‹ Du Délire chez les HépatopathiquesChapitre 13 sur 18 · OBSERVATION II · texte numérisé non relu

OBSERVATION II

(Due à l'obligeance de M. le Dr Autheaume, médecin en

chef de Charenton)

Délire avec confusion mentale chez un cirrhotique

G..., trente-neuf ans, médecin étranger, entre à Charenton le 25 février 1906.

Il est issu de parents névropathes. Après avoir fait des études secondaires médiocres, il commença à vingt ans sa médecine et ne l’acheva que péniblement. Il a exercé la médecine en plusieurs endroits et n'a réussi nulle part. Marié de bonne heure il ne tarda pas à divorcer. Il a depuis longtemps des habitudes d’alcoolisme.

IL paraît avoir traversé il y a quinze ans une période de mélancolie. [Il s’isolait, vivant retiré dans sa chambre, ne manifestant d'activité que pour emprunter de l’argent et le dépenser en libations. Depuis cette époque il n’a cessé d'être à la charge de sa famille. C'était un individu à l'intelligence obscurcie et lente.

Dans les premiers jours de février 1906, il devint expansif, et offrit bientôt tous les signes d’une excitation maniaque : Il est doué d'une force surnaturelle pour répandre sur le monde des vérités qui lui sont révélées. Toutes choses sont régies par le

î nombre et il découvre des rapports numériques dans tout ce qui se dit et tout ce qui se passe. Grâce à ses rapports il connaît l'avenir. Il lui faut de l'argent pour remplir sa mission et il en

exige de ses parents,

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Au 24 février l'agitation est extrème.

Le malade est en proie à un délire extrême avec insomnie, agitation motrice, tremblement généralisé. L’ensemble des troubles observés est celui d'un état maniaque aigu survenant chez un alcoolisé chronique.

C’est dans cet état, qu'après une nuit très mouvementée pendant laquelle on a dû le faire garder par plusieurs agents de police pour empêcher toute manifestation violente et dangereuse susceptible de se produire au cours d’une telle folie furieuse, que l’internement à Charenton a dû être effectué d'urgence.

À son entrée dans le service, G... est dans un tel état d’excitation motrice et psycho-sensorielle qu’il est impossible de tenir avec lui aucune conversation.

Cet homme de trente-neuf ans paraît vieux avant l'âge ; il est obèse, présente une teinte subictérique de la peau et des conjonctives. La peau est chaude, l’haleine très fétide, Un tremblement généralisé l’agite continuellement.

Des propos spontanés que tient G... et des quelques réponses qu'il fait à nos questions, on conclut facilement qu'il est dans un état confusionnel manifeste. El est impossible, étant donnée l'agitation extrême du malade de pratiquer aucun examen, pas plus pour se rendre compte de son état psychique que de son état somatique. On peut deviner qu'il a des idées de persécution, avec craintes d’empoisonnement, mêlées à des idées mystiques. Il est en somme atteint de délire avec confusion mentale et hallucinations. \

Il a été impossible de garder le malade au lit. Nous avons dû le placer dans une chambre d'isolement où il n’a cessé de satisfaire son besoin pathologique de mouvement.

La dyspnée, l’accélération du pouls nous ont bien fait penser

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à une affection viscérale, mais il fut complètement impossible de pratiquer un examen du malade, en raison même de ses violences.

Dès les premiers jours le malade refusa toute nourriture. On fut obligé de le nourrir à la sonde.

Presque jusqu’au moment de la mort, qui survint le 2 mars 1906, le malade est resté en état continuel d’agitation maniaque, couvert de poux, avec une dyspnée et une tachycardie extrêmes. ÿ

L’autopsie fut pratiquée vingt-quatre heures après la mort.

On ne trouve rien de particulier à l'examen du tube digestif.

La rate est volumineuse, congestionnée et friable. Elle pèse 375 grammes.

Le cœur est mou, dilaté, de couleur jaune pâle.

Les reins sont augmentés de volume. Ils pèsent, le droit 350 grammes, le gauche 340 grammes. Ils renferment de petits kystes sous les capsules. [ls se décortiquent bien. L'examen histologique montre des lésions des parois des vaisseaux qui sont épaissies et des lésions dégénératives banales des cellules des tubes urinifères.

Le lobe inférieur du poumon droit présentait de l’hépatisation rouge.

Le foie est gros, dur, sclérosé, hérissé de saillies verruqueuses. À la coupe il est jaune pâle, il crie sous le couteau. Il pèse 1300 grammes,

Histologiquementon constate que les coupes sont parcourues par des bandes énormes de tissu conjonctif adulte, infiltré par endroits de cellules jeunes avec de nombreux canalicules biliaires néoformés, Il s’agit d'une énorme cirrhose porto-biliaire.

Les travées circonscrivent de très petits espaces où se voient

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les restes des lobules. Les cellules qui constituent ces lobules ont perdu presque complètement leur ordination. Leur noyau se colore à peine, leur protoplasma est trouble et grenu, infiltré de graisse et de pigment.

Le cerveau et la moelle ne présentaient d’anormal que leur vascularisation excessive. A l'examen microscopique des circonvolutions on ne note que l'énorme dilatation des capillaires

et des lésions banales de dégénérescence des cellules.

