CHAPITRE IV
Mjf mvtées de Copeabairno*
Qu'il s'agisse d'uDe \ille ou d'un homme, la première impression influe beaucoup sur le jugement qu'on a à porter. Je suis entré dans Copenhague par une belle journée du mois de juillet, le plus beau dans ces régions septentrionales. C'était un dimanche, le soleil étincelait. La belle avenue de Fridericsberg, où mon droski s'engagea tout d'abord, était sillonnée d'une foule d'artisans qui, joyeux et en habits de fête, allaient prendre leur repas sur les gazons du parc ou dans les tavernes qui l'avoisinent. Je me rendais à l'hôtel Royal qui est situé au cœur de la ville, en face du magnifique palais de Christiansborg. Je traversai les plus beaux quartiers, et, trouvant partout sur mes pas de la chaleur, de la lumière, de l'animation, de l'ordre, de la propreté, je proclamai Copenhague une ville char-' mante , et j'enviai le sort de ceux qui l'habitaient. Je voulus même avoir une part de leur bonheur ; je m'habillai à la hâte et j'allai me mêler à la foule des promeneurs qui encombraient l'Ostergade et le Kongens- Nye-Ton. Mais , en Scandinavie, le ciel est aussi chan-
géant que la mer. J'avais fait quatre pas à peine que d'épais nuages obstruèrent le soleil, que la bise se mit à souffler avec violence et à me jeter au visage une pluie fiùe, froide et pressée, dont aucun abri ne pouvait me ga« rantir. Je me réfugiai à la hâte dans le café Suisse; mais il fallait cet accident pour refroidir mon enthousiasme, pour modérer mon lyrisme; il interrompit un beau sonnet où je mettais Copenhague au niveau de Naples et de Séville.
Comme Stockholm, comme Christiania, cette capitale du troisième royaume Scandinave a une origine moderne. Au milieu du douzième siècle, remplacement où elle s'élève aujourd'hui était occupé par quelques cabanes de pêcheurs. L'évêque de Roeskilde, l'ayant acheté du roi Waldemar F', entoura de murs le hameau et y construisit un château-fort. La position était favorable, la campagne superbe, le port excellent. Quelques marchands vinrent établir leurs comptoirs sous l'égide de la forteresse. Ils eurent des imitateurs, si bien qu'en moins de cent ans le hameau , devenu ville , en obtint lès privilèges et les franchises. En 1443, Christophe de Bavière, ayant racheté du chapitre de Roeskilde ses droits seigneuriaux sur Copenhague, y étabUt sa résidence. La Cour l'y suivit. Depuis ce jour, Roeskilde fut peu à peu abandonné au profit de sa vassale, qui devint le siège du gouvernement et la capitale du royaume.
Copenhague est une ville de 150,000 habitants, bien bâtie , percée de rues larges , longues et régulières, décorée de beaux jardins, de vastes places, et trop spacieuse, malgré sa ceinture de remparts. Sa récente origine, moins encore que les incendies successifs qui Font renouvelée, lui ont fait perdre ce caractère d'originalité
qui relève si bien la beauté de Hambourg, de Liibeek et de BruDSwick; on voit peu de maisons dignes d'attention ; mais en revanche ses palais et ses monuments sont très-remarquables. Les rois fastueux et opulents qui les ont élevés y ont laissé des œuvres d'art qui témoi^ent de leur magnificence et de leur bon goût. Le palais de llosenborg, qui est le plus curieux et le plus intéressant par les souvenirs qu'il rappelle, a été bâti par Christian IV. Ce prince, qui fut un des plus grands rois que le Danemark ait jamais eus, tient à la fois de Henri IV et de Louis XIV. Comme Henri IV, il était brave, actif, enclin à l'amour, quoique trahi de toutes ses maîtresses, plein de verve, rusé et très-économe; comme Louis XIV, il était altier, dur, personnel, fas-» tueux, il aimait la pompe, il avait de la majesté, il imposait à tout son entourage; comme lui, modéré dans le succès, il était inébranlable dans les revers ; comme lui aussi, porté au despotisme, il a façonné les esprits au joug et a préparé la révolution de 1660. 11 aimait la truelle, encourageait les lettres, et protégeait les beauxarts. Il a régné pendant soixante ans y et jamais son bon sens ne lui a fait défaut. On ne peut lui reprocher qu'une imprudence : c'est son intervention dans la guerre d'Allemagne. Mais il était mû par des sentiments si élevés qu'on ne peut qu'applaudir à sa témérité. Du moment où sa religion était menacée, où Christ lui apparaissait en rêve, pour l'exciter à secourir son Église menacée, il devait obéir, sans calculer les conséquences de ses démarches. Aussi le désastre de Lutter, sans l'amoindrir dans l'estime de l'Europe, ne l'a-t-il rendu que plus cher à l'affection de ses sujets.
