatoire à l'illustre astronome. Une blessure au nez, qui l'avait défiguré, lui faisait fuir le monde. C'était dans cette sévère solitude qu'il travaillait et enseignait. Sa réputation était si grande que, du fond même de l'Asie, des étudiants, avides d'entendre sa docte et éloquente parole, accouraient à ses côtés sur ce rocher, perdu dans la Baltique, assailli par d'éternelles tempêtes, couvert de neige huit mois de l'année; ils restaient là^ voués entièrement à la science, ne croyant pas, au prix de tous les plaisirs de ce monde, payer trop cher l'avantage de suivre les recherches, et la gloire de participer aux découvertes d'un savant de génie. Quel est l'homme qui exercerait aujourd'hui assez d'ascendant sur ses compatriotes pour obtenir d'eux de pareils sacrifices?

C'est par le langage que les peuples sont en parfaiCe communion. Depuis que les idiomes nationaux perfectionnés ont remplacé le latin, les peuples, malgré la vapeur et Télectricité ^ se connaissent moins qu'à l'époque où les corsaires sur mer et les brigands sur terre rendaient les rapprochements presque impossibles. Aujourd'hui que l'on va en quarante-huit heures de Paris à Copenhague, les savants de ces deux villes sont beaucoup moins au courant de leurs travaux réciproques qu'au seizième siècle, où la même distance n'était franchie qu'au bout de six mois de fatigue ^ après des dépenses énormes et des dangers sans nombre.

Copenhague est un foyer de sciences, le plus lumineux qui existe dans le Nord. Ses bibliothèques sont magnifiques et admirablement tenues. La Bibliothèque royale , fondée par Christian 111^ possède plus de quatre cent mille volumes , les manuscrits sanscrits apportés par Rask de ses voyages en Orient , ceux de Niebuhr, et enfin une masse de manuscrits islandais très-rares et très-précieux pour l'histoire de la Scandinavie. Le bibliothécaire actuel est M. Verlauf, une des gloires du Danemark. Parmi ses prédécesseurs se trouve le nom de Schumacker, devenu plus tard célèbre sous celui de Griffenfeld, et de. qui la rapide élévation et la chute éclatante forment un des épisodes les plus dramatiques de l'histoire de Danemark.

La bibliothèque de TUniversité et celle des frères Classens sont fort remarquables. Mais ce qui contribue bien davantage au développement de Tesprit pubHc, c'est ce goût pour les livres, cet amour de la lecture, qui est répandu dans toutes les classes de la société. Chaque palais a sa bibliothèque; chaque maison a ses

rayons de livres, plus ou moins choisis, mais toujours nombreux. C'est à les lire que Ton consacre une partie de ses loisirs. La culture intellectuelle des habitants de Copenhague frappe Tétranger d'étonnement et d'admiration, et je suis sûr de n'être démenti par personne en donnant à cette charmante ville le titre pompeux d- Athènes du Nord.

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