‹ Du délire chez les dégénérésChapitre 19 sur 22 · DIAGNOSTIC · texte numérisé non relu

DIAGNOSTIC

Le diagnostic du délire des dégénérés n’a pas qu’un intérêt purement scientifique. Nous avons énoncé que le médecin, imbu de connaissances exactes sur ce chapitre de la pathologie mentale, pouvait être utile au malade. L’étude des symptômes et du pronostic est venue corroborer cette opinion; l’étude du diagnostic doit encore la confirmer. En effet, pour ne prendre qu’un exemple, certains dégénérés exaltés ressemblent, à s’y méprendre, à certains paralytiques généraux au début ; et l’on conçoit facilement de quelle utilité sera le diagnostic lorsque l’on sait que le paralytique est frappé mortellement, tandis que le dégénéré excité guérit à coup sûr.

Il est facile de comprendre, en se reportant à l’analyse du délire des dégénérés et de ses apparences si multiples, que le diagnostic sera souvent embrouillé. D'une manière générale, une connaissance précise des antécédents- héréditaires dés malades devra, autant que possible, précéder toute conclusion diagnostique. Cet appoint, qui n’est pas toujours nécessaire, est parfois indispensable, comme dans le cas que nous venons de citer, par exemple, où il est impossible de se prononcer, de par le simple examen clinique des malades. Un élément de diagnostic très important est encore constitué par la marche de la maladie. Nous savons que les formes intermittentes sont assez caractéristiques ; nous savons encore

que la guérison est une terminaison fréquente et rapide de certaines formes de délire. Nous suivrons dans l’étude du diagnostic la marche que nous avons suivie pour l’étude clinique de la maladie.

L'exaltation cérébrale simple doit être différenciée de la paralysie générale au début. Toutes deux s'accompagnent d’une suractivité cérébrale extraordinaire et désordonnée, qui se manifeste par un certain degré d’incohérence dans les paroles et dans les idées, avec projets ambitieux, satisfaction de- soimême; Une perpétuelle agitation musculaire se joint à ces symptômes cérébraux. Dans les deux cas, l'internement est nécessaire. La confusion entre les deux maladies peut encore être permise, grâce à certains troubles de la parole. Un malade, dégénéré, héréditaire, atteint d’un certain degré de blésité, peut entrer à Facile avec de l’exaltation eérébrale et présenter les allures d’un paralytique général excité ; l'illusion peut être créée par la coïncidence des troubles de la parole.

La marche de l’exaltation eérébrale simple est alors bien différente'; le plus souvent elle n’est que passagère ; elle guérit brusquement comme elle est survenue. D’autres fois élite: se prolonge pendant très longtemps, mais pendant un laps de temps justement inconciliable avec l’idée de paralysie générale. Tout autre est la marche de celle-ci. Après une période d’excitation généralement courte, la démence caractéristique survient. On assiste à un affaiblissement progressif de toutes lés facultés, masqué pendant quelque temps par l’exaltation eérébrale, mais qui se' fait bientôt jour, grâce aux progrès lents et irrémédiables des lésions. D’ailleurs, l’incohérence de l’exalté simple n’acquiert jamais l’intensité de celle du paralytique : les projets ambitieux sont essentiellement fugaces chez, l’exalté, qui, d’un jour à l’autre, change d’idées. Les troubles de la parole sont extrêmement rares ebez ce dernier ; lorsqu’ils existent, ils sont congénitaux le plus souvent; c’est du bégaiement, de la blésité ; ce ne sont pas les aecrocs dans la parole, si typiques chez le paralytique. Enfin, si les antécédents hé-

réditaires sont connus, la difficulté est presque levée. Mais ajoutons que la marche de la maladie sera le plus sur critérium.

Le diagnostic du délire des dégénérés ressort évidemment de la description clinique que nous en avons donnée, particulièrement en ce qui concerne les délires d’emblée. Un délire survenant brusquement sans prodromes, quelle que soit sa forme, est bâti sur un terrain dégénéré. Le délire épileptique , seul peut lui être comparé. Comme lui, il survient brusquement, sans prodromes, mais il en diffère par des caractères très importants. La forme maniaque est beaucoup plus fréquente dans l’épilepsie ; on y rencontre presque toujours des hallucinations multiples de la vue et de l’ouïe, à caractère terrifiant, qui rendent compte des impulsions si communes chez les épileptiques délirants. La durée du délire est beaucoup moins longue, la guérison en est la règle, et cette dernière est suivie de l’amnésie caractéristique. Enfin il est le plus souvent possible de constater d’autres signes du mal comitial. Il suffit de se reporter à la description du délire d’emblée pour savoir combien il diffère du délire d’emblée épileptique. Le caractère de brusque invasion est le seul qui leur soit véritablement commun. •

Le délire des hystériques survient aussi brusquement ; il est également très mobile, empruntant ce caractère à l’état mental lui-même. De même encore, il n’affecte pas de forme déterminée ; les idées de persécution , les idées ambitieuses peuvent s’y rencontrer ; mais le caractère mystique des idées délirantes est beaucoup plus fréquent. Dans ces cas,.il ne peut y avoir de difficultés réelles que s’il existe peu d’autres signes de l’hystérie, fait assez exceptionnel. L’examen du champ visuel, l’exploration des différents modes de la sensibilité, la recherche des zones hystérogènes, enfin la connaissance des antécédents personnels du malade, permettront d’établir le diagnostic. En l’absence de ces signes, on se rappellera que - dans le délire d’emblée des dégénérés, les hallucinations sont

plus rares et moins actives que dans le délire hystérique, et que les impulsions y sont exceptionnelles. La marche du délire est également tout autre dans bien des cas. Elle est ordinairement plus rapide chez les hystériques, et lorsque sa durée excède quelques jours, il faut penser à un délire dépendant d’une autre cause que l’hystérie; le plus souvent, les malades sont des dégénérés délirants ; les crises hystériques servent d’appoints, de cause occasionnelle pour l’éclosion du délire, comme ailleurs cette cause pèut être un excès de boisson. Cette conception de la coïncidence d’un terrain de dégénérescence -avec la névrose hystérique n’a d’ailleurs rien d’extraordinaire; la majeure partie des hystériques, pour ne pas dire tous, sont des dégénérés.