C'est d'après les dessins et sous la direction d'Inigo
LES MUSÉES DE COPENHAGUE. 7ô
Jones, en 1604, que le palais de Rosenborg a été cons* trait. Son architecture, plutôt bizarre qu'élégante^ et moins jolie que curieuse, donne à ce monument un aspect singulier, mais qui n'est pas dépourvu de charme. La façade, très -étroite^ ne contient que trds croîsécîs ; le développement de la bâtisse est sur les aile$ latérales, qui sont flanquées chacune de trois tourâ. Cette disposition, qui donne au château la forme d'une croix grecque, le fait ressembler à une église gothique* Pour que l'illusion soit complète, il s'agit de prendre pour des images de saints les statues qui décorent les deux tours en pierres noires qui font saillie sur la façade et tranchent si heureusement sur la maçonnerie en briques rouges, et de se figurer que les deux tours du milieu abritent un carillon. Le château, bâti dans le style féodal et surchai^é de ces ornements de bon et de mauvais goût dont on était alors si prodigue, avait autrefois un pont-levis qui ne se lève plus aujourd'hui^ et des fossés qu'on a transformés en parterre de fleurs. Rosenborg, s^rès avoir abrité des ^souverains, recèle aujourd'hui les objets précieux, les vêtements, les meubles qui ont appartenu à ses hôtes illustres. On y a réuni tout ce qui se rattachait à la dynastie des Oldenbourg. A partir de Christian IV, on a consacré à chaque souverain une pièce qui porte son nom et qui est remplie de ses reliques. Cet usage, pratiqué depuis longtemps dans le Nord, et qu'on a imité en France, en créant le musée des Souverains, ne saurait être trop approuvé. On éprouve une douce émotion à revoir les objets qui ont été chers ou utiles aux hommes illustres dont la peinture nous a retracé les traits, dont l'histoire nous a raconté la vie. Je n'oublierai jamais le tremblement
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qui s'empara de moi dans Tescalier du donjon de Delfi, en mettant mes mains dans les deux trous que les balles du pistolet de Balthazar Gérard avaient faites au mur, après avoir traversé la noble poitrine de Guillaume le Taciturne; comme aussi, à Stockholm, je m'évanouis presque en voyant, en osant toucher le pourpoint troué et encore taché de sang que le sublime Gustave*Adol« phe portait à la bataille de Lutzen , le pourpoint qui avait senti les derniers battements de son cœur. Cette guenille en cuir jaune a fait naître en moi tout un monde de souvenirs et de réflexions. J'ai vu dans la Tour de Londres et aux Champs-Elysées, dans le Palais de Cristal, les diamants de la couronne d'Angleterre et ceux de la couronne de France. J'ai vu à Dresde , sous la Voûte- Verte, les trésors de la Cour de Saxe. Toutes ces merveilles sont sorties de ma mémoire. Le grossier pourpoint de Gustave-Adolphe restera éternellement devant mes yeux avec son trou et ses taches.
Il est rare de trouver une plus riche collection de bahuts, de glaces ) de cristaux, d'horloges, de bijoux, d'ivoires, de tapisseries, de meubles, appartenant aux différents styles que la mode a mis en usage pendant les trois derniers siècles. J'y ai vu la fameuse corne d'argent, dite d'Oldenbourg, qui, d'après la tradition, fut donnée au roi Christian r**, pendant son séjour à Cologne, où il fut appelé pour arbitre entre l'empereur Frédéric 111 et Charles le Téméraire (1).
(1) Regnard dit qu*à Oldenbourg, qui appartient au roi de Danemark, on Toit •« une corne d'abondance qui a donné lieu de faire le conte d'une femme « qui, sortant de terre, se présenta au comte d'Oldenbourg avec ce cornet à la « main, plein d'une liqueur qu'il ne connaissait pas. Ce prince était à la chasse, « éloigné des siens el extrêmement altéré. Mais, ne connaissant point cette li-
A côté se Irouve une grande épée à poignée de fer qui avait appartenu au bourreau favori de Christian 11^ à celui qui ne le quittait jamais et qui était toujours au service de son humeur sanguinaire. J*ai vu autrefois à Toulouse, dans le Capitole, le glaive qui trancha la tète du beau duc de Montmorency , et au château de Skokloster, sur le lac Mélar, chez la comtesse de Brahe, les coutelas des deux bourreaux que le duc d'Albe avait amenés dTspagne dans les Pays-Bas. Je n'ai jamais pu maîtriser Témotion que j'ai ressentie en regardant et touchant ces morceaux de fer. Ils me glaçaient le cœur plus encore que la main, et je n'avais devant moi q^ les yeux hagards et les fronts pâles des tètes qu'ils avaient tranchées.
On a laissé le cabinet de travail et la chambre de Christian IV dans l'état où ils étaient du temps de ce prince. Dans àa chambre, j'ai vu le magnifique harnachement qu'il avait fait faire à Paris et qu'il donna, comme cadeau de noces, à son fils aîné. La selle et la housse en velours nacarat sont couvertes de broderies en perles. La bride et les éperons sont surchargés de pierres précieuses. Le fourniment complet a coûté, dit-on, deux millions de francs. Ce magnifique objet d'art est un témoignage éclatant d'une magnificence et d'une opulence passées sans retour. Il est cependant digne à peine de figurer parmi les merveilles que renferme le palais de Rosenborg. Dans le cabinet se trouvent les vêtements portés par ce monarque à la bataille
« queur» voyant une femme extraordinaire, il n'en voulut tâter et la répandit « sur la croupe de son cheval. La force de ce breuvage emporta tout le poil <i aux endroits où il avait touché. » Est-ce la même corne que j*ai vue? probablement.
de Fetnern; son épée, ornée d'une poignée en émail et gs^niedè diamants, est pendue à côté d'une épée toute simple, qui a appartenu à Gustave-Adolphe. Laquelle est la plus précieuse ? .
