DÉDUCTIONS PRATIQUES
Dans cette quatrième partie, qui peut servir de conclusions à notre travail, nous voulons montrer en quelques lignes le côté pratique qui peut résulter de l'étude que nous venons de faire.
Nous avons vu, chemin faisant, que le-pronostic de la tuberculose des séreuses, aussi bien que celui de la tuberculose pulmonaire '‘ qui lui succédait, était bénin, surtout le premier. Par suite, on doit poser en principe qu'il ne faut, en présence de ces cas, ni désespérer n1 se laisser gagner par cette espèce de scepticisme thérapeutique si fréquent quand il s’agit de tuberculose ; nous savons au contraire que la guérison peut survenir souvent, et tous nos efiorts doivent tendre vers ce but.
En outre, tous les pathologistes ont dit et répété à satiété que la tuberculose pulmonaire était curable mais à une condition, c'est qu'elle soit soignée dès le début : «quelles que soient les conditions dans lesquelles un homme devient tuberculeux, la tuberculose est curable, surtout dans le début de la maladie. »°
1 CourmonT et Denis. — Loc. cit.
2 BrouarveLz. — Resanehleco de Tuberklozo, in Lingvo internacia (journal espérantiste) 1903 p. 94 — Nous nous sommes rendu compte, par les difficultés que nous avons rencontrées à faire es recherches dans les auteurs étrangers, combien une langue internationale, comme l’Esperanto, rendrait de services.
Précocité thérapeutique égale pour Landouzy efficacité thérapeutique ; c’est même « une vérité banale aujourd'hui et dont la démonstration est inutile.! »
Aussi tous les efforts des cliniciens dans ces detnibtes années ont-ils eu pour but de pouvoir dépister cette tuberculose au début; « on ne saurait trop étudier — disait Grancher ? il y a déjà longtemps — les moyens de reconnaître la première apparition du tubercule dans les poumons. »
Or, si on à bien suivi notre argumentation, on verra que c’est même avant la première apparition du tubercule dans le poumon que nous pouvons porter le diagnostic de tuberculose, et considérer comme des tuberculeux pulmonaires en puissance les sujets qui rentrent dans le cadre de notre étude. Cette tuberculose des séreuses peut être, en effet, affirmée dès ses premières atteintes avant que le parenchyme pulmonaire soit touché grâce à tous les nouveaux procédés de recherches, proposés ces temps derniers et dont nous avons déjà parlé. Retenons surtout : le séro-diagnostic d’Arloing-Courmont, le cyto-diagnostic et l'inoscopie. Le séro d’Arloing-Courmont trouve son application toute naturelle, à condition d'employer, pour rechercher la réaction, le liquide épanché dans la cavité séreuse, mais il peut aussi être d’une grande utilité si on se sert du sérum sanguin; supposons en effet que nous assistons au début d’une affection portant sur une séreuse, que les poumons sont sains, et que le séro d’Arloing- Courmont est positif ; il est plus que probable que c’est bien la lésion en vue qui produit ce résultat. D’après l’étude
! Grasser et VEDgL. — Du diagnostic précoce de la tuberculose humaine par les faibles doses de tuberculine, Académie de Méd. 1896 t. XXXV p. 174. ? GRaNCHER. — Soc. méd, des Hôp, 1884 p. 140.
qui en à été faite, on sait aujourd’hui que ce séro donne surtout des résultats dans les cas de tuberculose bénigne et localisée, ce sont précisément les conditions qui sont réalisées ici.
Une fois en présence de ce diagnostic ferme, il n’y a plus à hésiter, il faut agir et agir vite, en traitant énergiquement ces phases initiales, « c’est dans ces conditions que la curabilité est un fait vrai plus répandu qu'on ne croit! ».
Ces individus, qui ont fait quelque part dans une séreuse quelconque de la tuberculose, doivent, nous le répétons, être regardés et par suite traités comme des tuberculeux. En instituant chez eux un traitement énergique et approprié, en leur prescrivant des règles d'hygiène bien comprises, on arrivera d’une façon à peu près certaine à obtenir la guérison de ces formes qui ont par elles-mêmes, du reste, une tendance naturelle à guérir. Ce résultat obtenu et la convalescence passée, il ne faudra pas abandonner ces malades comme on abandonne un sujet qui vient de faire une fièvre typhoïde ou une pneumonie, il faut les suivre, leur donner des conseils, leur inculquer certains principes qu'il serait imprudent à eux d’enfreindre, en un mot les mettre dans des conditions telles que leur guérison ait le plus de chances de durer. Il ne faut pas oublier que ce qui serait sans effet pour un organisme sain est fatigue pour un tuberculeux, ce qui serait fatigue pour le premier est surmenage pour le second ?. «C’est ainsi que deux jeunes enfants de ma clientèle, raconte Landouzy*, ont été retirés, sur mes conseils, des établissements où 1ls faisaient leur
i Grasser. - Leçons de Clin. méde. t. 1, p. 2.
2 Cisrernes.— De l'influence de la pleurésie intercurrente sur l'évolution des lésions tuberculeuses pulmonaires. Th. de Paris, 1900-01, no 642, p. 59.
3 Lanpouzy.— Pleurésie & frigore. Gaz. des Hôp., 1887, p, 156.
instruction, à la suite d’une pleurésie a frigore, pour être élevés pendant plusieurs années consécutives à la campagne, devenir des sujets forts, robustes, rustiques au point de vue de la santé et se trouver mis ainsi à l'abri de la généralisation d’une tuberculose primitivement localisée à la plèvre, tandis qu’ils perdaient successivement, de celte affection, leur mère, un oncle, une tante et une sœur.»