Une bouffée subite d’idées ambitieuses ne permet pas toujours de songer à un délire de dégénéré. M. Magnan a fort bien montré que les idées ambitieuses sont très communes chez les malades affaiblis intellectuellement, particulièrement chez les alcooliques chroniques. Le délire ambitieux -éclate très fréquemment chez ces derniers malades et il affecte l’attitude des délires d’emblée. Mais il ne faut pas oublier que les alcooliques chroniques sont des candidats à la démence, et qu’ils peuvent en beaucoup de points être comparés aux paralytiques généraux. Chez tous ces malades les conceptions ambitieuses sont fréquentes. Il faudra donc dans ces cas être fixé sur le régime habituel des malades, et si l’on se trouve en présence de buveurs invétérés, déjà avancés en âge, dont les artères sont athéromateuses, et dont l’état mental a sensiblement baissé, le diagnostic d’alcoolisme chronique pourra être porté.

Les idées de persécution peuvent prêter aussi à la confusion. Sans parler du délire chronique que nous retrouverons plus loin, on sait combien les idées de përsêcution sont communes au cours de l’alcoolisme. Mais ici, outre les signes somatiques de l’intoxication, les troubles intellectuels sont différents de ce qui s’observe dans le délire des dégénérés. Les

hallucinations terrifiantes dominent la scène', il s’y joint l’insomnie, les terreurs nocturnes, les cauchemars, les illusions si caractéristiques;, La fréquence des excès alcooliques chez les dégénérés est d’ailleurs connue, et nous avons vu que l’alcoolisme des dégénérés avait un aspect, particulier. Mais il faudra bien différencier dans l’état délirant ce qui appartient de droit à l’intoxication, de ce que vient y surajouter l’état mental préexistant.

Les idées; mystiques, abstraction faite de. celles auxquelles se joignent des idées ambitieuses, et de celles: qui, comme dans le délire; chronique sont, absolument systématisées, doivent être mises au. bilan de la folie des dégénérés. Il est deux états où elles sont observées : ce sont le délire épileptique et le délire hystérique. Le diagnostic dépendra de là constatation des autres signes habituels à ces deux névroses. Il: n’a d’ailleurs pas une importance capitale, puisque ces deux maladies supposent le plus souvent une: prédisposition héréditaire qui crée chez les malades un état de dégénérescence'.

Nous avons dit: que le polymorphisme était un des caractères saillants du délire des dégénérés. Toutes les formes peuvent effectivement s’y rencontrer mélangées ensemble, ou bien se succédant avec ou sans intermittence. La présence dé telle ou telle idée: délirante doit donc éveiller dans l’idée-la possibilité d’un, délire affectant cette forme, sans que le malade soit un dégénéré. Prenons une à une toutes les formes de délire, et voyons si elles n’ont pas des caractères- différents quand ©an. les rencontre chez d’autres malades que des dégénérés. Nous avons vu les idées de persécution prendre un autre aspect clinique lorsqu’elles se développent chez les alcooliques ; nous les retrouvons pins loin dans le délire chronique avec un aspect tout autre encore. Le délire ambitieux s’observe chez les paralytiques généraux à la période d’état. Nous ne sommes plus ici en présence de cas où le diagnostic doit être fait avec l’exaltation cérébrale simple. Ici le diagnostic ne présente pas de réelles difficultés : les- idées- ambitieuses sont incohérentes,

absurdes, véritables symboles de la démence paralytique. Tout au plus, y a-t-il quelques cas de débilité mentale avec délire ambitieux qui pourraient rappeler la phase ambitieuse de la paralysie générale. Mais la connaissance du terrain spécial, l’absence des troubles de la parole et surtout la marche de la maladie ne permettront pas une longue hésitation. Dans le délire chronique, parvenu à sa troisième période, nous retrouvons les idées ambitieuses ; nous préférons rejeter à la fin de ce chapitre le diagnostic si important du délire chronique avec le délire des dégénérés.

Nous avons dit ce que nous pensions du délire mystique au point de vue du diagnostic. Nous le considérons, dans la majorité des cas,, comme l’œuvre des héréditaires dégénérés. Les idées érotiques, dont nous n’avons pas parlé, s’observent fréquemment chez ces derniers malades, mais ils présentent rarement une forme érotique isolée. Il n’y a guère que certains délires hystériques dans lesquels s’observent encore des idées libidineuses. Nous avons indiqué plus haut par quel chemin l’on pourra arriver à trancher la question. Nous ne parlons pas des délires dans lesquels les idées érotiques, les propos ou les actes libidineux sont la conséquence d’hallucinations diverses; dans ces cas, il n’y a pas de délire érotique. Nous laissons également de côté un grand nombre d'exhibitionnistes, qui, par définition, rentrent dans le cadre de la folie morale, et par suite dans celui des dégénérescences.

Quant à ces délires constitués essentiellement par des idées bizarres, comme les erreurs de personnalité, nous avons dit qu’ils étaient pathognomoniques de l’état de dégénérescence. Remarquons qu'ici le délire est consécutif à l’idée bizarre, à l’erreur de personnalité, puisque nous l’avons prise comme exemple, tandis que, dans tous les autres eas. il n’en est pas ainsi. Les erreurs de personnalité s’accompagnent de la démence chez les paralytiques ; elles sont la conséquence logique d’une idée délirante chez le délirant chronique. Chez le maniaque (alcoolique ou autre) incapable de fixer ses idées, l’état

d’agitation contraste justement avec le calme et le sang-froid du dégénéré quand il soutient son erreur de përsonnalité.

Ce serait ici le lieu de discuter l’existence à titre d’entités de la manie et de la mélancolie. Y a-t-il deux maladies bien définies, deux psychoses à évolution clinique fixées d’avance dont l’une s’appelle manie et l’autre mélancolie? Ou bien ne -faut-il voir, dans ces deux aspects cliniques, que des éléments simples qui se mélangent inégalement à tous les délires? La manie et la mélancolie des auteurs ne sont-elles que l’exagération de ce qu’on appelle chez d’autres malades l’excitation maniaque et la dépression mélancolique? La question n’est pas tranchée, et nous n’avons pas la prétention de la discuter ici. Ce qu’il importe de savoir, c’est que les dégénérés peuvent présenter l’aspect maniaque et l’aspect mélancolique. Dans ces cas, le diagnostic reposera sur la connaissance précise des antécédents héréditaires; l’âge du sujet a ure grande importance : un accès maniaque ou mélancolique survenant chez un sujet très jeune est l’indice d’un état héréditaire. Plus tard, l’état maniaque sera différencié de.celui des alcooliques par labsencè des autres signes de l'intoxication; l’état mélancolique sera différencié de l’état d’inquiétude des délirants chroniques à la première période. Toujours la marche de la maladie acquerra, au point de vue diagnostique, une grande valeur. Rappelons que nous avons considéré les formes intermittentes comme liées intimement à l’état de dégénérescence. Enfin, nous avons indiqué chemin faisant les caractères propres à l’accès maniaque des épileptiques.