' l)àns la salle à manger, consacrée à Christian V; j'ai TU un dessus de table en filigranes d'argent, fait à Gênes, et qui est un véritable chef-d'œuvre. Dans lés salons dé Frédéric IV, j'ai vu une des épées de Charles XJI ; elle est dans un fourreau de cuir, elle a une poignée de laiton; c'est un vrai sabre de caporal.' Sa simplicité fait contraste avec lès richesses qui Teûtou^ rent. Passons rapidement devant les tentures danoises, les tapisseries italiennes, les riches étoffes, les objets de toilette, les écrans et les chenets d'argent qui ornent le3 salons de Christian VI, de Frédéric V et des autres Souverains; rendons*nous au troisième étage, dans la salle du Trône, où notre curiosité sera vraiment satisfaite. Au pied des sièges qui servent au couronnement du roi et de la reine , se trouvent trois lions en or , do grandeur naturelle, qui semblent les gardiens 4u trône; l'un est debout, l'autre est assis, le troisième est prêt à s'élancer sur le téméraire qui, sans respect pour la majesté des lieux , voudrait s'asseoir à une place qu'ua homme seul a le droit d'occuper. Tout à côté, l'on voit les fonts baptismaux qui servent aux enfants du roi. Le piédestal et le vase sont en argent. Sur les flancs du vase on a ciselé le baptême de Notre-Seigneur. De belles cariatides ornent les murs de^ cette vaste salle. Mais les plafonds, qui sont en bois sculpté, ont surtout frappé mon attention. On y voit défiler des régiments entiers, avec leurs tambours en tête. C'est d'un très-heureux effet. Ces sculptures en relief, mises au haut d'un appar-
tement, le décorent à merveille, et je suis surpris que cette mode ne soit pas parvenue en France où l'on a poussé si loin l'art de la décoration d'un palais et de %oû ameublement.
Le vaste jardin de Rosenborg me rappelle beaucoup celui du Luxembourg. On dit que Garoline-Mathilde doh«> nait ses rendez-vous à Struénsée sous les sombres omr brages de ses tilleuls gigantesques. Le peuple qui, sous lei^uvérnémentsr absolus^ a toujours les yetix fixés sur la Cour et qui sait tout ce qui s'y passe ^ était d'autant plus indigné du sans-façon scandaleux de la reine que^ d'après une vieille loi strict^nent observée , toute personne surprise à faire l'amoilr dans un parc royal, était condamnée, chaque fois, à perdre une phalange d'un des doigts de là main. Les malins étaient tmijours très-étonnés, quand lés deux âmantsparàissaient en public, de voir toute leur personne en aussi bon état. Mais Struénsée et Garoline-Mathilde sont-ils les seuls que l'attrait du plaisir ait entraînés dans ces mystérieuses retraites? 11 ne s'agit que d'aller errer, le soir, dans les labyrinthes du parc de Rosenborg pour être bien convaincu qne ces illustres étourdis ont, chaque jour encore, de nombreux iniita-^ teurs, et pour se féliciter qu'une loi aussi barbare ait été i^br<^ée.
Lç roi réside à Christiansborg. Ce magnifique palais, çeuvte de Christian VI, détruit par l'incendie de 1795, a été reconstruit sous Christian VII par le Prince Royal sur les plans primitifs. Pas une pierre n'y a manqué. Un souverain moins jeune et plus sage aurait compris qu'un palaiij aussi vaste n'était plus en proportion avec UiiUportance dç son royaume. La façade, simple, régulière, ne manqué pas de majesté. Ses inoombrables
appartements, décorés avec goût, sont bien distribués et parfaitement appropriés soit aux réceptions, soit à la vie privée de ses hôtes. La salle des Chevaliers est une des plus grandes qui existent en Europe ; elle est décorée d'une superbe frise , sculptée par Bissen. Dans l'antichambre, l'on voit une des plus belles œuvres de l'immortel Thorvaldsen, l'entrée d'Alexandre à Babylone.
Le ihusée de peinture est dans le palais de Christiansborg. Des restaurations maladroites ont beaucoup amoindri l'importance de cette collection. Sur les mille tableaux qui sont catalogués, soixante environ sont remarquables ; plusieurs même sont très.- beaux et dignes des premières galeries de l'Europe.
A deux pas de là se trouve le musée Thorvaldsen. Disons quelques mots de ce rival de Phidias et de Praxitèle, avant de juger son œuvre immense et sublime qui va splendidement s'offrir à nos yeux.
Albert Thorvaldsen, fils d'un ouvrier charpentier, est né à Copenhague le 19 novembre 1770. Son père, qui avait dérogé, puisque l'aïeul avait été pasteur en Islande, n'était pas cependant un simple charron. Dans la construction des navires il était chargé des pièces les plus délicates , des arabesques et même des figures de nymphes ou de sirènes qui décoraient les gaillards d'arrière. Ce qui frappa d'abord les regards de l'enfant, ce fut un marteau et un ciseau, et à côté peut-être une sculpture informe. Peu appliqué à l'école , il se fit remarquer par son assiduité aux cours gratuits de dessin, qu*il fréquenta dès l'âge de douze ans. Il ne laissait jamais passer une occasion de travailler ; quand il allait apporter le dîner à son père , ce qui arrivait souvent,
il entrait, pendant les repas, dans Tatelier vide, prenait furtivement les outils, bien lourds pour sa jeune main, et achevait le travail commencé par son père avec une rapidité et une dextérité qui frappaient d'admiration tous les ouvriers. 11 remportait, tous les ans, les premiers prix ; ses succès d'école avaient eu assez de retentissement pour que, dans une capitale, son nom obscur fût parvenu jusqu'aux oreilles du pasteur chargé de lui donner la confirmation.
En 1789, au concours de Rome, Albert Thorvaldsen obtint le second prix; c'était un échec, puisque la pension n'était réservée qu'au premier lauréat. Son père , homme positif et ayant pour les beaux-arts le mépris des esprits vulgaires, résolut de le retirer de l'académie et de le placer dans son atelier, où, grâce à son talent, il pourrait gagner double paye. L'ambition du bonhomme n'allait pas au delà. Thorvaldsen , témoin de l'état précaire de sa famille et n'ayant pas encore le pressentiment de son génie , était tout disposé à obéir. 11 abandonnait sans regret une carrière qui devait le conduire aux honneurs, à la fortune, à l'immortalité, et rentrait, avec Tinsouciance ordinaire à son âge, dans l'obscurité, dans la pauvreté , où les siens vivaient depuis des siècles, et qui semblait devoir être le lot de sa postérité.
