‹ Du délire aiguChapitre 8 sur 8 · TRAITEMENT · texte numérisé non relu

TRAITEMENT

La nature des lésions qu'on rencontre dans le délire aigu devait nécessairement conduire les premiers observateurs à l'emploi des antiphlogistiques. Aussi, dès le début, ont-ils eu recours aux saignées générales d'abord, puis aux saignées locales; on trouve même dans la science le récit de quelques cas de guérison obtenus à J'aide de ces moyens thérapeutiques. Mais lorsqu'on lit ces observations, le diagnostic de la maladie est loin de paraître aussi confirmé que semblaient le croire les observateurs eux-mêmes.

Pour Brierre de Boismont (1), une saignée explorative s'indiquait d'elle-même et cet auteur pensait que, faite dans les limites convenables, elle ne pouvait avoir aucun résultat fâcheux. C'est surtout à la saignée du bras qu'il conseillait d'avoir recours, tout en regrettant que l'ouverture de la jugulaire fût aussi difficile à faire sur les malades agités, car elle lui paraissait devoir être préférée.

La saignée fut heureusement peu à peu abandonnée, et aujourd'hui tout le monde est d'accord sur son peu d'efficacité et sur l'inconvénient qu'il y a à débiliter un sujet

(1) Loc. cit.

dontles forces, après une grande exaltation de quelques jours, sont profondément déprimées.

Ach.Fovil)e(2) recommande les grands bains, prolongés quelquefois pendant un temps très long-, les boissons délayantes, les révulsifs cutanés et intestinaux, l'emploi des opiacés, de la g*lace sur la tête.

Les auteurs allemands, qui décrivent une seconde lésion anatomique, l'anémie cérébrale, répondant à leur type mélancolique, repoussent absolument la saignée dans cette dernière forme de délire aig*u, cherchant au contraire à refaire le sang* de leur sujet. Dans un travail tout récent, Meynert (3) va même jusqu'à conseiller la transfusion du sang*. Les expériences personnelles nous manquent pour discuter la valeur de ce moyen thérapeutique; nous rappellerons cependant à ce sujet que c'est presque exclusivement dans les états anémiques consécutifs aux hémorrhag"ies que cette opération a été suivie d'un heureux résultat. En outre, l'excitation extrême des malades doit, dans bien des cas, la rendre impraticable; leurs mouvements désordonnés ne sauraient non plus manquer de faciliter singulièrement la production d'embolies en lançant dans le torrent circulatoire le petit caillot qui se sera formé dans le veine ouverte. Ce n'est donc qu'avec la plus extrême prudence que cette opération doit être conseillée. Dûtelle réussir, il nous semble difficile d'admettre qu'elle aura remédié à l'anémie cérébrale des malades, car

(2) Loc. cit.

(3) Meynert. — Des formes hallucinatoires aiguës du délire et de leur évolution Jahrbucher fur Psych. 1881.

s'il existe des modifications dans les liquides sanguins, elles sont plutôt qualitatives que quantitatives.

Schûle (1), dans son Manuel des maladies mentales, consacre un chapitre à la thérapeutique des états d'exaltation (fureur, manie, délire aigu). Il pose comme règle première la nécessité d'éviter au malade toute excitation, de n'exercer sur lui aucune contrainte sous quelque forme que ce soit, si ce n'est passagèrement pour l'ingestion de nourriture.

Cette manière de voir est absolument conforme à celle que nous avons entendu exprimer souvent par Magnan, et que nous partageons entièrement. Les malades doivent jouir de la plus grande liberté pour trouver un élément suffisant à l'activité qui les dévore. Dans les cas d'excessive excitation, ils seront mis dans une cellule capitonnée dont la température sera surveillée avec soin, et confiés à la surveillance d'un infirmierou d'une infirmière intelligents. Dans quelques cas cependant Schùle conseille de fixer le.malade au lit pendant quelques heures pour lui procurer un repos forcé. On verra plus loin ce que nous pensons de cette mesure. Dans les états les plus intenses il applique quelques sangsues derrière la tête et aux tempes.

« La nourriture, dit-il plus loin, doit être forte sans être excitante, de façon à couvrir la dépense énorme d'activité musculaire; ne point épargner guelques gorgées de vin ou un verre de bière. Prise en assez grande quantité, la bière, le soir, amènesouvent le bon sommeil le plus naturel surtout chez les femmes. » Si nous par-

(l) Lcc cit.

lageons l'opinion de cet auleur sur l'opportunité des toniques, nous ne pensons pas qu'il soit avantageux d'abuser de la bière.

Tout en conseillant l'usage des opiacés, il se montre absolument hostile à l'hydrate de chloral,que cependant M. Magnan administre quelquefois et à l'aide duquel on obtient toujours un peu de sommeil.