Le diagnostic le plus important, celui qui présente de réelles difficultés, est celui qui est relatif au déliré chronique. Voici, en effet, ce que l’on observe quelquefois, et nous en rapporterons plus loin quelques exemples : un dégénéré se présente à l’observation avec un délire en apparence absolument systématisé; le délire a d’ailleurs une marche chronique ; le malade est intelligent, et son aspect lucide rappelle à s’y méprendre celui du délirant chronique. Il expose ses idées de persécution

ou ses idées ambitieuses avec une netteté, et une logique rigoureuses, tellement, que le diagnostic, délire chronique semble devoir s’imposer. L’erreur sera toujours évitée naturellement Si l’on assiste à l’évolution de la maladie tout entière, mais nous pensons que, dans bien des cas, elle pourra l’être également après une observation de quelques semaines, grâce à quelques signes que nous indiquerons.

Mais il est nécessaire, au préalable, d’être bien fixé sur la marche du délire chronique, et un court exposé clinique de cette grande vésanie nous paraît nécessaire. Le délire chronique, tel que l’ont décrit M. Magnan dans ses leçons cliniques, et M. Gérente dans sa thèse inaugurale, n’est que la synthèse du délire des persécutions et du délire des grandeurs décrits comme entités séparées par les auteurs. Il affecte dans sa longue évolution une marche absolument typique, et . cliniquement on peut lui considérer quatre périodes :

1° Période d’inquiétude ;

2° Période de délire des persécutions ;

3° Période de délire des grandeurs ;

4° Période de démence.

Ces quatre périodes, d’une durée très longue et indéterminée, se succèdent invariablement dans cet ordre. Au délire des persécutions succède fatalement le délire ambitieux.

Au début, les malades sont inquiets, tourmentés pour le moindre motif. Cet état d’émotivité les surprend et les étonne; le moindre bruit les surexcite. Conséquemment, ils deviennent assez souvent sombi’es, soucieux ; ils n’ont plus d entrain et négligent volontiers leurs affaires. D’autres s’agitent, deviennent susceptibles et plongent leur entourage dans l inquiétude. Ces états sont passagers, bien que durant parfois une ou deux années; ils ne sont en effet que les prodromes de la période suivante, beaucoup plus grave, beaucoup plus longue. Celle-ci débute par des hallucinations, ordinairement de l’ouïe. Elles ont toutes un cachet désagréable, injurieux: les malades entendent des voix qui les insultent, en leur adres-

sant des mots grossiers ou des mots à double entente. Pendant la nuit, et même pendant le jour, on fait du bruit autour d’eux pour les déranger ; ils entendent siffler ; on chuchote derrière les murs. A ces hallucinations de l’ouïe se joignent des hallucinations de tous les autres sens. Dans la rue, on les regarde de travers, on se moque d’eux en passant ; les gens font des signes à leur adresse et font semblant de les bousculer. On leur envoie, par toutes les ouvertures de l’habitation de mauvaises odeurs ; ils y reconnaissent le soufre, le phosphore. D'autres fois, ils trouvent un goût particulier aux aliments, et ils soupçonnent qu’on veut les empoisonner. Enfin des troubles de la sensibilité générale viennent compléter la scène : on leur lance des poudres malfaisantes, vénéneuses ; pendant la nuit, on pratique sur eux des attouchements, etc. Au milieu de tous ces troubles hallucinatoires, il est surprenant de voir les malades absolument lucides ; ils poursuivent leurs occupations journalières ; on remarque simplement qu’ils sont plus irréguliers, plus irritables, et leur aspect extérieur varie d’ailleurs d’un jour à l’autre, suivant l’intensité des troubles hallucinatoires. Ils racontent ce qu’ils éprouvent, et leurs plaintes rencontrent toujours un écho.

Le délire ne s’établit que peu à peu, à partir du jour où ils interprètent leurs différentes sensations. Tout d’abord, ils s’en étonnent, ils se demandent pourquoi les gens peuvent leur en vouloir, ce qu’ils ont fait pour être appelés « cochon, voleur », ete. Ils n’en restent pas là,, et comme, en somme,, en dehors de ces hallucinations, l'intelligence reste intacte, la systématisation commence. Les interprétations délirantes reflètent alors très exactement le degré d’instruction et d’éducation des malades. L’électricité, le magnétisme, le téléphone, sont successivement incriminés ; d’autres fois ce sont des collectivités d’individus : les prêtres, les jésuites, les francsmaçons, etc. Enfin ce sont les sorciers, les 'démons. Au début, le nombre et la qualité des persécuteurs sont indéfinis, mais peu a peu leurs rangs s’éclaircissent, et les malades ne consi-

dèrent plus qu’un petit nombre d’individus : ce sont les habitants d une maison, ce sont quelques commerçants, plusieurs membres de la famille, etc. Enfin, la systématisation continuant, il n’y a plus bientôt que quelques personnes, ou un seul individu, sur lesquels pèsent tous les soupçons.

A ce moment, le malade change habituellement d’attitude ; constamment préoccupé de ses persécutions, en proie sans cesse à de nouvelles hallucinations, il commence à réagir fortement, et il se promet d’en finir. Il se tient désormais sur Ses gardes, et il devient dangereux. Il va organiser tout un système de défense. De persécuté, il devient persécuteur. C’est alors que surviennent ces nombreuses agressions criminelles qui amènent les malades devant les tribunaux, si déjà, prévoyant une catastrophe, leur entourage ne les a fait interner. Leur attitude reste la même pendant fort longtemps, et cette période de la maladie est ordinairement la plus longue. Dix ou quinze années en sont la durée habituelle.