Ses professeurs, par bonheur, avaient de l'orgueil et de l'ambition pour lui. Wiedevelt fit entendre raison au père, et le jeune artiste, resté dans son atelier, consacra la moitié de son temps à son art et le reste à la confection de petits objets d'une vente courante et dont le prix, fidèlement apporté à sa mère, augmentait les ressources de son pauvre ménage.
En 1 79^, Thorvaldsen, avec le premier prix, obtint le titre de pensionnaire de Rome. Une rente annuelle de 1,200 francs y était attachée. Ce succès, vraiment réel, vraiment profitable , faisant disparaître sous le prisme de l'avenir les tristes réalités du présent, réveilla, ranima l'âme froide et tranquille du jeune artiste. La pensée d'un voyage à Rome, toute peuplée des chefsd'œuvre que son imagination avait pressentis, fut adoptée par lui avec une ardeur et une impatience qu'on était loin d'attendre de sa nature calme et réservée. Par malheur, le gouvernement danois était plus généreux qu'opulent. Les fonds étaient absents et l'on mit trois ans à les réunir. Thorvaldsen , obscur et pauvre, donna des leçons de dessin et fabriqua une foule de petits objets d'art qui sont pour la plupart restés à Copenhague, et que parfois encore on a la chance de trouver égarés dans la boutique d'un marchand de bricà-brac. Ces statuettes, qui attestent une grande habileté de main et de l'imagination, étaient vendues à vil prix ; mais le laborieux artiste en faisait un si grand nombre qu'il pouvait avec leur produit subvenir à ses besoins, aider à sa famille, et même faire quelques économies, destinées à sa mère pendant son absence. Enfin, le jour du départ arriva ; le 20 mai 1793, une frégate de l'État partait pour la Méditerranée. Thorvaldsen, rempli d'illusions , muni de ses douze cents francs qu'il croyait inépuisables, vint se mêler à l'équipage. Sa joie extrême ne fut troublée que par une larme furtive de sa vieille mère. Il paraît que, à cette époque où le prix du temps était dédaigné, on ne voyageait pas plus vite sur mer que sur terre. La frégate qui portait le jeune Thorvaldsen aborda tour à tour à Malaga^ à Malte et à
Naples. Le jeune artiste b'arriva à Rome que le 8 mars 1797. Cette excursion en Orient, dans le pays de la lumière et de la fantaisie^ ne pouvait lui être que fort utile; elle devait le disposer à mieux apprécier les chefs-d'œuvre de la forme qu'il allait trouver au but de son grand voyage.
L'époque n'était pas favorable aux beaux-arts. La révolution française, comme un fleuve débordé qui renverse toutes les digues, avait envahi l'Europe entière. , Ses principes, plus encore que ses armes, avaietit établi sa suprématie à Rome , mais non pas sans susciter de vives résistances. Tous les esprits, préoccupés du présent, inquiets de l'avenir, étaient tournés vers la politique, et, jusque dans leur sanctuaire, les beaux-arts étaient oubliés ou dédaignés pour elle.
Thorvaldsen, entré dans l'atelier de Canôva, se fit remarquer par son application et son aptitude. Encouragé par quelques succès , il crut être assez fort pour voler de ses propres ailes. Il s'installa dans un atelier loué à son nom; il y était seul. Il fut bientôt écrasé par des dépenses disproportionnées à ses ressources. Découragé, doutant de son génie, désespérant de l'avenir, il résolut de partir pour Copenhague, où le pain de chaque jour lui serait au moins assuré. Il était à bout de force et ne pouvait lutter plus de temps. Dieu, qui protège toujours le génie, amena dans son atelier un amateur opulent et renommé. M. Hope, banquier à Londres, fut frappé de la beauté de la statue de Jason. 11 ordonna que le plâtre fût pour lui converti en marbre ; et le prix qu'il fixa lui-même prouva l'importance qu'il attachait à l'œuvre qu'il venait d'acquérir.
Thorvaldsen, sorti de la foule, n'y devait plus rentrer.
Son génie, dégagé enfin de la terrible étreinte de la nécessité, prit son essor et parvint aux plus hautes régions qu'il soit permis à Thomme d'atteindre. Thorvaldsen,égal à mes yeux à Phidias et à Praxitèle , est supérieur, Michel-Ange excepté, à tout ce qu'a produit la statuaire moderne. Sa réputation devint européenne, et, pendant presque un demi- siècle, tous les hommes illustres qui ont visité Rome, ont brigué l'honneur de voir leurs traits reproduits sur le marbre par son habile ciseau. Sa vie calmé, sérieuse , rangée , vouée au travail, lui permit d'arriver à la fortune en même temps qu'à la gloire. Son géni« l'avait fait admettre dans cette haute et brillante société de Rome, inaccessible aux gens sans naissance. 11 y fut bientôt recherché. Ses grandes manières, son affabilité, la sûreté de son commerce, lui valurent l'amitié des hommes, et les femmes ne furent pas insensibles aux charmes de sa belle et noble figure de Wikinga(l). Mais tel est le cœur de l'homme que, dans l'enivrement de la fortune et de la gloire, au miheu des séductions d'un monde d'élite, sous l'influence d'un chmat magnifique, et en présence des chefs-d'œuvre de l'esprit humain, Thorvaldsen regrettait sa patrie ab- ., sente ; il rêvait à Copenhague où il avait vécu obscur et pauvre, mais où reposaient les cendres de ses pères, où se trouvaient les compagnons de ses études et de ses jeux d'enfance, les hommes enfin qui parlaient sa langue, qui suivaient sa religion , qui partageaient ses goûts,
(1) ]1 avait les yeuxblcii tendre, les cheveux très-blonds, soyeux, abondants et longs, le teint admirable, et les traits réguliers. Sa physionomie rêveuse et calme était en même temps énergique et passionnée. C'est tout-à-fait le type des rois de mer Scandinaves, chantés dans les sagas. L'esquisse, ébauchée par Horace Vernet en 1835, prouve mieux ce qu'il devait être à trente ans que tous les portraits qu'on a faits de lui pendant sa jeunesse.
