Du danger d'habiter trop tôt des maisons nouvellement bâties
J'ai composé cet écrit pour mon instruction, et dans le dessein d'être utile : en le publiant aujourd'hui j'ai cru faire une bonne action.
On le distinguera de ces productions qui intéressent un moment , et sont oubliées le moment d'après. On le lira et relira , et chacun le méditera pour son propre avantage. It s'agit de la vie ;
il est question de nos habitations nouvelles qui , par la cupidité des uns et la folie des autres , sont devenues pour la multitude la robe de Nessus.-
J'ose recommander ainsi mon propre ouvrage, et même insister sur cette recommandation , parce qu'il est un écrit de bonne foi et de vérité. C'est le tableau fidèle des faits dont j'ai été témoin oculaire; et que j'ai recueillis avec tout le soin et toute la prudence dont je suis capable.
C'est l'expérience que j'ai de la
même carrière.
J'abandonne à la critique la forme de mon ouvrage ! eIle re *~ pectera le fond.
En voulant faire le bien , je n'ai pu éviter de croiser quelques intérêts , peut-être de choquer quelques amours-propres.
Ces deux cordes sont délicates à toucher. Mais à la vue du danger croissant qui atteint la société tout entière , je n'ai point été détourné de ma résolution. S'il
arrivait que quelques personnes m'en sussent mauvais gré , et qu'elles en témoignassent hautement de l'humeur, il appartient à ceux , pour qui cet écrit a été composé , de le défendre : pour moi , j'ai rempli ma tâche.
Lagravité du sujet queje traite, et le poids du volume que je publie, éloignant toute idée de lucj-e ou de spéculation peu honorable , que la malignité pourrait m'imputer ; je m'expliquerai sans détour. Pour prix de mon travail je demanderai donc une chose :
Puni
c'est que toutes les personne»
éclairées» et d'une bienveillanc'e active auxquelles je m'adresse, veuillent bien m'associer à elles, et m'aider à opérer le peu de bien que j'ai eu à cœur de faire , en mettant toute leur sollicitude à le répandre. Dans le nombre des personnes auxquelles je m'adresse , et sur la coopération desquelles jecompte avec confiance, je comprends particulièrement et honorablement , MM. les rédacteurs de journaux. La question que j'agite se rattachant à l'inté-
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rèt individuel , qui est celui de tous, elle doit réunir tous les hommes quelle que soit d'ailleurs la nuance des opinions qui les divisent surtout autre sujet.
Parmi les causes nombreuses qui tendent à altérer de plus en plus la santédéjàchétive desParisiens, et à préparer pour l'avenir une génération plus souffrante et plus maladive, il est à signaler, comme une des plus redoutables, et des moins redoutées , l'usage d'habiter
des maisons nouvellement construites. Cet usage n'est pas nouveau , sans doute , mais il est constant qu'autrefois-il n'était reçu que par le rebut de la société et par quelques imprudens qui en ont été victimes , tandis qu'aujourd'hui il est , on peut dire , généralement adopté. On voit même, chose sans exemple jusqu'à nous , des personnes ne pas attendre que les maisons soient achevées pour les habiter. Sur un boulevard des plus fréquentés, tout Paris a pu être témoin qu'un limonadier, voisin d'un théâtre , occupait le rezde-chaussée et le premier étage d'une maison dont les étages su-
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périeurs étaient encore à faire ; et à l'exemple du limonadier, contre toute raison , on a vu d'autres personnes occuper successivement ses différens étages, à mesure qu'ils sortaient des mains des ouvriers.
Tellement qu'il est. exact de dire que cette maison était occupée du haut en bas qu'elle n'avait pas encore de toit. Cet exemple déplorable et trop public a fait loi depuis : aujourd'hui, nous sommes en 1826, les boutiques et les appartenions se louent sur le plan des maisons, c'est-à-dire, avant que les fondations aient été tracées sur le terrain. Depuis peu , l'impaliencede jouira trouvé le mo) en
d'aller plus loin : on prend acluel lement possession d'une boutique qui est encore à faire, on s'achalande d'avance, en inscrivant son nom et sa profession sur un bout de planche placée, soit au devant du terrain sur lequel on doit construire, soit contre le mur de la maison qu'on y élève. Voilà ce qui se voit en plusieurs endroits.