A la période des persécutions succède insensiblement la période de délire des grandeurs. Petit à petit les idées se transforment, les hallucinations pénibles deviennent plus rares : une période transitoire de calme s’établit, pendant laquelle le malade semble se recueillir. L’apparition des idées ambitieuses se fait suivant le même mécanisme que celle des idées de persécution. Au milieu des hallucinations pénibles, quelques hallucinations agréables viennent consoler un peu le malade. Il entend dire qu’il est riche, qu'il est un grand personnage, qu’il est Dieu, etc. Mais le mécanisme n’est pas toujours celui-là. Malgré la durée du délire de la première période, l’intelligence ne s’est que très peu affaiblie ; les facultés inductives et déductives fonctionnent toujours, et le malade en arrive logiquement à se demander la raison de ses persécutions. Il finit par s’apercevoir qu’on ne s'acharne après les gens que dans un but intéressé, que, logiquement, il doit avoir quelque valeur', et peuà peu, il échafaude son délire ambitieux, qui se trouve absolument systématisé comme l’était le délire

des persécutions. Que l’on joigne à ces interprétations délirantes, mais logiques, les hallucinations agréab es de l’ouïe, et l’on trouvera constituée la troisième période du délire chronique. Petit à petit, les idées de persécution s’effacent complètement, et les malades possèdent désormais une existence heureuse qui les conduit parfois jusqu’à un âge avancé. Mais en même temps, l'intelligence s’affaiblit, sous la double influence du progrès de l’âge et du délire; on assiste alors aune dissociation lente de ce dernier. Les idées deviennent sensiblement moins cohérentes ; la mémoire s’en va, les associations d’idées sont moins serrées de près, et peu à peu les malades arrivent à la démence qui termine la maladie.

Si J’on jette maintenant un coup d’œil rétrospectif sur le court exposé de cette longue vésanie, on remarquera que le caractère dominant est la systématisation du délire, et que la maladie est essentiellement constituée par des troubles hallucinatoires. C'est dans ces deux caractères que nous puiserons les éléments d’un diagnostic.

Nous ne discuterons pas la question de savoir si les dégé nérés peuvent être atteints de délire chronique; la chose est certaine, croyons-nous. Mais ce qu’il importe de noter, c’est que certains délires des dégénérés simulent à s’y méprendre le délire chronique. Les malades se présentent avec un délire de persécutions ou avec un délire ambitieux bien systématisés. Si l’on n’a pas assisté à l’évolution de la maladie, il est fort difficile d’établir le diagnostic.

Voici l’histoire de quelques dégénérés dont le délire simule le délire chronique.

Observation LXV.

Débilité mentale. Délire ambitieux à forme rèligieuse, absolument systé matisé, et survenu primitivement sans succéder à. une période de délire de persécution également systématisé.

V... (Antoine), âgé de 25 ans, entre à l’Admission de Saiute-Anne le 3 mars 1885. Nous connaissons à peine ses antécédents héréditai-

res. Une sœur a eu deux attaques de nerfs. Quant aux parents, ils habitent la province et nous n’avons pas eu l’occasion de les examiner. Leurs sentiments affectifs paraissent d’ailleurs extrêmement bor nés. Ils ont séjourné à Paris, pendant une dizaine de jours, sachant que V... était malade ; personne ne lui a fait la moindre visite. Pas une fois, ils n’ont écrit pour demander des nouvelles.

v — s’est fait arrêter dans un restaurant, où il refusait de paye son dû 5 c’était, dit-il, pour attirer l’attention sur lui, et pour provoquer la publication de ce qui va suivre. Il avait fait quelques jours auparavant un discours à la salle de l’Ermitage, où il avait annoncé qu’il était le Messie, et qu’il allait entrer dans la vie publique. Ce discours n’ayant pas été reproduit par la presse, il fallait qu’il se révélât d’une manière quelconque ; c’est alors que l’idée de se faire arrêter lui est venue.

Les troubles intellectuels ont débuté au mois de septembre 1885 environ. A ce moment, on remarquait qu’il avait une attitude bizarre ; il avait l’air songeur et vivement occupé d’une idée qu’il n’exprimait pas. Il voyait dans l’arrangement des mots du journal un tout autre sens que celui qui y était exprimé : cette signification cachée lui était adressée ; lui seul la comprenait. Sans avoir annoncé encore qu’il fût lé Messie, il s’attribuait une valeur quelconque ; il prétendait qu’on décachetait ses lettres à la poste par ordre supérieur parce qu’il devait gêner le gouvernement, et qu’on avait mis dans sa chambre des téléphones destinés à recueillir toutes ses paroles.

Il n’a su qu’il était le Messie que peu de temps avant d’être interné. Le Saint-Esprit l’a visité sous la forme d'une colombe et lui a parlé. Cette colombe était faite de points lumineux. Il veut la paix universelle et cherche à organiser une confédération internationale ; il annonce la résurrection de Daniel avant l’été, ainsi que celle d’Élie ; ces deux prophètes interviendront dans la conciliation européenne ; ils précèdent le jugement dernier. Avant que le St-Esprit ne lui révélât sa mission, il se doutait déjà qu’il était le Messie, parce que celui-ci, étant destiné à donner l’explication de tous les phénomènes naturels, il s’en trouvait déjà capable; le Saint-Esprit n’a fait que surajouter à ses connaissances l’Esprit de Prophéties. Son séjour à l’asile sera préjudiciable à tout le monde; car il surviendra des évènements dont le gouvernement sera surpris; il y a certaines révélations qu’il se gardera bien de faire.

Il a déjà trouvé il y a deux ans les lois qui régissent le mouvement, grâce à ses études de mécanique et de philosophie. Par les lois du mouvement, il explique tous les phénomènes naturels ; mais c’est Legrain. 18

plutôt une oc tournure d'esprit » qu’une explication positive, il ne pourrait pas en donner (la formule.

Élie et Daniel viendront certainement avant l’été annoncer l’imminence du Jugement dernier, et par conséquent la fin du monde; mais cette fin n’est que relative; c’est celle de la société actuelle, et non l’anéantissement complet du monde qui sera refait sur de nouvelles bases ; de cette fin de la société sortira la conciliation universelle; il n’v aura qu'un changement d’équation « une intervention de masse et mouvement. » En sa qualité de Messie, il est destiné à présider à la réforme du nouveau monde. Pour lui, Jésus et le Messie font deux ; c’est une entité à double face ; lui, il est le Messie, destiné à réparer les iaideu/rs imposées aux ouvriers par l’état de misère, et à créer un état social nouveau. Jésus n’a ét; destiné qu’à réhabiliter la faiblesse par la douceur (suppression de l’esclavage, etc,.).