ses préjugés, ses passions. Les travaux prodigieux que sa renommée Tobligeait d'entreprendre Tavaient tenu éloigné d'eux plus longtemps qu'il n'aurait voulu. En 1819, il put réaliser ses projets. 11 se rendit à Copenhague. Vingt-cinq ans auparavant, le fils de l'humble ouvrier en était sorti confondu dans l'obscur équipage d'une frégate de l'État. 11 y rentrait, comme un prince dans sa capitale, après la conquête d'une province.
Thorvaldsen fut ému de l'accueil enthousiaste de ses compatriotes. Pendant un an, il parcourut ces lieux aimés où il avait connu les angoisses de la faim, les émotions du travail, et dont l'image, gravée dans sa jeune mémoire , n'en devait plus sortir. 11 revit avec enchantement les beaux petits lacs dont l'île de Seeland est parsemée, ses golfes délicieux, ses vertes campagnes , ses noires forêts, ses vastes prairies , couvertes tour à tour d'un manteau de neige ou de gazon. Il revit le ciel gris de la Scandinavie, qui n'est ni moins beau ni moins profond, mais plus lumineux que le ciel bleu de l'Italie, et les eaux glauques de la Baltique auxquelles je trouve plus de charme et de poésie qu'aux flots azurés de l'Adriatique ou de la merde Naples. C'est là que son cœur l'aurait retenu, s'il n'avait pas voué sa vie à l'art qui l'avait illustré et enrichi. Mais son œuvre inachevée l'appelait à Rome, et il y retourna , sacrifiant noblement son bonheur à son devoir. Ses affections cependant restèrent à Copenhague. Il avait compris que, s'il était admiré ailleurs, c'est là qu'il était aimé, et il y envoyait les plus purs des chefs-d'œuvre qu'il enfantait chaque année. C'est dé cette période, qui dura dix-huit ans, que datent les statues colossales de Christ et des douze apôtres qui o rnent l'église de Notre-Dame, et qui n'ont
d'égales dans la statuaire moderne que le Moïse de Michel-Ange et le Milon de Crotone de Puget.
Cependant, quoiqu'il fût plein de force et d'énergie, il était arrivé à la vieillesse ; il avait soixante-huit ans. Il dit un éternel adieu à Rome, désireux de mourir sur la terre qui l'avait vu naître. Nommé président de l'Académie des Arts, il fut installé dans le palais de Chariottenborg (1). Les plus habiles artistes se firent un plaisir et un honneur de décorer les appartements qui lui étaient destinés. Admis à la cour, recherché des grands, aimé du peuple, estimé de tous, il consacra au monde, à ses amis et à ses élèves, les loisirs que lui laissait sa haute position et qui fqrent embellis par le travail auquel il avait voué sa noble vie (2).
Cependant il touchait au terme de sa carrière. Dieu lui épargna les horreurs de la mort. Frappé d'une apoplexie foudroyante, pendant qu'il était au spectacle, en pleine fête, il expira, le 23 mars 1844, dans les bras d'un ami, et en présence de ce peuple sympathique qui était fier de lui comme d'une gloire nationale. Il était âgé de soixante-quatorze ans, moins huit mois et cinq jours.
Thorvaldsen ne s'était jamais marié; il avait donné, par testament, à sa ville natale toutes les œuvres d'art qu'il posséderait au moment de sa mort, qu'elles fussent sorties de ses mains ou collectionnées par lui. Il avait en même temps témoigné le désir qu'elles fussent placées dans un musée qui porterait son nom et où toute son oeuvre serait réunie, le plâtre remplaçant le marbre ab-
(1) Ainsi nommé parce qu^i fut habité par Charlotte-Amélie, femme de Christian V. Il est situé sur la place Kongens-Nye-Torv que sou mari fit faire, et qui est encore ornée de sa statue équestre.
(?) Le jour même de sa mort , il avait ébauché un buste de Luther.
sent. Sa volonté fut remplie avec zèle et fidélité. Dès que les fonds eurent été rassemblés (1), on mit la main à l*œuvre, et le musée Thorvaldsen, commencé en 1 839, fut terminé en 1847.
BindesbôU, architecte de talent, ne fut pas heureux. Il est vrai que sa tâche était difficile. Ce n'était pas seulement le musée , mais le mausolée de Thorvaldsen qu'il était chargé de construire. Il s'est cru obligé d'emprunter ses dessins à l'architecture consacrée aux sépultures grecques et étrusques, et il n'a que trop réussi à donner une apparence funèbre à tout le monument. 11 est bas, écrasé, et a la forme d'un parallélogramme. Les murs extérieurs, enduits d'un stuc colorié , représentent d'un côté l'arrivée de Thorvaldsen à Copenhague en 1838, et de l'autre, le transport des marbres de Chariottenborg au nouveau musée. Au-dessus de la porte d'entrée, sur la façade, s'élève la statue colossale de la Renommée sur un char traîné par quatre chevaux en bronze, œuvre du professeur Bissen. A l'intérieur, au milieu de la cour, s'élève un tertre, couvert de fleurs et de gazon; c'est là que repose l'immortel artiste, seul et honoré, comme un roi d'Egypte dans sa pyramide*.
