‹ Du délire des sensationsChapitre 20 sur 70 · A LA FOIS · texte numérisé non relu

A LA FOIS

Une femme, âgée de soixante-huit ans, qui est à la Salpétrière, dans le service de M. Falret, entend des voix souterraines. Ces voix l'injurient quelquefois , mais le plus ordinairement elles profèrent ces paroles : Tu es protégée par le roi, veux-tu devenir la fille adoptive du roi des Français? FeuX'tu devenir impératrice, femme du dauphin Louis XFII? A quoi cette pauvre folle répond : Non, car je ne suis qu'une simple ouvrière, je ne suis ni assez jeune, ni

gcle de Foligny, traduct. franc., Cologne. 1606, in-12, livre II, partie V% chap. IV, p. 234.

(1) Lettres, livre II, lettre 23.

assez belle pour occuper une telle position. Mais , quant au dauphin Louis Xf^II, je saurai bien lui trouver une femme. En même temps, on lui envoie de mauvaises odeurs, on la pince, on lui jette des poudres dans la tête; et, par le moyen de la physique, on lui fait voir des processions immenses et des corps d'armée rangés en bataille.

Julie Vat..., âgée de soixante ans, qui est également à la Salpétrière, entend des voix qu'elle attribue à des personnes cachées dans les murailles du dortoir qu'elle habite. Elle répond aussi à ces voix qui lui parlent des membres de sa famille. C'est au milieu de la nuit, quand elle est bien éveillée , que ces choses lui arrivent. Elle assure aussi voir des ombres qui passent devant elle, et quelquefois qui la font sauter dans son lit, qui lui enlèvent ses couvertures ou qui lui ouvrent la bouche pour la faire parler.

En 1816, le 15 janvier, à deux heures et demie de l'après midi, un laboureur de Gallardon, près de Chartres, Thomas- Ignace Martin, que plusieurs personnes regardaient comme un prophète, mais que Pinel prit pour ce qu'il était , c'està-dire pour un fou, aperçut tout à coup, en travaillant dans un champ, un homme qui avait une haute taille, un corps mince, un visage effilé, déhcat et très-blanc. Cet individu, qui était vêtu d'une redingote très-longue et totalement boutonnée, qui avait des souliers attachés avec des cordons, et qui portait un chapeau rond à haute forme, dit ces paroles à Martin : « Il faut que vous alliez trouver le roi pour lui annoncer que sa personne est en danger ainsi que celle des princes; que de mauvaises gens s'efïorcent encore de renverser le gouvernement, que plusieurs écrits ont déjà circulé dans quelques provinces ; qu'il faut qu'il fasse faire une police exacte et générale dans tous ses États, sans quoi la France tombera dans de grands malheurs. »

Martin, un peu surpris d'une apparition si subite, répondit

GÉi>iÉllÀLlTÉS. 17

à l'inconnu : — Confiez cette mission à un autre. — Non , lui répliqua ce dernier, c'est vous qui devez y aller. — Mais, reprit Martin , puisque vous en savez si long, allez vousmême trouver le roi. Pourquoi vous adressez-vous à un pauvre homme comme moi (1)?

Un évêque qui excommunia le roi Clotaire, saint Nicesse sentit un jour quelque chose de pesant sur son col. Il essaya à plusieurs reprises, mais vainement, ;^d'ôter avec sa main l'objet qui lui semblait si lourd. Or, comme il tournait sans cesse sa tête à droite ou à gauche, il fut impressionné par une fort douce odeur. Alors il pensa que le fdrdeau dont il s'agit n'était autre que celui de la dignité épiscopale (2).

Une religieuse Brabançonne, Elisabeth des Yans avait toujours à ses côtés l'image de Jésus crucifié. Dès qu'il lui arrivait une pensée contraire à ses devoirs, un des bras du Sauveur se détachait de la croix, et, s'allongeant, venait frapper sa poitrine (3).

