‹ Du délire des sensationsChapitre 16 sur 70 · DE LA VUE · texte numérisé non relu

DE LA VUE

M°'^ R...,âgée de quarante-six anS; ex-institutrice, est une folle qui se croit en butte à une ligue formée par son mari et les locataires delà maison qu'elle habitait. Quand sa mélancolie, qui est intermittente, touche à son apogée, il lui arrive souvent de voir entrer dans sa chambre des inconnus vêtus de longues robes noires , lesquels passent et repassent devant elle, puis sortent comme ils étaient entrés, sans lui adresser la moindre parole.

Une autre aliénée, madame J..., âgée de soixante-dix ans, voit sans cesse Jésus -Christ, la Yierge, sa patrone, se balancer au milieu des nuages et lui accorder un sourire de protection.

mais la condition de la vision normale , comme celle de l'illusion visuelle, c'est la présence d'un corps éclairé, lumineux. Quand on irrite avec un scalpel le glosso-pLaryngien , ou les filets de la cinquième paire qui se perdent dans le bout de la langue, on dé' termine diffe'rentes sensations savoureuses; mais la condition de la gustation normale, comme celle de l'illusion gustative, c'est la présence dans la bouche d'un corps dont les molécules ne sont point trop adhérentes les unes aux autres. Or la pointe d'un scalpel n'est point dans ce cas là.

Une jeune dame dont l'intelligence est saine, mais qui se trouve affectée dune névropathie très-intense, aperçut une fois au milieu de sa chambre à coucher un chat noir qui fixait les yeux sur elle. Elle s'approchait de lui dans l'intention de le poser sur ses genoux, quand l'animal s'évanouit avec la rapidité de la pensée, ce qui lui fit croire avec raison que l'objet qui venait de frapper sa vue était de nature toute fantastique.

Un jeune novice du monastère de Cluni, Aman , reçut un jour une visite qui lui fit une grande peur^ celle du diable sous la forme d'un ours (1).

Pendant la messe ou à la communion, sainte Catherine de Sienne apercevait des anges avec des voiles d'or à la main. Elle vit, à diverses reprises, la vierge Marie s'incliner avec un profond respect devant le sacrement de Teucharistie (2).

Le Tasse vit très-distinctement la figure de la Yierge Marie tenant son fils entre ses bras, et entourée d'un cercle resplendissant des plus vives couleurs (3).

Un matin, en soufflant sur des tisons allumés, Ravaillac aperçut tout à coup, à la lueur de la flamme, des hosties aux deux côtés de son visage ; et, au-dessous, à droite de sa bouche, il vit passer un rouleau pareil à celui que lève le prêtre lors de la célébration du sacrifice de la messe (4).

(1) Plerre-le- Vénérable, De miraculis^ lib. 1, cap. xviii.

(2) Vie de cette sainte^ traduite de l'italien par M. Allibert, 1843, in-12, 2^ édit., livre m, ch. x, p. 201.

(3) Lettre de ce poète à Cataneo, tome ix de ses œuvres , p. 345.

(4) Voyez le récit des visions de ce régicide, dans l'ouvrage intitulé : Procès^ examen, confessions et négations du méchant et exécrable parricide François Ravaillac sur la mort de Henry -le-Grand. Brochure anonyme. Paris, 1611, in-12, p. 35.

La mère Marie Bon de l'Incarnation vit un jour, en 1661 , une image du Christ qui exhalait du sang de toutes les parties du corps. Cette vision lui causa une frayeur extrême et un violent tremblement des membres (1).

J'ai entendu raconter le fait suivant à M. Falret, qui le tenait d'un membre actuel de TAcadémie des sciences, auquel il est arrivé :

M. Chevreul sortait, un soir, du cabinet de Cuvier. Sa fatigue était extrême. Or comme, rentré chez lui , il se déshabillait pour se coucher, il aperçut à ses côtés une personne de sa connaissance qu'il savait positivement absente de Paris, et à laquelle même il adressa la parole , au premier moment, avant toute réflexion, tant l'image était nette et exacte. Mais, chose plus singulière ! trois jours après il reçut la nouvelle de la mort de cette personne qui avait succombé presque à l'instant où cette hallucination s'était manifestée.

EXEMPLES d'hallucinations ISOLEES RELATIVES AU SENS

DE l'oUIE.