4 mars. Mon incarcération soulève ces trois (questions : 1° Droit méconnu ; 2° Obstacles opposés à l’accomplissement de mon devoir ; 3° équilibre mental. — Pour la première il est difficile de déterminer exactement le (préjudice causé.— En ce qui concerne la seconde, mon devoir est rempli, puisque j’ai informé les pouvoirs publics de ce que j’avais à dire. — Quant à la troisième, elle me paraît insoluble; île plus simple serait peut-être d’attendre ici les trompettes du Jugement.

7 mars. Puisque les rapports internationaux vont être modifiés d’une manière avantageuse pour tous les États, set particulièrement pour la France, je demande à voir monsieur le Président du Conseil. Si mes id ées ne paraissent pas de nature à fixer l’attention, ou trop singulières, j’attendrai ici.qu'une manifestation extra-naturelle établisse :bien le .caractère d’exactitude de mes Prophéties, ainsi que rimmineuee des événements annoncés dans ,l’Evangile et l’Apocalypse.

8 mars. V... répond à toutes les conditions du Messie :

1° Il doit s’appeler V,.,... ; le Christ portait à ce moment une robe rouge et une .tunique Meue.

2° Isaac dit qu’il doit s’appeler du nom du Prince de la Paix : Antoine; or } il s’appelle, en effet, Antoine,.

3° Il a été dit : nous serons cinq. Trois contre deux; deux contre trois. Cela .répond .à une formule révélée à .quelqu’un par Jésus.

4° Le Messie doit annoncer l’avenir; or, V„. l’annonce.

5° Il doit expliquer toutes choses.: or, y... .expliquera tous les phénomènes naturels.

9 mars. V... précise quelques-unes de ses idées : Le Saint-Esprit,

colombe formée de points lumineux, vient se placer sur la tête de celui qui en est animé, lui fait connaître le rapport des choses présentes avec les faits de l’histoire, et élargit notre faculté de compréhension ; c’est du moins ce qui lui est arrivé, a Après une notion presque complète des lois naturelles, j’ai vu l’enchaînement des faits historiques et la signification des plus petits événements. »

« Cette action révélatrice est une des raisons qui m’autorisent à prendre le titre de Messie. 3’entends par royaume de Dieu un état social créé par Dieu, c’est-à-dire, qu’à l’origine de son établissement, l’action du Ciel se sera manifestée. Ces changements prévus, je les vois, contenus en germes dans les aspirations de la démocratie européenne, et plus particulièrement de l’Internationale. »

14 avril. « Sans apprécier une situation que j’ignore, j e dirai pourtant que si on admettait les qualités que j’ai revend iquées pour envisager mon rôle politique, uniquement au point de vue moderne de la philosophie de l’histoire, et préjuger ce qui permet ou entrave une évolution reconnue inévitable, ou encore, si les considérations d’opinion tenaient trop de place, on pourrait aisément voir combien tout cela est irrationnel. En effet, quelles sont les conditions de l’avenir qui s’annonce ? — Le principe d'une société nouvelle .sera imposé. — Voilà déjà qui est indépendant de la volonté humaine. Mais en dehors de cela, une mission providentielle se conçoit très bien : fixer .rapidement les idées pour éviter les. luttes inutiles; demain, faire connaitre aux hommes la volonté divine ; montrer ensuite comment la parole du fils de Dieu est de toute vérité. »

1-8 -avril. «'Puisque ila question de foi se trouve encore mise «n avant, et qu'elle, dépend du même état-d’esprit qui .nous fait nier les .miracles accomplis par , Jésus, je propose qu’on mefasse exécuter sur un échafaud, et il sera donné à tout le monde de voir ma résurrection qui suivra ma mort de quelques instants. Si cette proposition est repoussée. la ville de Paris se trouvera, à la fin du mois, sous le coup d’un jugement céleste »

25 mai. « Pavais annonce un jugement pour latin dlavril, mais cette date ne m’avait <pas été donnée directementj’avais cru pouvoir la déduire; c’.était impossible. Maintenant, ne pouvant fournir aucune indication positive quant aux dates, je laisse la parole au ciel. Si l'année présente s’écoule avant que des phénomènes extranaturels n'aient montré que de jugement est proche, je reconnais rque mon erreur‘.est complète. »

Ces dernières paroles, que mous empr untons au malade lui-même r sont typiques. Jamais un délirant chronique ne parle ainsi, jamais* il n’admet qu’il puisse se tromper. On remarquera en outre comble»

sont rares dans cette observation les phénomènes hallucinatoires.

26 mai. Sur notre invitation, V... nous représente les différentes visions qu’il a eues. Il dessine une colombe formée de points, et les trompettes du jugement

29 mai. « Je n’entends nullement revenir sur l’offre que j’ai faite de me faire exécuter sur l’échafaud. Pour cette épreuve, je reste à la disposition de mes compatriotes.

31 octobre. « Pour montrer que mes prophéties ne reposent pas seulement sur les indications qui se trouvent dans le nouveau testament, voici, en ce qui concerne les trompettes annoncées, les figures des groupes : Deux nuées en rosace; au milieu de chacune d’elles, un ange, dont on ne voit que la tête placée entre deux ailes, soutient une trompette de la main droite. »

1 er janvier 1886. L’époque fixée parV... lui même, et à laquelle il doit revenir de son erreur, est arrivée. Il ne change pas encore complètement d’opinion, mais il est ébranlé, et il reste dans le doute.

Actuellement, il est encore à Sainte-Anne, il cherche à expliquer son erreur; il ne voudrait passe décider à abandonner son système, mais il admet qu’il peut s’ètre trompé. Il attendra encore pour être tout à fait fixé...