Il s’agit en résumé d’un névropathe, alcoolique atteint de cirrhose porto-biliaire latente, n'ayant donné lieu, pendant de longs mois, qu’à des symptômes insignifiants.

La dégénérescence des derniers lobules hépatiques et l’insuflisance hépatique qui en fut la conséquence a provoqué l'apparition d’un délire hallucinatoire subaigu qui dura plus d’un mois et se termina par la mort. La pneumonie qui survint à la fin de la maladie fut certainement un épisode surajouté, puisqu'on

trouva à l’autopsie le poumon au stade d’hépatisation rouge.

OBSERVATION III Confusion mentale par insuffisance hépatique chez une alcoolique

Louise P... a trente-trois ans. Elle est journalière, Ses parents, ses frères et sœurs sont en bonne santé. La malade elle-même n'a jamais eu de maladie sérieuse. Mais elle avait

depuis longtemps, dit son mari, des troubles gastriques légers.

Elle n'avait pas d'appétit, vomissait après les repas. Elle se plaignait de maux de tête, avait des cauchemars.

Elle avait depuis longtemps des habitudes d'alcoolisme. Trois ans auparavant elle avait dû quitter une place, car elle était tous les jours en état d'ivresse.

Depuis un an elle s’adonnait avec plus de frénésie encore à sa passion. Elle prenait du vulnéraire le matin, absorbait dans la journée trois litres de vin et trois absinthes.

Vers le milieu du mois de septembre 1905, Louise, assez nerveuse et irritable jusque-là, attire l'attention sur elle par les troubles psychiques qu’elle présente. Elle quitte son travail, ne sort plus de sa maison. Elle ne s’occupe à rien, laisse tout en désordre chez elle. Si son mari lui fait des reproches, elle se met en colère et répond des grossièretés. La nuit elle avait des cauchemars et subitement elle était prise de peur, et d'angoisse, croyant voir par exemple des individus pénétrer dans sa chambre. Pendant tout le mois d’octobre, les troubles psychiques s’accentuent, Louise est de plus en plus égarée. Son mari ne veut plus la garder et la fait admettre le 25 octobre à l'hôpital Tenon, dans le service du Dr Klippel.

À son entrée la malade paraît anxieuse. Elle s'agite, descend de son lit, pousse des cris, prononce des paroles incompréhensibles.

Elle est complètement égarée et désorientée. Elle ne peut répondre à aucune des questions qu’on lui pose. Sa parole est hésitante et embarrassée. Elle paraît avoir des hallucinations de la vue. À chaque instant elle tire et roule ses draps, promène ses mains sur le lit. Parfois elle se dresse, étend les bras comme pour saisir quelque chose, C’est le tableau banal d’un

délire à forme de confusion mentale.

La langue est sale, saburrale, Les lèvres sont fuligineuses,. l'haleine est fétide. Louise a des nausées, mais ne vomit pas. Elle a de la diarrhée et fait sous elle.

Les urines sont rares, foncées, sans albumine ni urobiline.

On ne trouve rien à l’auscultation du cœur et des poumons.

Jusqu'au 30 octobre il ne se produit aucun changement dans l’état de la malade. Louise P... est si agitée qu'on doit l’attacher dans son lit. Elle crie, profère des injures, a des hallucinations.

L'état général se modifie peu à peu. La langue devient rôtie, la diarrhée devient profuse, la température s'élève à 3802, les bruits du cœur sont mal frappés, on note aux deux bases des poumons des signes de congestion pulmonaire ; submatité, obscurité du murmure vésiculaire, souffle doux, râles sous-cré— pitants.

Le 31 octobre au matin on trouve la malade abattue et prostrée. Le pouls est rapide et mou. La dyspnée est plus intense. L'état de torpeur va s’accentuant, La température atteint ho degrés. La malade tombe dans le coma et meurt dans la nuit.

Autopsie. — Le cerveau est congestionné. Les ventricules sont distendus par le liquide céphalo-rachidien. Il n’existe pas de lésion en foyer.

Les méninges sont un peu épaissies au niveau des lobes frontaux. Mais la décortication est partout facile et se fait sans déterminer la plus petite érosion.

1 n'y pas d'athérome des artères de la base du cerveau.

L'examen microscopique montre qu'il n'existe nulle part dans les circonvolutions de phénomènes inflammatoires.

La moelle est congestionnée mais ne présente aucune lésion,

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Le cœur est petit, en systole. A l'aorte on trouve quelques plaques d’athérome. Il n’y a pas de lésions valvulaires.

Les poumons sont atteints de congestion à la base.

Les reins sont congestionnés, atrophiés et mous. La décortication en est facile. L'examen histologique montre des lésions banales de dégénérescence des cellules des tubes urinifères.

Le foie pèse 1.700 grammes. Il est congestionné, mou, ne crie pas sous le couteau.

L'examen histologique le montre complètement dégénéré.

Il n’y a rien ou presque rien du côté du système conjonctivovasculaire. Mais les cellules glandulaires sont atteintes de lésions profondes,

On ne trouve plus un seul lobule normal. La plupart des cellules sont dégénérées. Les noyaux ne sont plus colorés, le protoplasma est gramuleux, rempli de gouttelettes graisseuses. Il s'agit d’une dégénérescence graisseuse, massive et presque totale, |

Ces énormes lésions du foie nous permettent de considérer

le délire de P... comme un délire par insuffisance hépatique.

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