Bien des moyens thérapeutiques ont été tour à tour préconisés; il serait fastidieux d'en faire l'énumération, plusieurs d'entre eux relevant plutôt de l'empirisme que d'une méthode rationnelle. Nous nous contenterons de tracer les indications générales à remplir et de rappeler le traitement employé chez les malades que nous avons vu guérir. La première chose à faire, c'est d'isoler le malade et de l'enlever au plus tôt à ses préoccupations habituelles. Malheureusement cette condition n'est le plus souvent remplie qu'à une période assez avancée de l'affection, les parents ne se. décidant à se séparer de leur malade que lorsque le délire est devenu général, et la folie manifeste pour les moins clairvoyants. Quoi qu'il en soit, et à quelque phase du mal que soit arrivé le sujet, il doit toujours être placé dans une chambre d'isolement facile à aérer, et débarrassée de tout meuble contre lequel il pourrait se blesser. Dans certains cas d'excitation extrême on devra matelasser les parois de cette chambre pour éviter que le malade, sous l'influence des idées délirantes, ne se contusionne en se jetant contre les murs. L'hyperestbésie excessive de tous les sens des patients est telle qu'on doit écarter d'eux tout agent extérieur d'impression. Il en est beaucoup qui supportent difficilement la lumière et se trouveront bien

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d'une demi-ûibscuri'té dans une pièce tranquille où ne leur parvienne aucun bruit.

On pourra les mettre par exemple dans une cellule bleue qui agiraj non pas à cause de sa coloration spéciale, mais à cause de l'atténuation qu'elle apporte à la lumière du jour. Elle devra être fraîche, et assez spacieuse pour leur permettre de donner un libre cours à leurs mouvements. Est-il besoin d'ajouter que jamais, sous aucun prétexte, et notre opinion diffère sur ce point de celle de Schùle, on ne devra immobiliser le malade. Quelle que soit son excitation, si grand qu'on puisse juger le besoin de repos, la camisole doit être absolument proscrite. Le repos forcé ne saurait être que préjudiciable et le sera toujours à cause des efforts que le patient ne manquera pas défaire pour se débarrasser de ses liens et qui seront doublés encore par la résistance éprouvée. Du reste, un repos obtenu mécaniquement n'a aucune raison d'entraînerle sommeil, car si l'on empêche un aliéné de remuer les bras et les jambes on n'entravera pas pour cela le cours de ses idées délirantes. Il arrive au contraire, à côté de cela, qu'après quelques nuits de vive excitation, il survient une lassitude extrême et que le malade s'endort pour quelques heures d'un sommeil toujours d'heureux augure.

Ce sommeil sera encore plus facilement provoqué si l'on a recours à uue méthode de traitement que nous allons décrire telle que nous l'avons employée sous les yeux de M. Mag-nanet qui a produit souvent d'heureux résultats. C'est l'enveloppement dans le drap mouillé: il consiste, le malade étant débarrassé de tout vêtement,

à l'entourer complètement d'un drap plongé dans l'eau et soigneusement tordu. Autour du drap on roule deux ou trois grandes couvertures de laine, et, après avoir eu la précaution de saupoudrer les pieds du malade de farine de moutarde noire et de lui mettre un linge humide sur la tête, on le laisse dans l'obscurité avec quelqu'un pour le surveiller et lui faire prendre des boissons chaudes et abondantes. Il est facile d'appliquer ce mode de traitement, quelle que soit l'agitation du malade. Sous l'influence de cet enveloppement, il ne tarde pas à se produire une transpiration abondante accompagnée d'une vive rubéfaction de la peau, et c'est alors qu'il n'est pas rare de voir le calme succéder progressivement à l'excitation, et le sommeil enfin survenir pendant un temps plus ou moins long.

Dans certains cas, mais surtout au début, l'enveloppement dans le drap mouillé, s'il est intelligemment pratiqué, pourra donc avoir de bons résultats; toutefois, si au bout d'un court instant ce moyen n'amène nas une sédation dans les accidents, et si le malade continue à lutter, mieux vaudra lui rendre la liberté de ses mouvements.

Les grands bains prolongés à une température soutenue d'environ 33° sont souvent suivis d'une accalmie dans l'intensité du délire, mais ils comporlent deux indications sans lesquelles ils sont plus nuisibles qu'utiles. Il faut avoir soin de mettre sur la tête du patient une compresse d'eau fraîche souvent renouvelée, et à sa sortie, de l'essuyer avec beaucoup de soin pour éviter tout refroidissement. Si ensuite il est calme, on pourra l'étendre sur -un lit où quelquefois il dormira. S'il est

excité, ce ne sera pas une raison pour lui mettre la camisole, cet engin produisant dans son application plus d'inconvénients que d'avantages, car si l'on peut dire qu'il oblige le malade à un repos relatif, on ne doit pas oublier non plus que les affections pulmonaires étant une complication fréquente dans tous les états graves, on ne saurait prendre trop de précautions pour écarter toute entrave à la respiration. Gomment d'ailleurs ne pas s'élever contre cette coutume barbare, dernier vestige d'un siècle disparu, qui consiste â appliquer à un aliéné, quel qu'il soit, la camisole de force, pour le fixer encore plus facilement aux quatre coins de son lit ?