J'ignore si parmi les réglemens de poHce sanitaire , il y en avait, avant la révolution , de relatifs à cet objet ; mais je me rappelle que les bourgeois de Taris de ce temps-là , étaient sous ce rapport, comme sous beaucoup
d'autres , bien plus sages et mieux avisés que ceux du nôtre. Aujourd'hui , c'est à qui s'emparera d'uue maison neuve : dans ce temps-là, c'était à qui ne l'occuperait pas.
Les maisons neuves restaient vacantes dix-huit mois, deux ans et plus. Les nouveaux quartiers, comme ceux de la ville neuve et des Quinze- Vingts, ont été assez long-temps le repaire des mauvais sujets et des filles de joie.
Tels étaient ceux et celles qui essuyaient les plâtres. Voilà ce que j'ai vu.
Qu'on vante journellement les lumières du siècle et les progrès des sciences et des arts, cela peut
être à l'égard d'un petit nombre, t ari nantes, mais-il n'est pas moins vrai que dans le gurgitevasto, dans Paris, la société semble avoir une large taie sur les yeux, ou que si elle est riche en connaissances de luxe, elle manque de connaissances de première nécessité *.
Car, il est de fait qu'une majorité effrayante vit dans une ignorance et dans une incurie inconcevables, sur tout ce qui tient
* Si la comparaison était permise , on pourrait dire de la classe instruite parmi nous, qu'elle ressemble à des personnes qui auraient des buffets garnis de biscuits, de macarons et de toutes sorles de friandises , mais qui manqueraient de pain; -
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de plus près à la vie, à la conservation de la santé et à beaucoup d'autres choses qui intéressent l'existence physique et morale. Il importe peu que les lumières soient dans les livres , c'est dans la pratique de la vie que l'on voudrait retrouver les fruits qu'elles portent. Avant la révolution, il y avait très-certainement plus d'ignorance sur beaucoup de choses inutiles au bonheur , et qui depuis sont devenues d'une funeste nécessité ; mais il y avait des traditions sages et surtout un gros bon sens, un instinct de conservation que n'ont point remplacés notre instruction et tout le savoir qu'on
nous prête. J'en demande pardon aux beaux esprits, aux savans et à quelques Jeunes docteurs du jour.
Pour ouvrir les yeux du publie sur le danger certain auquel" il s'expose journellement, et qu'on ne peut mépriser que par igoo* rance , je ne peux mieux faire en ce moment que de rapporter ce qui a été publié a ce sujet, il y a une cinquantaine d'années, par l'abbé Jacquin. , ,
« Quelque chose qui nuit beaucoup à la santé, dit notre auteur, et qui devient mortel pour beaucoup de monde , c'est la fureur où l'on est à Paris d'habiter
promptement des maisons bâties en six mois *. Nos pères employaient pour, construire leurs demeures des bois coupés depuis quelques années, et des pierres sorties de la carrière depuis un .certain temps **. Pour nous , avides en tout de jouir , nous construisons avec des bois verds et des poutres humides , des habitations chargées de plafonds et de cloisons de plâtre , et décorés de
* Aujourd'hui on bâtit les maisons eu .moitié moins de temps , et dans toutes les saisons. Quelques - unes s'élèvent comme par enchantement.
** Aujourd'hui la pierre et le moellon sont employés saignant, c'est-à-dire, sor tant de la carrière.
peintures à l'huile et de vernis , dans lesquelles nous nous hâtons de puiser la source de plusieurs maladies , et souvent la cause de notre mort.
« Le bois vert, outre le désagrément qu'il a de pourrir promptement, comme on a pu le remarquer à l'école royale militaire , dont il a fallu renouveler au bout de douze ans toutes les poutres *, sue beaucoup la première année, et communique à l'air une humidité qui occasionne un grand nom-
* On est dans l'usage aujourd'hui de refendre les poutres , de tourner le cœur en dehors , et de joindre les deux moitiés dos à dos par des boulons de fer. '
bre d'infirmités , comme ries douleurs dans les membres , des rhumatismes , la goutte, et toutes les maladies qui viennent de la transpiration interceptée. Il en est de même des pierres nouvellement tirées des carrières.