En entrant, on arrive dans un vestibule aussi long que toute la façade, où l'on a réuni ses œuvres capitales. C'est là que se trouvent les statues de Nicolas Copernick , de Guttemberg, de Maximilien 1®' de Bavière, de Pie VII et du prince de Leuchtenberg. En face, à l'autre bout du monument, dans une pièce toute pa-
(1) Les deux tiers furent donnés par la commune de Copenhague, à qui les oeuvres d'art avaient été léguées.
reille, sont réunis les plâtres de Christ et des douze apôtres. Sur les côtés se trouvent une série de petites pièces, disposées en enfilade , bien éclairées et admirablement appropriées au but qu'on s'est proposé. Les murs , peints à fresque, sont de couleur jaune ou bleu tendre. Les plafonds, voûtés, sont blancs et précédés de cartouches où les professeurs de l'Académie des Arts ont mis des peintures antiques , pareilles à celles qui ornaient les palais de Pompéi. Au fond de chaque pièce, en face 4e la croisée, sur un socle de bois, s'élève une statue, œuvre capitale du maître. Comme elle est seule, elle attire et absorbe toute l'attention. Les bustes et les bas-reliefs qui décorent les murs latéraux ne servent le plus souvent qu'à faire ressortir sa perfection.
Je ne saurais exprimer la joie douce et pure que j'ai éprouvée toutes les fois que j'ai pénétré dans cet asile sacré de la forme et de la beauté. Jamais les œuvres d'un homme ne m'ont ému davantage. C'est dans ce sanctuaire, élevé pour sa gloire, que Thorvaldsen brille de tout son éclat. Sa Vénus, aussi belle que celle de Milo, son Hébé, son Amour triomphant, ses Grâces essayant la flèche de l'Amour, sa Psyché , son Ganymède, même auParthénon, auraient été considérés comme autant de chefs-d'œuvre ; sa Danse des Muses sur l'Hélicon, plus belle que le fameux tableau de Perrin del Vaga, vivra aussi longtemps que les vers d'Ovide qui l'ont inspirée. Son Priam demandant à Achille le corps d'Hector, son Achille soignant les blessures de Patrocle, sa Minerve adjugeant à Ulysse les armes d'Achille, ses Adieux d'Hector etd'Andromaque, ne surprennent et n'émeuvent pas moins qu'un chant du vieil Homère ; son Pan enseignant à un petit satyre à jouer
de la flûte, sa Bacchante élevant une grappe de raisin au-dessus de la tête d'un jeune satyre, forment une pastorale aussi parfaite qu'une églogue de Virgile. Que dirai-je de son Hylas entraîné dans les, flots par les nymphes, de son Amour monté sur un cygne, sinon qu'on les croirait retirés des ruines de Thèbes ou d'Athènes ? Que dirai-je de ses Grâces écoutant le chant de l'Amour, sinon qu'elles auraient pu servir de modèle à celles que Raphaël a peintes ; de sa Nuit, avec le Sommeil et la Mort , ses enfants , et de son Jour, avec le Génie de la lumière? Le plâtre a vulgarisé ces chefsd'œuvre, et je ne puis que les recommander à Tattention de ceux qui veulent savoir à quel degré de perfection peut parvenir le génie de l'homme. Voltaire, voulant commenter Racine , était obligé de mettre , au bas de chaque page, beau, parfait, sublime. Il en est de même de Thorvaldsen : cet esprit juste et correct n'a rien fait qui ne soit irréprochable.
A ces œuvres d'imagination ajoutons les bustes de toutes les personnes qui , depuis un siècle, ont illustré l'Europe. Toutes les aristocraties sont là, mêlées à toutes . les gloires. Walter Scott et lord Byron, Horace Vernet et Dahl , la princesse Bariatinska et la marquise Firenzi, le baron d'Eichtal et le comte de Sommariva, Pie VII et Alexandre I", le poète Oehlenschlaeger et le philosophe Tycho Rothe, Louis V^ de Bavière et Frédéric VII de Danemark, tout ce monde d'élite est là devant nous, aligné, silencieux, immobile sur son piédestal, comme un régiment qu'un général d'armée va passer en revue, et les traits de tous ces hommes sont si pleins de vie, si ressemblants qu'on dirait que, comme dans un conte de fées, ils ont été endormis et pétrifiés
par un enchanteur jusqu'au moment où il leur sera permis de reprendre leurs habitudes, interrompues par un long sommeil.
Au premier étage, à côté des ébauches ou des ouvrages moins importants du maître , on a réuni les tableaux , les dessins, les médailles, les livres qui lui ont appartenu. On a laissé son cabinet de travail, tel qu'il était le jour de sa mort. On y voit le buste de Luther , et Ton est surpris de trouver tant de fermeté dans une main que la mort avait déjà presque frappée. Le catalogue du musée ne comprend pas moins de six cent quarante-sept numéros. A l'exception de quelques tableaux donnés en cadeau à Thorvaldsen , il n'enregistre que des œuvres du maître. Cette grande fécondité, qui, dans les lettres, est si souvent le propre de la médiocrité, est, au contraire, dans les arts, où la dextérité de main doit seconder l'imagination, la preuve la plus certaine du génie. Raphaël, Titien, Rembrandt et Rubens ne furent pas moins féconds que Thorvaldsen. Une visite au musée Thorvaldsen n'enchante pas seulement nos regards ; elle nous élève l'âme et réveille en nous de nobles sentiments. On ne peut voir sans une vive émotion de quels égards, de quels honneurs, de quel respect un peuple intelligent et généreux entoure la mémoire d'un enfant du peuple qui fut un homme de génie; et l'on ne sait vraiment qui a le mieux mérité, de celui qui a fait tant de chefs-d'œuvre ou de ceux qui l'en ont si noblement récompensé.