Il est une autre indication à remplir dans le traitement du délire aigu. Les malades se nourrissent très mal, ne mangent qu'avec la plus grande difficulté; cependant, à cause de la gravité de leur état, il faut éviter autant que possible le cathétérisme œsophagien. On doit donc insister auprès d'eux à plusieurs reprises dans la journée pour les déterminer à prendre de la nourriture. Les aliments devront contenir sous un petit volume les éléments nécessaires à la nutrition : le malade qui en rejettera la plus grande partie aura du moins ainsi quelques chances de plus d'en introduire dans son estomac. Le lait mélangé à quelques jaunes d'œufs et le jus de viande seront choisis de préférence. On ne devra pas se lasser de revenir à la charge et on parviendra de la sorte à soutenir dans une certaine mesure les forces du malade. Indiquons de plus un procédé auquel il sera bon et parfois nécessaire d'avoir recours. Il consiste, le malade étant assis à terre et maintenu intelligemment, à lui faire appuyer la tête sur les ge-

noux de quelqu'un qui lui croise les mains sous le menton. Dans cette position il deviendra facile de lui introduire le lait dans la bouche en lui pinçant le nez; pour respirer, le malade est obligé de se débarrasser d'abord de ce qu'il a dans la bouche, quelquefois il le crache, d'autres fois il l'avale ; on arrive ainsi, avec de la patience, au résultat désiré. Enfin le cathétéristne œsophagien devra être employé comme moyen extrême, et en dernier ressort, il restera encore les lavements nutritifs contenant en suspension des peptones qui ont donné quelques résultats satisfaisants.

L'état anémique des sujets indique assez l'emploi des toniques : le vin à faible dose, loin d'être nuisible au malade, l'aidera, au contraire, à soutenir la lutte contre la maladie (1). Presque tous les auteurs conseillent le sulfate de quinine. Nous l'avons vu dans bien des cas déterminer une chute brusque de la température. Quelquefois au contraire son action est nulle. A quoi cela tient-il ? On peut rappeler à ce sujet que ce même médicament qui abaisse de plusieurs degrés la tempéra-

(1) Dans un des deux cas de délire aigu que nous avons observés pendant un intérim de quelques semaines que nous avons fait comme chef de service, en l'absence de M. Magnan, depuis le premier tirage de ce travail, nous avons employé le vin créosote mélangé au vin de quinquina ; ce traitement trouvait son indication dans l'état d'air des poumons de notre malade. La température rectale qui dépassait 41° a commencé à baisser le lendemain du jour où la malade a été soumise à cette médication. Y a-t-il là une simple coïncidence ou bien au contraire une relation *'e cause à effet? Nous n'en savons rien; quoiqu'il en soit, ce fait nous a paru valoir la peine d'être rapporté: La femme est aujourd'hui à peu près guérie de son délire, moins la lésion organique tend à faire de nouveaux progrès, ce qui indique très-nettement que l'état des poumons n'était pour rien dans la production du délire.

ture dans la pneumonie, l'abaisse à peine dans l'érysipèle.

M. Magnan a également employé dans certains cas le salicylate de soude, et, comme nous l'avons vu dans l'observation V, son administration a presque toujours été suivie d'abaissement de la température.

L'état du tube intestinal devra être surveillé avec soin; la constipation étant la règle pendant l'invasion du mal, on aura recours aux lavements purgatifs. Quelques rares malades se calment un peu sous l'influence du bromure de potassium et il sera toujours bon d'essayer cet agent thérapeutique sous la condition d'en cesser l'emploi s'il n'amène aucun résultat, à cause des troubles digestifs qu'il détermine quelquefois.

Il est un autre agent thérapeutique dont Schùle déconseille l'emploi, et qui, suivant nous, ne doit pas être aussi sévèrement proscrit dans le cas qui nous occupe: c'est l'hydrate de chloral. Malgré l'excitation légère du début de son action, il peut rendre d'immenses services dans le traitement de certains malades en leur procurant un sommeil réparateur, et ses effets seront augmentés encore si le terrain a été préparé par l'administration de quelques grammes de bromure de potassium. Son efficacité, il faut, en convenir, n'estbien accuséeque dans certains cas et complètement nulle en d'autres occasions. Se défier des doses dépassant 4 grammes, qui ne manqueraient pas de hâter l'apparition de cette période de collapsus terminant le délire aigu.

Comme on le voit, et on le dissimulerait inutilement, le médecin est souvent réduit à suivre les accidents sans pouvoir y apporter de remède efficace, et le malade succombe quoi qu'on ait fait.

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