« Rien de plus pernicieux que l'odeur des couleurs à l'huile et des vernis : elle causedes vapeurs, des suffocations, enfin la langueur et la mort. "Une expérience constante et journalière nous apprend combien il est dangereux d'habiter trop promptement une maison nouvellement bâtie. Hermocrate, au rapport du père de la médecine , fut attaqué d'une fièvre vio-
lente et d'une surdité, pour avoir couché à côté d'un mur neuf.
Hoffmann rapporte que trois enfans périrent en deux jours d'une esquinancie, pour avoir passé quelques nuits dans une chambre nouvellement enduite de chaux.
A la fin de l'année dernière , M. le duc de Ghaulnes mourut de langueur, pour avoir habité trop promptement un hôtel nouvellement bâti. Le même accident est arrivé à M. de Bourlamaque , pour s'être trop pressé de passer une partie de la journée dans son cabinet nouvellement reconstruit, peint et vernissé. Vu mois après sa mort, je fus pros-
que suffoqué en entrant dans ce cabinet. P. 74 et 76. »
Il n'y aurait rien à ajouter à ce que dit l'abbé Jacquin , si des exemples pris dans des temps déjà loin de nous ne perdaient pas de leur autorité et de leur force : et si comme j'en ai la certitude, il ne se trouvait pas dans la société des personnes d'une opinion contraire à la sienne., qui seront en conséquence toutes prêtes à traiter de mal fondées, de puériles et chimériques, les craintes que je cherche à inspirer.
Il est vrai que parmi ces personnes, la plupart sont distraites par le soin des affaires, 00 séduites
par une apparencedechoses qui les tientdanslasécurité. Lemondeva comme de coutume ; chacun vaque à ses occupations; la circulation est la même dans la ville ; pour elles il n'y a rien de nouveau, tout est bien. Nous ne sommes ni misanthrope, ni pessimiste; mais que les mêmes personnes qui voient superficiellement les choses, et jugent si légèrement de Paris, se donnent la peine d'y regarder de plus près, et plus attentivement, qu'elles apprennent à le connaître, elles en jugeront différemment. Elles lui reconnaîtront deux aspects différens, deux physionomies très-distinctes,
l'une gaie , qui est celle de quelques momens heureux *; l'autre triste , qui est son état habituel.
Qu'elles l'étudient sous ce dernier aspect. Si c'est trop exiger de ces personnes, qu'elles s'adressent à des médecins expérimentés et bons observateurs sur ce point. Ils leur
* Tel est Paris un beau dimanche de printemps , après de longs jours de pluie et de boue , et lorsque le soleil a dissipé les brouillards qui couvrent cette immense cité. C'est un spectacle réjouissant de voir ses nombreux habitans, hommes, femmes en fans , tous parés , tous animés par le plaisir , sortir de leur demeure dès le matin , et par mille routes différentes gagner la campagne eu toute hâte , et s'y répandre de tous côtés.
diront d'arrêter leur vue, et de porter leur attention sur ce grand nombre de figures pâles et blèniWet d'êtres languissaus qu'elles rencontrent, qui se traînent péniblement dans les rues et les promenades publiques : ils leur diront de plonger la vue dans ces boutiques basses et humides qu'elles côtoient journellement sans réflexion, de jeter les veux sur la plupart des femmes qui sont à leur comptoir, de les interroger sur leur santé et sur celle de leurs enfans. Ils leur diront de pénétrer dans l'intérieur des maisons , de parcourir les différens étages, pour entrer dans le détail des mi-
sères de la -rie humaine; et, que
là , elles verront les uns perclus ou tourmentés par des douleurs de rhumatisme et de goutte, les autres, affectés de catarrhes invétérés ou de pulmonie. Ceux-ciayant des fluxions sur les dents ou sur les veux ou sur les oreilles ; ceuxlà , et dans le plus grand nombre unefouied'enfans,ou plutôtd'avortons dartreux , rachitiques , scrophuleux , remplis d'humeurs ou couverts d'emplâtres. Que, de retour à la maison, elles fassent la revue de tous ceux qui composent leur famille, c'est bonheur, si après une visite exacte, elles n'en trouvent pas declopés. Bientôt et
plus véritablement elles verront Paris se transformer en un vaste hôpital , et ses habitans , pendant la mauvaise saison surtout, se partager en malades et en convalescens sans pouvoir compter, dans l'un et l'autre sexe, des individus d'une santé constante et bien-franche. Je pourrais ajouter à ce que je viens de dire le témoignage d'un homme bien informé * , duquel il résulte, qu'à Paris, beaucoup de jeunes gens qui ont belle apparence sous le frac, montrent
* Le colonel de gendarmerie L... fi....