Un possédé du monastère de Cluni hurlait, dit Pierre-Ie- Yénérable (4), et s'écriait : « Mes frères, pourquoi ne me portez-vous pas secours? Ne voyez- vous pas ce cheval qui m'assène des coups de pied à la tête, et qui me casse les dents? »

Quand il était au couvent de Saint-Bénigne, à Dijon, Raoul Glaber aperçut une fois, au point du jour, le diable dans le dortoir des frères. Il le vit en sortir, et il Ten tendit qui s'é-

(1 ) Relation des événements arrwés à Thomas Js?iace Martin. Paris, 1817,2''édit , p. 15 et 29.

(2) Grégoire de Tours, owv». cit., c. xvi.

(3) Thomas de Calinpré , De miraculis y lib. ij, cap. L p. 460-61.

(4) De miraculis^ lib. ii, cap. 1.

i 8 DU DÉLUŒ DES SENSATIONS.

criait : « Où est-il mon bachelier? Où est-il mon bachelier? (1) »

Les démons tourmentaient singulièrement Jérôme Savonarole, au couvent de Saint-Marc, à Florence. Pleins de rage contre lui, ils ne prononçaient jamais bien son nom : tantôt ils en intervertissaient les lettres, tantôt ils en supprimaient quelques unes, tantôt enfin ils s'amusaient à les combiner d'une manière plaisante. De plus, ils se plaignaient, en poussant de grands cris, de son ardeur à adresser des demandes à Dieu ; de ce qu'il n'avait pas l'habitude de re lever ses genoux de terre avant que son oraison fût terminée. PuiS; pendant que l'illustre dominicain faisait sa ronde, la nuit, en chantant des psaumes, et en aspergeant les cellules avecdeTeau bénite, ils condensaient l'atmosphère à un point tel, qu'il ne lui était plus possible de continuer sa route à travers les arceaux du cloître (2).

Une femme de Vervins , nommée Nicole Âubery , vit un jour, en priant sur la fosse de son aïeul , sortir de terre un

(1) Chronique de Raoul Glahei\ livre v ( collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, par M. Guizot, tom. vi, p. 331 ).

(2) Nec unquam ejus sincère nomen prse rabie exprimebant, sed aut literas invertentes, aut nomen decurtantes , aut in aliud ludicrum alludentes transformabant. Magnaque vociferatione con-» querebantur impetrare illnm a deo quaecunque vellet, nec unquam genua ubi ea posuerat levare solitum prîusquam voti cdmpos evaderet. ..... Et noctis intempeslae silentio consuetum

dum îter arriperet , et cellas omnes psalmîs et aquse sacrse guttîs seu propugnaculis armaret , sic densarunt aerem ( mihi postea sîcut ipse retulit ) ulterius ut sibi facultas omnino per caenobium incedendi praeclusa videretur (Jean François Pic de la Mirandole, Vita HleronjmiSa[>onarolœf Paris, 1674^ in-12, toratii^ c. xii, p. 51 et 52).

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homme enveloppé de son suaire , qui lui dit : Je suis Ion aïeul, je souffre des peines du purgatoire, et pour m'en sortir il faut commander des messes et faire un pèlerinage à Notre-Dame de Liesse (1).

Antoine Gentil , du pays de Vaux , conduisait par eau , à Lyon , une grande quantité de fromages. Sa marchandise ayant été submergée par un orage imprévu, le pauvre Suisse conçut un violent chagrin de la perte qu'il venait d'essuyer. Or, comme il passait au milieu d'un bois , il rencontra un grand homme noir ^ s^offrant de lui faire recouvrer ses fromages dans le cas où il voudrait se donner à lui. — Votre nom? lui demanda Gentil. — Je suis le diable , répondit-il. Là-dessus le paysan suisse fit un signe de croix, et le grand homme noir disparut (2).

Antoinette Bourignon priait une fois pour une personne à laquelle elle s'intéressait beaucoup. Un démon lui apparut sous une forme hideuse , en lui disant : Ah ! j'ai prise sur son àme (3).

« Une nuit que je dormais à côté de mon mari , dit une prétendue sorcière , dans un des premiers interrogatoires que lui fit subir, en 1606, le juge de Gueille, en Auvergne, quelque chose sembla tomber sur notre lit. Je m'éveillai tout effrayée. Une autre nuit , pendant que mon mari était plongé dans le sommeil , je sentis, ne dormant pas , un esprit sauter sur notre couverture. Cet esprit chercha bien^ tôt à me persuader qu'il devait jouir de ma personne; et; malgré mes refus , il s'étendit à côté de moi , se livra à

(1) Bodin , Démonomanie des sorciers , Paris, 159T, livreur, p. 183.

