CHAPITRE PREMIER
L'homme prend connaissance des objets du monde extérieur à l'aide de plusieurs opérations éminemment complexes. Les faits successifs dont ces opérations se composent peuvent se partager en trois temps ou périodes : 1° L'impression médiate ou immédiate d'un corps ambiant sur un organe sensible, ce qui constitue la sensation, qu'une terminologie rigoureuse ne doit plus désormais confondre avec la perception; 2" h transmission de cette impression au cerveau par les nerfs cérébraux, ou par les nerfs racliidiens et la moelle ; 3° sa réception au sein du cerveau, l'acte en vertu duquel l'esprit a la conscience de l'impression transmise, la rapporte à l'existence actuelle d'un corps qui lui correspond dans le monde ambiant, et croit spontanément et irrésistiblement à la réalité de ce corps, c'esi-k-direlei perception (1).
(1) Nous avons intitulé cet ouvrage : Du Délire des Sensationsy au lieu de : Du Délire des Perceptions SensorialeSf dénomination beaucoup plus exacte que la première , cela pour ne pas heurter de front et de prime-abord le langage d'une foule de personnes habituées encore à la terminologie Condillacienne.
Assimiler, comme on Ta fait jadis et comme la plupart des auteurs persistent encore à le faire, la perception à la sensation, constituer ces actes synonymes, c'est détourner de leur véritable signification tous les mots dérivés du substantif sens et du verbe sentir* Le cerveau est complètement insensible aux influences mécaniques qu'on exerce sur lui; on a beau le pincer, le piquer, le couper, l'irriter de toutes les manières , l'âme ignore entièrement ce qui se passe en lui , elle ne se doute pas le moins du monde des impressions physiques qu'il endure. D'un autre côté, c'est cet organe qui perçoit et non pas la surface sensoriale ; car coupez ou liez le nerf qui conduit la sensation au cerveau, et dans le même instant toute conscience de ce dernier phénomène s'évanouit, l'impression sensoriale reste complètement étrangère à l'àme tant que la communication n'est point rétablie.
A l'état normal, les trois temps dont il s'agit se supposent mutuellement, forment des parties nécessaires et indivisibles d'un même tout : l'impression du corps ambiant sur l'organe sensorial ou la sensation est toujours suivie de sa transmission au cerveau, de même que cette transmission précède constamment la perception.
Comment les objets du monde extérieur viennent-ils frapper les organes sensoriaux? Comment l'impression est-elle transmise au cerveau, puis convertie dans cet organe en perception correspondant à la cause qui l'excite, traduisant son existence et ses qualités ? En dépit des hypothèses de Platon, d'Aristote, de Clarke,de Malebranche, de Locke, de Buffon, etc., toute expUcation de ce fait complexe est impossible à donner.
D'une autre part, il se produit des impressions, non plus à la superficie du corps de l'homme, mais dans la profondeur de ses viscères. Là, il existedesliquideset des solides qui se stimulent réciproquement; qui, par un mécanisme mystérieux,
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entrent en action les uns à l'occasion des autres. Leurs molécules frappent, comme les objets extérieurs, les épanouissements sensoriaux, les nerfs tactiles situés au-dedans de l'organisme î et cette impression, transmise à l'âme, détermine une seconde espèce de perceptions dont on ne parlait pas avant Cabanis, et que ce médecin nommait sensations internes. Toutefois, cet auteur laisse à l'avenir le soin plus difficile d'étudier complètement ces phénomènes, et surtout celui de les classer, à l'instar des sensations externes. Sans doute, nous ne connaissons pas mieux les changements qui surviennent dans les organes des sens placés à la surface de l'organisme quand un corps ambiant vient les frapper, que nous ne connaissons ceux qui se produisent au milieu des viscères par le fait du jeu des solides et des liquides; mais, du moins, dans le premier caS; la nature des impressions est déterminée: nous difTérencions sans aucune espèce de difficulté la sensation qu'excitent sur la rétine les ondes lumineuses du soleil, ou sur la membrane olfactive les émanations de la rose, de la sensation que produisent les ondes lumineuses des étoiles ou les émanations de la violette, tandis qu'il n'en est pas de même dans le second cas. Car si nous savons, par exemple, que les phénomènes physiques qui constituent la puberté jettent les deux sexes dans un monde d'idées voluptueuses -, que ceux qui caractérisent la grossesse amènent souvent la manifestation d'une certaine série d'actes psychologiques, combien de ces actes qui tiennent à des impressions internes dont l'homme ignore non seulement la nature, mais enr ore Texistence ? En effet, à part la faim, la soif, le besoin d'exonération et quelques autres sensations internes qui s'offrent à la conscience avec force et netteté, et qui excitent dans l'àme un même genre do modifications, toutes les autres ont, à l'état physiologique, un caractère si vague, qu'elles ne laissent dans le cer