qui a été long-temps membre de la commission du . département , chargée de- la.
réforme des conscrits.
Lien des misères et des infirmités * le frac bas. Rien n'est si commun , parmi la jeunesse de Paris, que les vices de conformation , les hernies , les hydrocèles , les varicocèles.
Et les femmes !
Si l'on trouvait ce tableau exagéré, qu'on veuille bien défalquer ou retrancher de Paris ce qui n'est pas Paris. Je vêux dire cette foule d'étrangers et d'habitans de fraîche date, qui sont comme la fausse montre de celle grande ville ; les provinciaux qui abondent pour leurs affaires, et qui sont toujours par voie et par chemin. Les habitans des campa-
gnea voisines , qui viennent à Parts le matin et s'en retournent le soir : une classe bourgeoise qui , avec de l'aisance , a conservé des mœurs simples etunevierégulière.
Les ouvriers des faubourgs élevés , qui , toujours exposés à l'air sont employés à des travaux de force. Cette nuée d'hommes qui quittent leur lieu natal pour porter la livrée ; en un mot , qu'on réduise Paris à ce qu'il est, c'està-dire à ce noyau prodigieux fourni par la masse des citadins de pères en fils , et l'on verra que le tableau n'est qu'exact *.
* Tandis ijue ce tableau paraîtra exagéré a certaines personnes, il sera vu par
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On ne rapportera pas uniquement à l'insalubrité des habitations les maladies nombreuses qui attaquent les Parisiens ; c'est en cela qu'il y aurait de l'exagération, et nous sommes loin de le donner à entendre. Ces maladies dépendent d'autres causes, dont nous avons suffisamment parlé ailleurs * , nous voulons seu-
d'autres comme un tableau ordinaire, c'està dire , de tous les temps dans les grandes villes. Je m'inscris en faux contre cette assertion , dont je démontrerai l'inexactitude dans un autre moment.
* Pour faire comprendre cette dernière phrase, je dois dire que l'écrit que je publie en ce moment appartient à un autre plus étendu, dans lequel }e parle des ui«urs
lement dire , ou plutôt établir , comme une vérité constante , comme un fait avéré, que dans l'état de faiblesse et de susceptibilité maladive où sont les Parisiens, l'usage, ou pour parler comme l'abbé Jacquin, la fureur qu'ils ontd'babiter des maisons à peine achevées , doit influer sur eux beaucoup plus que sur des individus plus forts, qu'elle y influe déjà d'une manière sensible et funeste, et qu'elle doit contribuer pour l'avenir à rendre l'espèce plus misérable et plus chétive
actuelles de Paris, el de leur influence sur la vie , la santé et les maladies des habitai» de celte ville.
qu'elle n'est : voilà ma thèse.
Il est d'autres personnes qui sans ignorer le danger auquel les exposent les maisons neuves , ferment en quelque sorte les yeux dessus pour n'en être pas effrayées, se bercent d'un espoir mal fonde et finissent, après quelque hésitation, par suivre l'exempledugrand nombre. Avertissons-les , et proposons-leur de nouveaux exemples, afin qu'une terreur salutaire s'empare d'elles, s'il est possible, et qu'elles évitent des maux saas remèdes qu'augmenteraient encore d'inutiles regrets.