(2) Boguet, Discours des sorciers. Lyon, 3e édit., p. 458.

(3) Sa ^fie, ccrlle par uUe-meme et continuée par Pierre Poi-» ret, Amslerdani^ 1683, in-J2, lom. ii, ch. xxxiii, p. 563,

des attouchements licencieux , et me força à subir ses caresses (1). »

Modes suivant lesquels les hallucinations surviennent et se terminent. —Les spectres et les voix imaginaires se manifestent et s'évanouissent, tantôt subitement , et tantôt par gradation.

«J'allais, dit Berbiguier, me promener quelquefois à la campagne , et j'en revenais le soir même. Je me mettais en route avec le plus beau temps du monde. Tout à coup des nuages épais se réunissaient sur ma tête -, il faisait calme, et ils s'amoncelaient pourtant comme s'ils eussent été poussés par le vent le plus impétueux. Des flammes sortaient de dessous mes pieds et produisaient bientôt l'éclat du tonnerre, etc. (2). »

«Vers l'âge de 7 ans , dit la sœur de la Nativité , je me trouvai un jour dans un vaste champ où je vis tout à coup sortir du firmament une grande croix comme celle où Jésus-Christ fut crucifié. Elle me parut d'un or si pur et si brillant, qu'il en rejaillissait des rayons très-lumineux. Celte croix , portée par un ange , descendit du firmament jusque sur la terre, et s'abaissa vers le champ où j'étais. Je courus en étendant mes deux bras en haut, comme si j'eusse voulu la recevoir, en criant: O la belle croix ! 0 la belle croix ! jusqu'à ce que je fusse au lieu où je l'avais vu déposer par l'ange ; mais quand je fus à cet endroit , je vis que c'était un grand tableau où Notre-Seigneur était dans l'état où Pilate le présenta au peuple, en disant : Ecce homo / L'ange tenait le tableau vis-à-vis de moi; je demeurai comme une personne affligée et condamnée , en ne voyant

(1) De Lancre, Incrédulité et mécréance du sortilège pleine^ ment convaineue, etc.,in-4'', Paiis^ 1622, p. 701.

(2) Oui>r. cit. toni. 2, ch. 4,

sur le corps de notre adorable Sauveur que des plaies et sou sang qui ruisselait -, ce n'était que meurtrissures et tumeurs pitoyables sur son corps tout livide. Accablée de tristesse à ce spectacle, je connus que c'étaient les péchés des hommes qui l'avaient réduit à cet état. Mais tout à coup le tableau et l'ange disparurent (1). »

Dans le fait si curieux de Nicolaï, libraire de Berlin, emprunté par M. Brierre de Boismont (2) à John Ferriar, les hallucinationsde la vue prirent fin de cette dernière façon : « Peu à peu, dit l'halluciné, ils (les fantômes) devinrent plus vaporeux, parurent se confondre avec l'air, tandis que quelques parties restèrent encore visibles pendant un temps considérable. »

Le spectre qu'aperçut Spinosa, un matin, dans sa retraite de Rhinbourg, disparut aussi graduellement , en affaiblissant ses teintes à l'entour de la tête de ce philosophe (3).

Le fantôme qui apparut à Thomas-Ignace-Martin s'évanouit de la manière suivante : Ses pieds semblèrent s'élever de terre , sa tête s'abaisser, et son corps, se rapetissant de la circonférence au centre , cessa d'être visible quand 11 en vint à la hauteur de la ceinture (4].

Un ex-sous-préfet, M. de la B..., auquel M. Cruveilhier, M. Valleraud de la Fosse et moi donnions des soins, et dont, plus tard , j'achèverai l'histoire , avait des perceptions subjectives de l'ouïe très-fatigantes. Un voyage à Limoges, son pays natal , mit un terme définitif aux hallucinations. Au fur et à mesure que le malade approchait de cette ville , les voix perdaient de leur force et semblaient moins nombreuses-

(1) Oui^r. cit., tom. i, p. 72, p. 5 et 6.