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veau aucun vestige de leur passage, ou qu'elles s'y révèlent seulement à l'aide d'un effort extrême de l'attention. A l'état morbide , une multitude de pensées et de déterminations, par exemple, la tristesse et la crainte qu'on observe dans l'hypochondrie ; le penchant au suicide, etc., dérivent de certaines impressions qui ont lieu au sein des organes, et qui, sans produire positivement de la douleur, engendrent des sensations pénibles dont on ne wse rend pas compte. La souffrance physique elle-même^ voire quand elle est la plus distincte et la plus vive, nous ne savons pas, le plus ordinairement, la rapporter avec précision à sa véritable cause. Il résulte bien des travaux de Bichat que la douleur diffère suivant que l'impression qui l'excite prend sa source dans tel ou tel tissu, dans tel ou tel appareil organique ; toutefois nous ignorons ce qui la fait varier ainsi. Non-seulement nous ne savons jamais si l'impression viscérale qui la détermine a pour objet telle ou telle molécule de matière vivante, mais encore nous sommes très souvent, pour ne pas dire toujours, incapables de distinguer si cette impression dépend du jeu vicieux d'un liquide, d'un solide ou des forces qui animent ces deux états de la matière ; si elle provient d'une inflammation, d'une névrose, d'une dégénérescence de tissu, de la présence d'un corps étranger, etc. Aussi, sans désespérer des ressources de l'avenir, Cabanis, effrayé des difficultés du présent, renonça-t-il à l'analyse et à la classification des états moraux qui correspondent aux diverses impressions viscérales.
Tout récemment, M. Gerdy a essayé de combler les lacunes laissées par Cabanis. Ce physiologiste contemporain admet quatre genres de sensations intérieures : 1^ les sensations ù'actinté, qui comprennent les impressions que nous éprouvonsdans les muscles, dans les organes de la voix et de la parole, dans l'organe de l'entendement, dans les organes
digestif et respiratoire, dans les sens, pendant tout le temps de leur action ; 2<^ les sensations de fatigue^ qui naissent de l'excès d'action de certains organes travaillant et se reposant tour à tour, des organes du mouvement, de la voix, de la prononciation, des sensations, de l'entendement, de la digestion, de la respiration, delà reproduction; 3° les sensations de besoin physique, les besoins de sentir, de se mouvoir, de manger, déboire, de respirer, de dormir, d'exercer les organes de la génération, etc. j 4" les sensations spontanées, auxquelles M. Gerdy rapporte les démangeaisons, les picotemens , les fourmillements , les frissons , les chaleurs, les douleurs variées, ïaura epileptica et la houle hys^ térique (1). Quoique cette classification des sensations intérieures ne soit pas à l'abri de certains reproches, il faut néanmoins voir en elle un progrès qui ne peut manquer de rendre service à la science.
En résumé, pour qu'une perception soit vraie, normale, régulière, il est non-seulement indispensable qu'elle corresponde à la présence actuelle d'un objet existant dans le monde de la matière, étranger ou inhérent à l'organisme humain, il faut encore, comme l'ont avancé les Stoïciens, que l'impression effectuée, transmise et perçue, soit la copie fidèle de l'objet matériel correspondant ; qu'elle en traduise toutes les qualités, qu'elle en exprime jusqu'aux moindres détails, en un mot qu'elle ne puisse être produite par aucun objet différent, sans quoi la distinction des corps entre eux deviendrait très difficile, pour ne pas dire tout-à-fait impossible.
Mais il est des cas où les trois temps du fait complexe qui a pour but la perception ne remplissent pas toutes les conditions précédentes, où, au lieu d'être indivisibles et corré-
(1) Physiologie philosophique des Sensations et de Vlntellig, 1846, p. 151 et suiv.
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latifs, ces temps se désunissent ou n'ont plus entre eux leurs rapports habituels.
