DES SIGNES GÉNÉRAUX DES DÉGÉNÉRESCENCES PHYSIQUES ET MENTALES
Dés signes physiques.
L’hérédité en pathologie mentale constitue l’un des chapitres les plus intéressants de l’histoire des malades. De même qu’en clinique générale le médecin se préoccupe de la transmission héréditaire de certaines maladies, et qu’il est arrivé même à retrouver chez les malades des signes non équivoques de prédisposition, de même l’aliéniste, en raison surtout des nombreuses recherches faites depuis plusieurs années sur l’influence de l’hérédité dans la production des affections mentales, ne peut plus négliger ce côté de -la question.
C’est qu’en effet la clinique mentale est parvenue à isoler, parmi les manifestations vésaniques, une grande maladie, un grand processus auquel elle a donné le nom de folie héréditaire. Cette maladie n’est pas simple, se transmettant avec intégrité dans tous ses éléments ; c’est une véritable diathèse à manifestations multiples, essentiellement variables, que Legrain. 1
nous ne saurions mieux comparer, dans l’ordre physique, qu’aux nombreuses manifestations de l’arthritis. Cette dernière prend des formes très variées ; elle se manifeste chez l’un sous la forme d’une lithiase biliaire, chez un autre sous celle de l’obésité ; mais, au fond, le clinicien reconnaît toujours un processus unique que M. Bouchard a appelé : ralentissement de la nutrition . Plusieurs formes de l’arthritisme peuvent se succéder chez le même sujet, et les descendants d’un arthritique peuvent ne pas présenter les mêmes formes que leurs ascendants, sans que le clinicien commette la moindre erreur au sujet de l’étiquette à placer sur les différents syndromes qu’il a sous les yeux. C’est une façon de dégénérescence qui se transmet héréditairement.
La folie héréditaire ou mieux : folie des dégénérés, n’est pas autre chose c’est une résultante d’un nombre considérable d’états morbides ayant affecté chez les ascendants d’un malade le système cérébro-spinal, .et qui arrive à constituer un terrain spécial, visiblement dégénéré, possédant ses qualités propres, qu’il est facile de différencier, grâce à certains signes, de ce que doit être l’état normal.
Ainsi donc, les vésaniques engendrent autre chose que des vésaniques ; ils engendrent des êtres dont le système nerveux rappelle dans sa manière de fonctionner que les ascendants héréditaires ont été touchés ; bref, ils ne sont pas normaux ils entrent, par le fait de l’hérédité même, sur le terrain de la pathologie. Ils sont prédisposés à délirer plus facilement que tous autres, parce que leurs parents ont déliré ; mais, cette disposition maladive à créer du délire n’est pas leur seul legs. Ils héritent d’un état mental tout particulier, reconnaissable à des signes que nous analyserons rapidement dans le cours de ce travail, état mental témoin de leur dégénérescence.
Le terme d 'héréditaire doit donc être ici pris dans le sens du mot dégénéré. A l’expression folie héréditaire, — qui a toujours prêté à la discussion, — nous substituerons, avec M. Magnan, l’expression folie des dégénérés qui donne bien plu*
tôt ridée de cette grande entité polymorphe; résultat final d’une accumulation énorme de tares héréditaires successives.
Les dégénérés ont donc une attitude spéciale, qui n’est comparable qu’à elle-même. La folie des 'dégénérés comporte une description, rappelant exactement celle des autres'maladies : elle possède ses causes, ses symptômes, sa marche, son pronostic, son diagnostic et son traitement. Elle a par conséquent une énorme importance ; celle-ci est basée sur différents motifs que M. Magnan a étûdiés brièvement dans’l’une de ses leçons de 1885 que nous avons publiée dans le Journal des Connaissances Médicales (novembre 1885). Les voici en quelques mots.
1° La folie des dégénérés englobe un nombre considérable de maladies que les aliénistes ont considérées jusqu’à ce jour comme :des maladies ‘distinctes. Pour ne citer qu’un exemple, puisque nous y reviendrons plus tard, nommons la folie du doute et l’agoraphobie que l’on décrit ordinairement comme deux entités. Nous yerrons que ces deux entités supposées ne sont que des stigmates de la folie des dégénérés.
2° La folie des dégénérés intéresse le physiologiste, qui, observant cliniquemént ces derniers, peut les voir se disséquer en quelque sorte d’èux-mêmés, et observer le fonctionnement isolé de tous leurs centres nerveux. Cet isolement n’est possible que chez lés individus déséquilibrés, ce que sont tous les dégénérés.