Dans l’observation précédente, nous sommes en présence d’un délire aqibitieux absolument systématisé dont l’évolution est chronique. Supposons que les renseignements sur l’évolution du délire nous aient échappés, n’aurions-nous pas été admis à supposer que cette période ambitieuse avait du être précédée d’une période de persécutions? Et pourtant, voilà un délire ambitieux systématisé développé primitivement. Mais si nous cherchons à en extraire les caractères saillants, nous trouvons une différence sensible avec le délire chronique. Le malade n'a pas eu de véritables hallucinations. Il a vu le Saint- Esprit, et les anges ; il les a même dessinés, mais nous reconnaissons l’hallucination psychique, dont le mécanisme est tout différent de celui qui fournit les hallucinations dans le délire chronique. De plus, le malade, quoique apparemment intelligent, est un faible d’esprit, il est fort mal équilibré. Il n’est pas attaché à son délire comme l’ambitieux délirant chro-

nique; il le discute et il admet qu'il peut se tromper. Voilà ce que n’admettra jamais l'autre malade. On voit donc que, malgré son système, notre dégénéré présente une autre attitude que le délirant chronique.

Nous sommes en possession dès à présent de trois caractères qui serviront à faire le diagnostic :

1° Délire ambitieux non précédé d’une période d'idées de persécutions;

2° Absence ou rareté des troubles hallucinatoires ; et, lorsqu’ils existent, ils ne forment pas la base indispensable du délire ;

3° Systématisation moins nette, moins solide, en relation d’ailleurs avec l’état mental du malade (débile ou intelligent). Cliniquement, un fait est assez remarquable : c’est que les délirants chroniques sont très fréquemment des gens intelligents habituellement bien pondérés, et dont les antécédents héréditaires sont peu chargés. Tout autres sont les dégénérés qui, par hasard, systématisent leur délire. Souvent faibles d’esprit, ils ont été au moins toute leur vie déséquilibrés et ils portent une lourde tare héréditaire. L’observation suivante en est un bel exemple. Nous y voyons un dégénéré persécuté dont le délire simule au premier abord la première période du délire chronique, mais son histoire est celle d’un déséquilibré; son délire d’ailleurs est rempli de contradictions incompatibles avec les systèmes d’une logique rigoureuse, auxquels sont accoutumés les délirants chroniques.

Observation LXVI

Délire des persécutions systématisé, simulant le délire chronique et évoluant chez un dégénéré à propos d’excès de tous genres. Exaltation cérébrale.

P... 31 ans, négociant, est interné à Sainte-Anne le 21 juin 1885; il quitte depuis peu de temps l’asile de Nueva Belen à Barcelone, où il a été enfermé pendant plusieurs mois. A son arrivé, il présente l’attitude d’un exalté; il est arrogant, menaçant; il parle sur un

ton de commandement, et proteste de la façon la plus énergique contre le nouvel internement dont il vient d’ètre victime. Il parait visiblemenl en proie à des idées de persécution bien arrêtées, mais qui, comme on le verra par la suite, ont bien plutôt l’aspect d’interprétations délirantes de faits réels, faites dans un moment d’exaltation cérébrale, et qui ne sont pas susceptibles d’être mises sur le compte d’hallucinations multiples de la vue ou de l’ouïe..P... est nettement un héréditaire dégénéré, comme peut en faire foi l’histoire de ses antécédents.

Antécédents héréditaires. — Côté paternel. La grand'mère et un grand onde étaient alcooliques. Le père, ivrogne, a eu une attaque de delirium tremens. C’était un individu fantasque, original, absolument déséquilibré, constamment exalté. A la suite d’une altercation avec son associé qu’il souffleta, il fut condamné à* huit jours de prison. En prison il eut du délire et fut. enfermé pendant un an dans une maison de santé. Un beau jour, il quitte sa famille pour affaires et il part pour l’Amérique où il est depuis dix-huit ans. Depuis trois ans il a complètement cessé de donner de ses nouvelles. Il était violent, emporté, et il & rendu sa. femme très malheureuse.

Gâté maternel. — Mère,, paraît bien pondérée et intelligente; Une cousine germaine du malade (côté maternel) a des crises convulsives, probablement épileptiques.

Un frère est exalté, emporté, violent, original. Une sœur est nerveuse, rit et pleure facilement sans motifs sérieux, la coordination de ses mouvements n’est pas parfaite. Télégraphiste, elle est restée longtemps avant.de pouvoir transmettre. J es dépêches, par le système Morse..

Histoire du malade. —P... est un homme très intelligent, très, cultivé, mais d’un tempérament nerveux, fougueux, exalté. Il a toujours été autoritaire, entier, naturellement méfiant. Si l’on ajoute à ces caractères une tendance très marquée vers les excès de boissons* nous reconnaissons trait pour trait la physionomie du père. Il a de très grandes aptitudes pour le commerce et l’industrie et grâce à ses capacités, il a toujours fait-de bonnes affaires jusqu’en 1881. Malheureusement il voyageait fréquemment pour son industrie et pendant ses voyages il usait trop largement de la. vie, consommant surtout 1 absinthe d’une façon exagérée, tellement que, normalement déséquilibré et surexcité, on le vit peu à peu se déséquilibrer davantage.

En 1881, attaque de rhumatisme articulaire aigu. Après cette maladie, travaillant pour une maison de Francfort, il recommence à voyager, il mène une vie fiévreuse, passant la plupart de ses soirées à faire des dîners copieux, commettant des excès de tous genres. Dans

un de ses voyages en Espagne, il fait la connaissance d’une jeune fille dont il s’éprend. Il quitte définitivement Francfort et s’installe à Barcelone dans 1 unique but de demander la main de la jeune personne. Six mois après, il fait cette demande, qui est suivie d’une sorte de refus circonstancié, mais qui était loin d’exclure toute espérance pour l’avenir. Il n’en faut pas plus pour exalter notre malade; de grands mots sont prononcés : amour-propre, dignité, honneur offense, etc. Des amis mal intentionnés contribuent à augmenter son exaltation en flattant son amour-propre ; des lettres violentes sont échangées et P... compromet de cette façon son affaire (août 1882).