Le musée Thorvaldsen est unique en son genre ; il en est de même de celui des Antiquités du Nord qui a été imité avec succès à Christiania et à Stockholm, mais qui, nulle part, n'a élé égalé. 11 était d'usage, dans les
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temps anciens, en Scandinavie, quand un roi mourait, d'enterrer avec lui ses armes , ses bijoux et ses vêtements, afin qu'il pût se présenter dans les salles de la Walhalla, comme il convient à un personnage de son importance. On y mettait parfois aussi ses chevaux et ses chiens, afin qu'il pût suivre les chîsses d'Odin, ces chasses effrénées que le peuple rêveur, crédule et passionné, croyait voir passer au-dessus de sa tête, pendant les sombres jours d'automne, quand il n'entendait que le tumulte d'un orage que les brouillards dérobaient à ses regards. Mais, quand il s'agissait d'un simple guerrier, la famille, qui ne pouvait, sans blesser ses intérêts, se priver des objets précieux qui lui avaient appartenu, en faisait faire des abrégés en métal commun et les déposait dans le cercueil.
La loyauté ne pouvait pas exister dans une société* pleine de ténèbres et de violences, où l'on ne reconnaissait d'autre droit que celui du plus fort , et où les actes de brigandage étaient considérés comme autant de traits d'héroïsme. Aussi les Wikingas qui partaient pour des expéditions par trop aventureuses, ne sachant à qui remettre leur fortune, la cachaient dans les entrailles de la terre, et, quand ils mouraient loin de la patrie, la terre conservait le dépôt qui ne lui avait été que confié. On a toujours remarqué aux abords de ces trésors une grande pierre, placée sans aiïcun doute par le dépositaire, et destinée à le guider dans ses recherches. C'est le propre des peuples barbares d'être méfiants et d'enterrer leur fortune. Les Lapons n'ont pas encore aujourd'hui d'autres coffjes-forts. La manie des Scandinaves à ce sujet était poussée si loin qu'on a découvert des meubles et même, en Suède, un vaisseau tout
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entier; rempli d objets précieux. M. Hildebrandt, directeur et fondateur du musée de Stockholm, qui me racontait le faît^ suppose que ce vaisseau, apporté au bord d'une fondrière, y fut jeté et recouvert de terre par un Wikinga et par ses compagnons qui, avant d'entreprendre une nouvelle expédition, désiraient mettre à l'abri le produit d'anciens larcins. L'équipage avait dû périr tout entier, puisque personne n'était venu chercher le trésor enfoui.
Une loi, qui est en vigueur dans toute la Scandinavie, et qui est, quoique injuste, soufferte sans murmure par ces peuples moins amoureux de la justice que respectueux du passé, oblige tout homme qui a découvert, chez lui ou chez autrui, un objet antique de l'envoyer au musée de Copenhague, qui Testime et peut le garder au prix de son estimation. Vous comprenez le développement qu'une collection doit prendre dans un pareil pays et dans de pareilles conditions. Celle de Copenhague est extrêmement riche et nombreuse , quoique de date récente. J'ai eu l'honneur de la visiter, conduit par M. Thomsenqui l'a fondée et qui la dirige avec autant d'enthousiasme que d'intelligence. 11 l'a classée en trois âges qui sont autant de cycles de l'histoire du Nord. Le premier âge est celui de pierre. Les métaux étaient inconnus. La pierre seule servait à tout. J'ai vu des marteaux, des haches, des casse-têtes, des bouts de flèche, des ciseaux, des scies, des couteaux pour égorger des victimes, tous faits en pierre. A côté l'on a mis les outils, les instruments qui ont servi à leur fabrication et qui sont aussi en pierre, en un silex dur et tranchant. La plupart de ces objets sont élégants et fort bien appropriés à l'usage auquel ils étaient destinés. On no peut qu'admirer avec
quelle habileté Thomme, livré à lui-même, sait profiter des moindres ressources que lui fournit la nature, et les employer à sa défense, au soulagement de ses besoins, à Tàmélioration de son sort.
Après rage de pierre vient celui de bronze. Les métaux sont découverts, puisque le bronze est un métal composé, fait avec du cuivre, de lor et de Tétain, Comme il est plus dur, plus tranchant et cependant plus malléable que la pierre, il fournit à Thomme des armesqui le protègent mieux contre la rapacité de ses voisins et des outils qui lui permettent de mieux exécuter les ustensiles que son imagination a inventés pour sa sûreté et pour son bien-être. Il ne sort cependant de la barbarie qu'au troisième âge, avec le fer, qui lui donne enfin sur la nature et sur les animaux la suprématie à laquelle Dieu Ta destiné. Avec la confiance dans les forces dont il dispose, son courage se développe, son intelligence s'éclaire, son corps se fortifie, et, de progrès en progrès, il arrive à la civilisation.
Les armes des hommes, les ornements des femmes, qui se rapportent aux deux premiers âges, prouvent que la race primitive des pays septentrionaux était grêle, faible et de petite stature. Les Scandinaves , après l'avoir conquise^ l'ont massacrée, absorbée ou refoulée dans les déserts voisins du pôle. Les Lapons en sont les derniers débris. Leurs conquérants, au contraire, étaient d'une taille gigantesque , d'une corpulence énorme, et d'une force proportionnée à leur extérieur. Je n'ai rencontré nulle part en Scandinavie un homme qui fût aujourd'hui assez robuste pour porter, sans être écrasé, les casques de fer dont les anciens guerriers étaient coiffés, ou pour manier leurs épées et brandir
leurs haches d'armes. Il est vrai que toutes les races ont dégénéré, mais celle-là plus que les autres. D'où vient la cause? Je pense que c'est de la rigueur du climat.