(2) Des hallucinat.y p. 89.

(3) Opéra posthumay epist. XXX, Petro Balling, p. 471-72.

(4) Oui>r, cit.f p. 29.

Quand il y fut entré, il entendit ces mots : Adieu ! c'est fini de nous ; te voilà délivré de notre obsession ! Et effectivement ces paroles fantastiques furent les dernières qui frappèrent son oreille.

Les spectres s'évanouissent quelquefois en laissant après eux des traces amorphes que les hallucinés prennent pour de la fumée.

« Je méditais , dit Berbiguier , sur les faveurs divines ; mon cœur, dans la reconnaissance , tressaillait vers le ciel , lorsque, tout à-coup, ma porte s'ouvre sans bruit; puis s'avance à pas tranquille, mais au regard sombre, un vieillard trompeur; et, me serrant la main avec l'émotion d'une amitié tendre, il me dit discrètement : O mon ami , écoutez la voix de mes cheveux blancs, et fiez-vous à l'autorité de mon

âge. La leçon du vieillard est un oracle du ciel

S'il est vrai que vous soyez un ministre de paix , lui répondis-je, levez les yeux et osez fixer ce signe. A ce spectacle , le faux Michel pâlit, s'enfuit et échappe à mes regards , et une fumée fétide décela sa nature et confirma mon opinion (1). »

St-Yenant, sortant un jour de son oratoire, et entrant dans sa cellule, aperçut celle-ci toute pleine de démons. — D'où venez-vous, leur demanda-t-il? — De Rome ; nous en partîmes hier. Or, comme le supérieur du monastère de Tours leur disait : Fuyez, misérables! N'approchez pas du lieu où le nom du Seigneur est invoqué , les spectres s'évanouirent à l'instar de la fumée (2).

Différence d'une même hallucination sous le point de vue de Vintensité. — Une môme perception subjective ne jouit pas toujours d'un égal degré de force. Tantôt ce phéno-

(1) Ompt. cit., tom. 2, chap. 1.

(2) Grégoire de Tours, Fiidpalr.j cap, 16,

mène est clair, évident, complètement saisissable, tantôt il est vague, obscur, moins appréciable à la conscience du malade. Les théologiens n'avaient point négligé d'établir cette distinction. Ils appellent apparition la fausse perception dont l'objet est vaguement connu, et vision celle où cet objet se manifeste avec une entière évidence (1).

La plupart des images fantastiques paraissent à la vue d'une netteté parfaite, et affectent Tesprit avec autant de vivacité que si les corps étaient réels : tel étaitle cas du vieillard cité par Bonnet, cas sur lequel nous reviendrons plus tard. D'autres fois, les spectres sont inférieurs aux formes véritables sous le rapport des lignes et de la couleur. Un halluciné, dont parle Paterson (2), apercevait confusément les traits d'un fantôme. On eût dit qu'une gaze était interposée entre les yeux de l'un et la figure de l'autre. Les visions de Nicolaï, les gens à cheval^ les chiens et les oiseaux n'avaient rien de particulier dans leurs regards, leurs tailles et leurs habillements; seulement ils paraissaient un peu plus pâles que dans Tétat naturel (5).

Des degrés analogues se trouvent daus les hallucinations de l'ouïe. Les démons qui parlaient si souvent à Jérôme Savonarole, qui se plaignaient de son zèle religieux ainsi que de ses trop longues prosternations, lui adressaient ces reproches en poussant de grands cris (4). Le plus ordinairement, chez les aliénés, les paroles fantastiques sont proférées à voix basse. Chez Tex- sous-préfet dont il a été question,

(1) Le cardinal Bona, Du discernement des esprits traduct. franc. Paris 1675, chap. 6, p. 103.

(2) Mémoire sur plus, cas d'hallucinat.^ trad. par M. Brierre de Boismont {Annal, médic. psychol. mars 1844, p. 172).

(3) M. Brierre de Boismont, ouvr. cit. , p. 38.