Le rôle du médecin n’est donc pas terminé alors que les manifestations locales ont disparu ; c’est à ce moment, au contraire, qu'il devient le plus important. On ne devra pas oublier que le maintien de la guérison dans ces cas est précaire et sous le coup d'une récidive, car ce n’est pas par semaines qu'il faut compter quand il s’agit de traitement de la tuberculose, mais par mois et par années.
Comme moyens on aura à sa disposition et on emploiera:
surtout: la suralimentation, l’aérothérapie et le repos ; c'est là, on le sait, ce qui fait les succès des sanatoriums, ce qui leur permet d'établir de si brillantes statistiques.
De cette façon, on empêchera beaucoup de tuberculeux séreux de devenir des tuberculeux pulmonaires, et ce ne sera pas un résultat insignifiant. Qu'on ne vienne pas nous dire qu'on n'aura pas le temps de l’atteindre, puisque dans nombre d'observations, où ne s’est produite aucune intervention médicale, la tuberculose pulmonaire n’est survenue que longtemps après la guérison de la tuberculose séreuse.
Avant de terminer, nous voulons répondre à une objection : certains esprits trouveront peut-être que nous n'avons fait que contribuer à étendre le champ déjà si vaste de la tuberculose et nous reprocheront d’avoir vu de la tuberculose un peu partout. Nous ne le nions pas, nous croyons, en effet, que la tuberculose est beaucoup plus fréquente qu'on ne le croit généralement. « Si on ajoutait aux tuber-
culoses manifestes les tuberculoses méconnues, latentes ou larvées, on obtiendrait certainement un pourcentage très élevé: si tous n'en meurent pas, la plupart sont frappés». Le nombre des « tuberculeux sans le savoir » est plus grand qu'on ne le suppose. Nous n’en voulons pour preuves que les résultats du séro-diagnostic d’Arloing Courmont, pratiqué chez des individus quelconques considérés comme sains et donnant de 30 à 45 °/, de résultats positifs ?. Devant de pareils chiffres on s’est récrié, on a accusé la méthode de manquer de précision, et cependant, quand on regarde les choses d’un peu près, il n’y à pas là de quoi bouleverser les opinions admises jusqu'ici. Brouardel n'a-t-il pas dit qu’il trouvait dans 60 °/, des autopsies d'adultes des tubercules guéris, crétacés, fibreux ou cicatrisés au sommet du poumon, la cause de la mort dans ces cas étant, bien entendu, étrangère à la tuberculose. Cette même proportion avait été trouvée dès 1850, par Guillot. Sur sept individus, disait Revillod, un meurt tuberculeux, mais, ajoutait-il, il ne faudrait pas croire que les six autres en fussent indemnes.
Ces constatations ne sont pas désolantes, comme on serait tenté de le croire — les mots consolant ou désolant sont des adjectifs qui ne doivent pas exister entre médecms®; — loin de nous décourager, nous soutenons au contraire que de pareilles constatalions ne peuvent que nous encourager dans nos efforts thérapeutiques; car, que prouve cette si grande fréquence de tuberculoses méconnues sinon le grand nombre de tuberculoses guéries ?
1 Hanor.—Début de la phtisie pulmonaire. Semaine médic., 1895, p. 429.
2 Voir les communications de MM. Roper et LacrirrouL à la Société des Sciences médicales de Montpellier, 13 mars 1903.
3 Lanpouzv.— Gazette des Hôpitaux, 1887, p. 156.
« On dit que la tuberculose augmente, qu'elle est partout, c'est malheureusement exact, mais cette déclaration comprend un correctif propre à consoler l'humanité et à flatter notre amour propre professionnel; les statistiques se sont accrues de beaucoup de cas méconnus autrefois, et parmi eux quelques-uns ont pu être enrayés par un diagnostic préco- COS
Par conséquent, on peut affirmer que la tuberculose guérit très souvent, beaucoup plus souvent qu'on ne le croit. Aussi nous semble-t-il opportun de répéter cette phrase que Landouzy ? disait dans d’autres circonstances : « Surtout, Messieurs, ne nous effrayons pas de la vulgarisation de cette idée, de la fréquence de la tuberculose », et de nous deman-. der avec Legrand 5: « s’il n’est pas temps d'abandonner l'étrange conduite que nous ont léguée les générations médicales et qui s’est perpétuée dans le peuple sous le vocable de la charité. Ne faut-il pas crier le plus tôt possible le mot de tuberculose au malade, à ses parents, à son entourage et briser ce cercle de vigilance à entretenir une ignorance inutile et dangereuse ? »
En terminant notre travail, nous formulerons un souhait: on à vu la facilité avec laquelle nous avons pu réunir un nombre respectable d'observations — nous sommes. loin d'avoir épuisé la liste — dans lesquelles une tuberculose pulmonaire avait succédé à une tuberculose séreuse, mais plus on ira et plus ce nombre diminuera à cause des guérisons qu'on obtiendra, et nous souhaitons que sous peu l'édification d’un travail analogue au nôtre soit rendue difficile par le défaut d'observations.
! HoBss. — Presse médic., 1903 p. 189.
? LanNpouzy. — Pourquoi et comment on devient tuberculeux. Progrès médic., 1882, p. 700.
$ LEGRAND. — Sur la psychologie du taberculeux. Bulletin méd. 1902, DANCE