Les bijoux les plus précieux de cette précieuse collection datent du cinquième et du sixième siècle. L'or et l'argent étaient alors travaillés avec un art infini. J'ai remarqué des bracelets représentant un serpent^ tantôt se mordant la queue , tantôt se repliant plusieurs fois sur lui-même. Le même modèle est encore de mode à Paris. J'ai vu aussi des colliers, ciselés à merveille et de la forme la plus gracieuse. Les uns étaient tout d'une pièce ; les autres, au contraire, de morceaux rapportés et reliés ensemble par des charnières mobiles, de sorte qu'ils pouvaient être élargis ou rétrécis à volonté. Ils étaient faits avec tant d'habileté qu'ils seraient remarqués chez les orfèvres de la rue de la Paix et du Palais- Royal. L'ambre, travaillé avec non moins d'adresse, servait à des bijoux , à des objets de toilette , à des meubles. La terre le ronge et le détruit; ce qui en est parvenu jusqu'à nous a été conservé dans l'eau. Le musée possède aussi des pierres couvertes d'inscriptions runiques. La science est parvenue à comprendre ce langage symbolique ; elle peut même préciser l'époque où chaque pierre a été gravée.
Un fragment de cloche , trouvé en Groenland dans les décombres d'une ville ruinée, ne prouve pas, comme on l'a dit, que ce pays a possédé jadis une population nombreuse et lentement détruite par un climat devenu plus meurtrier. Elle témoigne de l'inanité des efforts des Scandinaves pour coloniser une terre, envahie par les ténèbres, vouée à la désolation, et qui ne peut être habitée que par une race inférieure, plus voisine de la
brute que de Thomme civilisé. J'ai vu cependant à Copenhague un humble pasteur qui avait passé vingt ans de sa vie au Groenland, n'ayant d'autre but que d'améliorer le sort, de sauver l'âme de ces êtres dégradés. Sa figure flétrie, son corps brisé, malgré sa jeunesse, portaient les traces des privations horribles, des souffrances atroces qu'il avait endurées pendant ce long séjour. Il avouait ingénument la stérilité de ses efforts auprès de ces populations, adonnées à l'ivrognerie et à tous les vices qu'elle engendre, douées d'ailleurs d'une intelligence trop restreinte pour comprendre la sublimité des doctrines qu'il leur prêchait. Qu'importe? Son œuvre était commencée, et il ne voulait pas l'abandonner, tant qu'il lui resterait un souffle de vie. Il n'était venu dans sa patrie que pour refaire ses forces épuisées , et , victime de son devoir, il allait, en soldat chrétien, retrouver son poste, sans se préoccuper d'une mort inévitable, qui lui procurerait toutes les douleurs du martyre, sans lui en donner les émotions et la gloire. Dans cette époque de doute et d'affaissement moral, il est beau, il est doux de trouver sur son chemin de ces natures d'élite pour qui le devoir est tout, et qui lui sacrifient avec un superbe dédain ce qui fait l'objet de la convoitise des autres hommes.
Le premier étage du musée est consacré à des objets de date plus récente, armures de chevaliers, armes damasquinées, manuscrits, tablettes en cire écrites au burin, hanaps en argent, en or ou en ivoire, cornes à boire que l'on faisait passer dans les repas à tous les convives , tapisseries faites en Danemark , au dix-septième siècle, par des ouvriers flamands et écossais, et couronnes de mariées depuis les temps les plus reculés
jusqu'à nos jours. L*usagedes couronnes s'est conservé dans tout le Nord. Encore en ce moment, toute jeune fille qui se marie avec sa virginité, ou plutôt sans souillure apparente, porte, le jour de son mariage, un diadème pareil à celui des châtelaines du moyen âge. La pauvre paysanne, en voyant dans sa glace son humble tête ornée de cet insigne de noblesse, peut se croire, pour un jour du moins, aussi belle, aussi enviée, aussi heureuse que la grande dame dont elle porte la plus éclatante marque de distinction. On a déposé aussi dans ce musée les dépouilles des églises au seizième siècle. J'y ai remarqué un ex-voto, servant de maître-autel, commandé par Christian 11, et représentant ce prince et sa femme Isabelle d'Espagne^ en face Tun de Tautre et à genoux, comme pour prier; et non loin de là une magnifique statue, en bois, de Saint-Georges aux prises avec le dragon. Ce saint personnage était en grande vénération chez ces peuples guerriers, et, avant la réformation, figurait en peinture ou en sculpture dans toutes les églises , dont un grand nombre lui était consacré.
Dans un jardin attenant au musée, j'ai vu un mûrier. 11 était vieux, en décadence, mais il avait dû être fort beau dans sa jeunesse; il était, il est vrai, bien située dans un angle, abrité du nord et de Test. J'ai été néanmoins très-surpris de voir un arbre de cette espèce prospérer dans ces froides régions. 11 était chargé de fruits de bonne mine et de couleur vermeille. Je cueillis une mûre et la portai à mes lèvres. Elle était aigre comme du verjus; je la rejetai loin de moi. En voyant ce fruit du Languedoc, je m'étais cru tout à coup transporté, comme par enchantement, dans ma patrie. Pour
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compléter mon illusion , le ciel était bleu et le soleil étincelant. Hélas! mon rêve fut court; les fruits de mon pays avaient plus de saveur.
Copenhague est une ville de science. Les beaux-arts y sont cultivés et honorés. Je parlerai dans le chapitre suivant des bibliothèques et des autres collections qu'elle possède.