3° Le dégénéré intéresse encore le légiste. Les diverses formes vésaniques sôus lesquelles il se présente à l’observateur sont précisément cèlles que certains auteurs Ont’ classées sur les frontières de la folie. ;
La suite de ce travail démontrera que les dégénérés, avec leurs syndromes, ont franchi ces frontières. Le médecin expert peut donc se poser mille questions touchant la responsabilité partielle ou totale de ces malades qui font surgir, chaque jour, des difficultés légales.
Quels sont maintenant les signes auxquels le cliniciên pourra reconnaître les dégénérés ? L’action dégénérative de l’hérédité se fait sentir également sur tous les organes, sans distinction. Aux difformités cérébrales qui se révèlent par des stigmates d’ordre psychique, correspondent des malformations nombreuses des autres organes, qui se révèlent par des stigmates d’ordre physique. Il arrive fréquemment que, chez •le même sujet, des stigmates psychiques et des stigmates physiques se trouvent réunis .; mais le fait n’est pas constant, et, à cet égard, les variétés sont innombrables. Les malformations physiques peuvent prédominer, de même que, chez d’autres malades, des stigmates psychiques, très nombreux, coïncideront avec une structure normale des autres organes.
Il y a lieu, pour faciliter la description, de séparer les deux ordres de signes, et de décrire séparément :
A. les signes physiques.
B. les signes psychiques.
Signes physiques. — Les signes physiques de la dégénérescence, par le seul fait qu’ils sont palpables, ont frappé de tout temps l’observateur ; aussi leur étude a-t-elle précédé de beaucoup celle des stigmates psychiques.
Elle est très connue aujourd’hui, grâce à de nombreux travaux, et nous n’aurons pas besoin d’y insister beaucoup.
Ces signes consistent dans des malformations, des arrêts de développement, des atrophies, des hypertrophies, dans la disl parition complète de certains organes. Notons .en bloc, pour n’y pas revenir, tous les cas de monstruosités étudiés- en tératologie, et citons rapidement les autres moins connus.
Extrémité céphalique. — Difformités crâniennes portant sur la totalité du crâne : hydrocéphalie, microcéphalie. — Difformités crâniennes avec asymétrie : plagiocéphalie, acrocéphalie, proéminence exagérée d’une bosse frontale..., etc. — Implantation vicieuse des cheveux ; vitiligo.
Strabisme, pupilles ovalaires à grand axe convergent vers la racine du nez ; implantation anormale des vaisseaux sur la papille (Magnan).
Grandes oreilles détachées de la tête avec ou sans sessilité du lobule ; atrophie ou disparition du pavillon de l’oreille.
Asymétrie faciale ; prognathisme des mâchoires : implantation vicieuse des dents. — Bec-de-lièvre, avec ou sans perforation de la voûte palatine. Voûte palatine ogivale.
Thorax , abdomen el membres supérieurs. — Développement inégal des deux moitiés du corps. Hernie congénitale. Développement exagéré des glandes mammaires chez l’homme. Polydactylie, doigts palmés, main bote.
Bassin et organes génitaux. — Bassin féminin chez l’homme : anomalies des organes génitaux; hermaphrodisme, atrophie de la verge ; épispadias et hypospadias ; atrophie des testicules et stérilité.
Membres inférieurs. *— Pied bot, polydactylie.
Il serait peut être logique de parler ici des nombreux mouj vements automatiques, des tics que l’on observe si fréquemment chez les dégénérés ; mais ces différents troubles de la motilité trouveront bien mieux leur place quand nous parlerons de l’état mental, dont ils sont un corollaire physiologique. Nous verrons en effet que l’état mental des dégénérés et leurs mouvements automatiques sont basés sur le même phénomène physiologique : l’absence d’équilibre dans le fonctionnement des différents centres nerveux. Ce que nous avons en vue, ici, n’est relatif qu’aux lésions acquises, congénitales, indélébiles, tandis que les troubles de la motilité dont il vient d’être question sont des troubles fonctionnels, essentiellement passagers et transitoires.
Nous n’avons pas eu la prétention *le donner une nomenclature complète des signes physiques de dégénérescences, nous avons indiqué les principaux, ceux que l’on rencontre le plus fréquemment.
Nous ne traiterons pas dans ce chapitre des signes psychiques : ceux-ci rentrent plus particulièrement dans la description de l’état mental et des syndromes qui feront l’objet des chapitres suivants,