(4) Pic de la Mirandole, owpt, cit,, tom, 2, p. 51-52.

ces paroles étaient si faibles, que, dans le but de mieux les entendre, il appliquait son oreille aux parois des murailles et au trou des serrures.

Durée des hallucinations, — Elle peut varier, sans aucune espèce d'interruption, depuis l'intervalle de quelques minutes jusqu'à celui de plusieurs heures.

« Un jour, dit Berbiguier, mon secrétaire était ouvert ; il y avait au»dessus quelque argent, sans que je pusse savoir quelle en était la somme. Une flamme brillante s'y arrêta un instant et disparut dans un instant. Quelques jours après, cette même flamme tomba à mes pieds, et y resta pendant deux minutes (1)

. . . J'éteins la lumière, dit ailleurs ce même aliéné, et me couche sur mon côté gauche. Un quart-d'heure après, j'éprouve un malaise au côté sur lequel je me reposais. Je me retourne pour me placer du côté droit -, et, en faisant ce mouvement, j'aperçois dans mon alcôve une clarté blanchâtre qui me fit craindre que le feu n^eût pris chez moi. Je fixai ce spectacle nouveau pour mes yeux. Rien de plus beau ne les avait jamais frappés. Un nombre indéfini d'étoiles, au milieu desquelles était une bobèche plate d'où sortait une lumière éclatante, produisit en moi un enthousiasme difficile à décrire. Un trône, resplendissant de diamants, de rubis et d'autres pierres précieuses, était dans l'enfoncement où les étoiles semblaient être attachées. Jésus-Christ en occupait le milieu. Son attitude annonçait le rédempteur des hommes. Pendant trois grandes heures, je le contemplai en me livrant aux réflexions les plus douces et les plus suaves (2). »

(1) Oui^r. cit., lom. 2^ chap, 1,

(2) Ibid.^ tom. 2; chap 2.

Les hallucinations visuelles de Nicolaï ne disparurent conriplétement qu'au bout de neuf heures (1).

§ I, — Un autre ordre de faits, dont se compose ce qu'on a appelé le délire sensorial, ce sont les illusions, c'est-à-dire les perceptions vicieuses d'objets non plus fantastiques, mais réels, extérieurs, ambiants.

Ici Terreur roule sur un rapport de qualité, et non pas d'existence ; l'esprit ne se trompe point à l'égard de la réalité d'un corps, mais seulement à propos de sa nature. C'est un phénomène objectif qui sert de trame au leurre, et non pas un phénomène tout subjectif, comme dans l'hallucination.

Nous nous bornons ici à signaler ce second ordre de phénomènes, tout aussi vaste et tout aussi curieux que le premier. Plus tard, nous aborderons sonanalyse, nous nous livrerons à tous les développements et à tous les détails qu'elle comporte.

Mais avant d'aller plus loin dans la question du délire perceptif, il est bon de rappeler en quelques mots son histoire. ,

§ II. — Dans l'antiquité, Aristote (2) , Zenon (3) , Chrysippe (4) connaissent en partie la perception fausse et cherchent à la différencier de la perception vraie.

Suivant ce dernier philosophe, dans l'hallucination, la clarté intuitive est moins grande, la sensation moins vive, la persuasion moins pleine que dans la perception vraie (5).

Mais ce prétendu caractère distinctif est loin d'être ad-

(l) Paterson, mém. oit,, p. 176. (2; Métaphys.,\\w. 5, ch. 29.

(3) Sextus l'empirique, adv, Math.^ liv. 7, § 227 à 253.

(4) Plutarque, de Placit. phil.^ I, 12.

(5) Cicéron^ Jcad, quœst. 11 ^ 14, 16, 27.

missible, car Tobservation démontre que certaines formes fantastiques produisent, chez quelques individus, une émotion plus intense, déterminent une évidence et une conviction plus profondes que celles qui résultent de la perception d'un objet réel.