Désormais, il n’a plus de calme, plus de repos ; mille projets fermentent dans son cerveau exalté. Il vient à Paris, très préoccupé ; au bout d’un mois il retourne en Espagne, et en novembre,, après de longs pourparlers, est créée l’association K... et P... Par un hasard malheureux K... loue un local précisément en face de la demeure de l’ex-fiancée de P... Cette coïncidence ramène sur le tapis la question de mariage qui, jointe aux occupations journalières très actives, énerve encore ce dernier. Pendant dix-huit mois environ, les choses en restent à ce point. P... s’occupait très sérieusement de son industrie, tout en cherchant à se rapprocher de la jeune fille. A la fatigue intellectuelle qui résulte du travail, des excès de boissons constants viennent fournir un appoint bien inutile. Vers le mois d’août 1884, P... désire apporter certains perfectionnements dans son industrie ; il lui vient des idées très ingénieuses, et il apporte dans l’élaboration de ses projets une verve et un entrain absolument démesurés. Il travaille nuit et jour, combinant mille projets, faisant, et refaisant des réactions chimiques; en un mot ayant une activité tellement débordante, que nous nous acheminons peu à peu vers la violente excitation intellectuelle, cause du premier internement. A l’excès de travail, se joignent d’autres influences nuisibles. Dans son enthousiasme, P... manque absolument de mesure dans ses paroles, il fait part à tout le monde de ses projets; partout, à la promenade, au café, ses plans deviennent le sujet des conversations. Il finit par s’apercevoir trop tard qu’on cherche à lui voler son idée; il a dû à plusieurs reprises protester contre ces tendances ; mais le coup définitif est porté. P... se déséquilibre complètement et fait plus d’excès de boissons que jamais. Constamment hors de lui, ül passe les nuits sans sommeil, toujours à la recherche d’une solution. Il s’aperçoit que certains éléments lui manquent, pour mettre son invention sur le chantier, et un jour, il déclare qu’il va partir pour Marseille, pour se rendre compte par lui-mème de ce qui lui fait défaut. Ce disant, il veut sortir par la fenêtre. Son associé pro-

fite de ce moment d’aberration pour lui procurer quelques semaine d’un repos devenu indispensable, à l’asile de Nueva Bellen (février 1885).

A l’asile, où il reste pendant quatre mois, il passe successivement par trois états : à son entrée, l’exaltation cérébrale est à son comble; absolument inconscient de son état, le malade proteste énergiquement contre son internement; puis, à la suite d’un traitement bien ordonné il se calme et acquiert un certain degré de conscience de son état ; enfin postérieurement, il perd de nouveau progressivement cette notion. Pendant ces trois phases, on voit évoluer des idées de persécution, véritables interprétations délirantes et çà et là des hallucinations de la vue et de l’ouïe, en même temps des idées hypochondriaques avec troubles de la sensibilité générale. Il soutient que les médecins l’empoisonnent; un certain docteur C... lui fait absorber « des systèmes qu’il, ne connaît pas et qui lui font perdre la tête. » Il y a des choses cachées, ténébreuses qui se passent autour lui, et dont il est la victime. Un jour, il s’éveille très tard et soupçonne qu’on l’a empoisonné avec des soporifiques. Il éprouve des soubresauts dans son lit et il les attribue à l’électricité; il y a quelque chose là-dessous qu’il ne s’explique pas. Il éprouve de la surdité, des tremblements, il n’a plus la force de porter la cuiller à la bouche, il y a là évidemment une influence étrangère. En jetant un regard en arrière, il s’aperçoit qu’un jour après des libations, il a titubé ; or ses amis ne titubaient pas, donc, il y avait encore là quelque chose de particulier : « Pourquoi lui plutôt qu’un autre? » Il a une a odeur presque chimique » sur la langue, le gosier est desséché à outrance, il crache le sang et se croit phthisique. Son associé est à la tête d’une conspiration; sa réclusion est due à l’influence de sociétés secrètes et à la malveillance de ceux qui ont été ses amis. De l’asile, il provoque son associé en duel ; celui-ci refuse, c’est un lâche.

Ses convictions erronées s’enracinent de plus en plus et se croyant décidément persécuté, il envoie par écrit ses plaintes au consul français et au gouverneur de Barcelone; il écrit aussi à ses prétendus ennemis en les menaçant et en les défiant. Il trouve que les gens qui l’entourent prennent des airs mystérieux et le regardent de travers.

Au mois de septembre précédent, il avait été mordu par un chien, et il ne s’en était pas inquiété ; mais à l’asile, en raison de cette situation toute mystérieuse, des préoccupations au sujet de la rage sont survenues. Il écrit à M. Pasteur pour lui demander une audience, afin de connaître la méthode la plus rapide de guérison,

Pendant tout son séjour à Nueva-Bellen, il a eu quelques hallucinations surtout de l’ouïe, il s’entendait appeler voleur et cochon ; d’autre fois, il entendait la voix de sa mère qui lui parlait affectueusement.

Mis en liberté, malgré son état maladif, il ne veut pas revoir son associé qu’il croit être à la tête de la conspiration et vient à Paris, où il reste peu de jours; car il se fait bientôt arrêter au Grand-Hôtel d’où, après de copieuses iibations, il avait envoyé différents télégrammes au roi Alphonse XII, Il informait celui ci de tous ses malheurs et l’avertissait que le gouverneur de Barcelone n’avait pas répondu à ses lettres. Il est interné â Sainte-Anne (12 juin 1885).

Son attitude à l’arrivée est fière, hautaine ; il est furieux delà conduite qu’on tient â son égard, il ne comprend pas pourquoi il est poursuivi par la police, avec laquelle il n’a rien à faire. Comment a-t-elle su qu’il était au Grand-Hôtel ? il y a quelque chose là-dessous. Il n’a qu’une demi-conscieuce des actes extravagants qui l’ont fait interner une seconde fois. 11 en veut surtout à son associé et récrimine amèrement contre lui. On a intérêt à le faire enfermer, les sociétés secrètes participent à cette action. Loquacité, exaltation cérébrale, brusques emportements, qu’il ne peut arriver à maîtriser, dit-il. Pas d’hallucinations ; tics des paupières. Il conserve une attitude arrogante pendant toute la durée de son séjour à Sainte-Anneconstamment exalté, il n’arrive pas à comprendre qu’il est malade, et interprète toujours d’une manière délirante tout ce qui est fait dans son intérêt; il n’est pas arrivé à la juste appréciation des choses. Très loquace dans ses discours, il est prolixe dans les lettres, qu’il adresse à plusieurs personnages en vue. Au ministre de la guerre, il demande à faire partie des cadres de l’armée française, demande qu’il désavoue peu après ; au Préfet de police, il pose différentes questions au sujet de son arrestation et demande sa liberté; à un sénateur, il parle de séquestration arbitraire, d’internement par surprise, de la folie de son associé, de disgiâces imméritées; il estime que la demande faite par lui, d’ètre p;ésenté aux loges maçonniques de Barcelone, est pour quelque chose dans sa séquestration. Dans une autre lettre, il parle d'une intrigue mêlée à des questions d’intérêt, dont il est la victime; il va envoyer à un journal ami un mémoire de protestation pour flétrir les abus honteux auxquels il est en butte depuis cinq mois. Par suite de drogues abominables qu’il a dù avaler, il a été pris de crachements de sang, et, malgré ces indices alarmants, il continue à être retenu. Dans une autre lettre, il raconte qu’il a contracté les germes d’une affection de poitrine; qu’il finit par croire que quel-