Madame F..., âgée de quarante et un ans, marchande lingère, est devenue folle sous l'influence de chagrins domestiques violents et prolongés. Elle est entrée deux fois à la Sal~ pétrîère, dans le service de M. Mitivié. Actuellement elle est dans la maison Marcel-Sainte-Colombe. Cette femme, dont la physionomie exprime l'angoisse et la terreur, qui tremble, pâlit et sanglotte quand quelqu'un entre dans sa chambrC;, qui s'imagine qu'on ne peut venir chez elle que pour

(1) Fie de celte religieuse, écrite d'nprès la relation de ses confesseurs, par le P. Maillard, Paris^ in-12, 1686, livre P% p. 18.

GKNÉRALITÉS. 44

procéder à son arrestation ; cette femme se croit destinée à mourir d'une mort honteuse et violente. Elle entend sans cesse des voix de personnes invisibles qui lui répètent ces paroles : On va te conduire à l'échafaud! tu périras sur Téchafaud !

Madame Leg...., âgée de quarante-quatre ans, entrée à la Salpétrière, dans le service de M. Falret, le 25 juillet 1843, est convalescente d'une lypémanie profonde. Elle me raconte avec beaucoup de calme, de clarté et de précision, que dans son délire elle entendait des voix qui lui défendaient de proférer la moindre parole.

Madame Gue..., âgée de trente-huit ans , également renfermée à la Salpétrière, se croit en butte à une accusation de vol. Elle entend sans cesse une voix inconnue qui lui répète ces mots : Tu n'as point encore obtenu ton pardon !

« L'hiver approchait , dit un fou qui a relaté avec beaucoup de soin toutes ses extravagances (1), je fis mettre un poêle dans ma chambre, et pour me mettre à l'abri de la fumée, je fis passer le tuyau de ce poêle dans la cheminée, que je fis fermer hermétiquement : cette opération terminée, j'entendis, à minuit, du bruit au bas de la cheminée; j'écoutai avec attention , et je reconnus la voix du docteur Pinel qui, conjointement avec quelqu'un de la troupe, cherchait à s'introduire dans mon appartement. Mais j'avais tout prévu. J'avais jusqu'à la clef du tuyau. Je me mis à rire aux éclats , et je leur dis : Eh bien I entrez, aimable Pinel , avec votre compagnie! Que faites-vous donc dans ce petit réduit? Ne restez pas ainsi à la porte I.... Je les entendis chuchotter et proférer des injures, me menacer^ et dire que les moyens que j'avais employés ne les empêcheraient pas de s'intro-

(1) Berbiguier, Des farfadets^ ou Tous les démons ne sont pas de Vautre monde, Avignon, 1821, vh, xxvii.

duire dans ma chambre toutes les fois qu'ils le voudraient. » Saint Venant, supérieur du monastère de Tours, traversait, un jour de dimanche, appuyé sur un bâton, le parvis de l'église de Saint-Martin, où il venait de faire sa prière. Or, il s'arrêta tout-à-coup , et il devint immobile en semblant prêter son attention à quelque chose. Comme des moines qui l'accompagnaient lui adressaient quelques questions à cet égard, il leur répondit : J'ai entendu la voix des anges dans le ciel, ils ont chanté à la louange du seigneur, Sanctus, SanctuSy etc. (1).

Dans une circonstance difficile, la sœur de la Nativité pensait à un de ses directeurs qui n'était plus de ce monde. «« Ah! disait-elle, si j'avais encore M. Audoin, qui était autrefois de mon avis, il me consolerait et me dirait ce qu'il en pense actuellement. Mais de quel œil voit-il la chose depuis qu'il a paru devant Dieu ! »

« Ainsi je raisonnais en moi-même, ajoute-t-elle. Un soir, en me mettant au lit, à peine fus-je couchée et la lumière éteinte, que j'entendis, près de mon lit, une voix très-distincte, que je reconnus, à la prononciation, être celle de feu M. Audoin. La voix me dit, parlant bas et du même ton qu'il prenait au tribunal : Ma sœur, suivez la lumière du ciel qui vous éclaire, et ne vous arrêtez point aux discours de ceux qui n'y entendent rien. Je fus surprise, mais non pas effrayée; au contraire, j'aurais désiré qu'il continuât de parler (2). »

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