L'impression régulièrement effectuée sur un organe sensorial peut ne pas être transmise jusqu'au cerveau. Qu'une tumeur, par exemple, vienne à comprimer l'un des nerfs optiques sur un point quelconque de son trajet, l'image de l'objet extérieur entrera dans l'œil, se peindra dans la rétine, sera conduite jusqu'au point du nerf où existe la tumeur ; mais elle ne franchira pas la limite de l'obstacle, conséquémmentelle s'évanouira, elle sera non avenue, elle ne produira pas de perception, il y aura cécité d'un œil ou des deux yeux, suivant le point du nerf qui se trouve comprimé.
Les cas où des perceptions surviennent, quoique leurs causes ne remplissent pas toutes les conditions précédentes, sont des phénomènes auxquels M. Léluta donné le nom générique de délire semorial. Aux yeux de Kant et de Thomas Pteidj cette terminologie n'eût pas manqué de paraître vicieuse, puisque, selon ces philosophes, les erreurs de ce genre proviennent d'une opération de l'esprit et non de l'état des organes sensoriaux; mais leur assertion est trop absolue. Légitime à beaucoup d'égards, elle se trouve fausse à quelques autres.
Assurément, la perception est la source du plus grand nombre de ces méprises : c'est le cerveau, l'esprit qui se trompe, et non pas l'organe sensorial, quand, cet organe se trouvant intact, l'homme aperçoit;, par exemple, un personnage fantaslique, ou prend le bruit des feuilles tombantes pour les voix d'une troupe de brigands ; mais lorsque, se comprimant un œil dans l'obscurité, on voit un globe lumineux scintiller devant cet œil, ou lorsque, par suite de la formation decorpuscules voltigeant dans l'humeur de Morgagni ou dans l'humeur vitrée, on aperçoit des taches et des mouches volantes, le principe de l'erreur git éyidem-
ment dans une modification survenue au milieu des organes sensoriaux.En conséquence, quoique l'expression de délire perceptif {!) soit infiniment préférable, celle de délire sensorial n'est point tout«à-fait vicieuse.
Parmi les cas psychologiques dont il s'agit, il est une série de phénomènes que certains idéalistes, Berkeley entre autres, poussant leurs principes jusqu'aux conséquences les plus extrêmes, n'ont pas manqué de faire valoir en faveur de leurs opinions ; dont ces philosophes se sont servis pour soutenir qu'il n'y a rien de vrai que la conscience de nos propres sensations; que, dans le monde situé hors de nous, tout n'est qu'apparence, illusion, fantôme.
Cette série de phénomènes, ce sont les hallucinations, c'est-à-dire les perceptions privées de deux temps : l'impression sensoriale et sa transmission ; déterminées en l'absence de leurs excitants habituels, appropriés, adéquats ; produites sans que les objets qu'elles représentent dans l'ordre naturel viennent exercer aucune espèce d'influence sur les organes sensoriaux (2).
(1) Le mot délire est pris ici par nous, et le sera dans tout le cours de cet ouvrage, sous son acception la plus générale. Il signifie V anomalie des fonctions intellectuelles et affectives , et n'implique nullement l'idée nécessaire de folie. On peut diviser le délire en trois espèces , savoir le délire des perceptions sensoriales, le délire des idées , et le délire àes passions. Le délire devient de la folie quand la volonté est impuissante soit à le reconnaître, soit à le combattre.
(2j Sans doute on peut produire des hallucinations à l'aide de différents moyens physiques , chimiques, mécaniques; mais ces moyens ne sont pas appropriés', ce ne sont pas les causes excitantes spéciales que la physiologie assigne aux perceptions. En se comprimant l'œil dans l'obscurité la plus complète, on aperlîoit des étincelles, des flammes, des objets de diverses couleurs ;
8^ DU Di'LlIU-; DKS SE^'SATIO>;S.
Ce premier genre de perceptions anormales roule done exclusivement sur un rapport d'existence. Il implique une erreur touchant la réalité d'un corps ; il donne à un phénomène tout subjectif l'apparence d'un fait objectif.
Les hallucinations sont isolées ou combinées; tantôt elles concernent un seul et même sens, tantôt elles sont relatives à plusieurs à la fois.
EXEMPLES d'hallucinations ISOLÉES RELATIVES AU SENS