qu’un a intérêt à sa perte, q,u’ ; l trouvera bien des avocats pour le défendre et l’arracher aux visées fanatiques et idiotes de quelques hallucinés imbéciles ; un mystère l’entoure, il sortira de l’asile par la loi, et réclamera de hauts dommages-intérêts, il se servira de la presse au besoin ; il demande à connaître la nature des produits qui lui ont été administrés; il va intenter un procès à l’asite de Nueva-Bellen. Il dépensera 10;0.00 francs s’il le faut pour déjouer cette intrigue infâme.

Pendant deux mois, la même exaltation cérébrale continue avec des moments d’exacerbation pendant lesquels le malade est presque dangereux. Il enveloppe tout le monde dans son système de persécution. Les meilleurs conseils sont repoussés avec colère ; les lettres affectueuses qu’il reçoit de tous ses parents subissent le même accueil. Sa mère aussi est dans la secret, elle l’a fait enfermer parce qu’elle veut l’empêcher de se marier. En sa présence, il manque absolument de retenue et la traite de menteuse. « Tu as donc com^ ploté ma perte ! tu as conspiré avec K... contre moi, et je suis légitimé maintenant a croire qu’on m’a empoisonné â Barcelone. »

Au bout de deux mois de séjour à Sainte-Anne, il réussit, grâce à des influences étrangères,, à se faire accorder sa liberté. Nous avons pris fréquemment de ses nouvelles depuis sa sortie. Son exaltation cérébrale, loin de s’amender, a persisté dans.le même état; P... est plus déséquilibré que jamais; dès le lendemain de sa mise en liberté, il recommençait à boire avec excès^. démontrant ainsi leur erreur à ceux qui étaient intervenus pour le faire sortir de l’asile.

Le diagnostic sera donc étayé surtout sur une juste appréciation de l’état mental des malades. Nous ayons cité le cas d'une débile, qui présentait un délire ambitieux systématisé, ayant succédé à des idées de persécution également systématisées. Au cours de son interrogatoire, elle évalue sa fortune à plus de cinq cents milliards; elle tient ensuite une série de discours empreints de semblables exagérations qui ne permettent plus le doute sur la nature du délire. Nous croyons qu’en suivant quelques semaines l’évolution du délire, on doit parvenir à surprendre les quelques caractères différentiels sur lesquels, nous avons insisté. Malgré T apparente systématisation du délire, le dégénéré, grâce à son état mental particulier, influencera toujours ce dernier ; on découvrira l’un des grands carac-

tères que nous avons énumérés dans- le cours de ce travail : la mobilité des idées, la logique souvent peu rigoureuse de leurs associations, en un mot l'éternelle déséquilibration des facultés qui est le vrai stigmate de la dégénérescence mentale. Les débiles, en outre donneront à leur délire un cachet d’absurdité qui prévaudra le plus souvent sur la systématisation.

Quoi qu’il en soit, nous reconnaissons que le diagnostic pré*" sente les plus grandes difficultés. Les deux éléments sur lesquels le clinicien devra le/plus compter sont : les antécédents héréditaires, et surtout la marche de la maladie..

Il ne suffit pas de constater,, en effet,, chez un même malade, des idées de persécution systématisées f auxquelles se joignent des idées de grandeur, pour songer au délire chronique. Il faut encore que la maladie ait une évolution régulière, répondant à quatre périodes bien déterminées. Lorsque l’on observe un malade qui, comme le suivant, présente depuis peu de temps un délire double de grandeur et de persécution systématisé, on peut, à bon droit, éliminer d’emblée le délire chronique, en dépit de l’apparente systématisation.

Observation LXVII.

Délire des persécutions et délire ambitieux. Systématisation apparente.

Dégénérescence mentale.

T... âgé de trente ans, entre à l’Admission de Sainte-Anne le 9 mars 1885. Il présente un délire de persécution très nettement systématisé. Dès le début de son évolution, des idées ambitieuses viennent s’y adjoindre, et constituent aussi un délire systématisé.

Le nom de T... est celui qu’on lui donne, mais ce n’est pas le sien; il prétend que depuis sa naissance on cherche à le faire disparaître; il y a au sujet de sa naissance un secret de famille. On a empoisonné sa mère, on veut l’empoisonner lui-même. Un membre de la famille T... a donné 2,000 francs pour le faire jeter à l’eau. Sa femme a vendu sa tète à Alençon pour 10,000 francs. Dans la ciainte d’ètre suivi et assassiné, il ne sort plus qu’armé d’un revolver. 11 s’entend appeler « bâtard » et il reconnaît la voix de sa femme. Dans

les rues du Havre il a lancé du poivre dans les yeux d’un homme qui le suivait.

Mais il a de grands pouvoirs, sans quoi il serait mort depuis longtemps. C’est lui qui doit rétablir la République de Jésus-Christ. Il sera un second Jésus, mais on ne le tuera pas. La religion sera refondue, parce qu’il a été persécuté à Versailles par la religion ; on lui a mis successivement cinq camisoles, et on a répandu sur lui de la poudre d’arsenic. Pour ne pas la sentir, il a collé le nez et la bouche contre le parquet ; et grâce à ce procédé il s’est conservé la vie. Il a entendu sa femme dire à un amant : « Tue-le » ; il déclare que sa femme doit être tuée par lui; c’est la fée des crimes.

Il reste environ un mois à Sainte-Anne, et conserve la même attitude. Il est transféré à Vaucluse, le 4 avril.

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