Le canon Hippocratique mentionne peu de choses à cet égard. Celse parle seulement des hallucinations de la vue (1). Arétée y ajoute celles deTodorat et de l'ouïe : « Quelques- « uns ( des fous), dit-il, ont des erreurs des sens -, un bour- « donnement continuel frappe leurs oreilles; ils croient en-

« tendre un concert de flûtes Des images bleuâtres

« ou noires, si le malade tend à la mélancolie , rouges au « contraire et de couleur pourpre, si elle tend à la fureur, » semblent se présenter à la vue des malades, Quelques- « uns voient comme une lumière vive, semblable à un « éclair (2) ». Cet auteur dit aussi que les accès d'épilepsie sont précédés de lueurs irisées, de bourdonnements d'oreilles, d'odeurs fétides (3).

Galien comprend sous le nom de fantômes , Ei5coXa , toutes les erreurs de la vue. Cependant il distingue les images fixes des images mobiles. Les premières se manifestent dans la Cataracte et les taches de la cornée , les secondes dépendent de certaines vapeurs mêlées à l'humeur aqueuse, vapeurs qui proviennent , soit des matières pituiteuses et atrabilaires du cerveau , comme chez les frénétiques ; soit des veines et des artères de tout l'organisme , ainsi que cela arrive dans la fièvre et l'hémorrhagie nasale ; soit de l'estomac , de l'utérus , du poumon , etc. (4).

(1) De medicind, lib. 3, cap. 18.

(2) De caus. et sign. morb. dhiturn. lib. 1, cap. 6 et 7.

(3) Ibid., lib. 6.

(4j De sj'jnpt. caus., lih. % cap. 2. — Z>e loc, affect* lib., 4> cap. 2. — Jph,, lib. 1, aph, 23,]

GENERALITES. 27

Ainsi , comme on voit , les médecins de l'antiquité ne signalent que trois sortes d'hallucinations , celles de la vue , de Touïe et de Todorat ; et ils n'en observent ni tous les degrés ni toutes les conditions d'existence.

Ce phénomène a beaucoup occupé les théologiens. Saint Augustin lui donne le nom de vision ou apparition corporelle (1). Saint Bonaventure a grand soin de le distinguer des visions de l'homme endormi (2).

Du reste , les écrivains ecclésiastiques étaient loin de le regarder toujours comme Teffet d'une cause surnaturelle (3). Ils étaient loin surtout de le considérer constamment comme une faveur dont l'esprit de l'homme dût se prévaloir et se glorifier (4).

(1) De gènes, ad liiteram, 11b. 12, c. 25.

(2) Quaedam visiones propriè possunt dici corporales, quai vigilauti corporaliter ostenduntur; ut Moyses vidit dominum in rubo ardenti, et saepe Patres angelos visibiliter susceperunt {De profect. Religiosor. lib. 2, cap. 75).

(3) In quibusdam etiam soient ejusmodi visiones esse prœludia insaniae ; quia cerebro confuso et funiis ipsum obnubilantibus, etiam visus oculorum confunditur, ut pulet sibi apparere aliquid veraciter quod phantasticum est et falsum (Franciscus David de Augustâ Formula novitiorum).

(4) Saint Bonaventure dit positivement que certaines personnes qui se figurent apercevoir Jésus-Christ ou la Vierge, et qui prétendent recevoir des consolations de leur bouche, sont en butte à des erreurs dont la publicité est à elle seule un blasphème ( De profecturelig.j lib. 7, c. 8).^ L'illustre chancelier Gerson a compose' tout un ouvrage dans ce même esprit. L'Eglise, d'ailleurs , comme nous l'apprend le cardinal Lambertinl , accorde très peu d'autorité à toutes les visions particulières. Elle en tolère quelques-unes, mais en masse elle les repousse. Dans les actes de canonisation elle n'y a nullement égard, à moins que de

A partir du xvr siècle, le délire perceptif sort peu à peu du champ de la théologie pour rentrer dans le domaine de la médecine. Mais , quand il s'agit de constater l'ère du progrès véritable et fécond dans son étude , il faut en venir à notre époque. En effet, jusqu'à Esquirol , celte étude se trouvait singulièrement négligée. C'est à ce psychiatre qu'elle doit l'avantage d'avoir été mise en relief et appréciée à sa juste valeur. Néanmoins , quoique nettement formulé , le problème est loin d'être résolu d'une façon complète. Il reste encore à éclaircir une foule de détails et à fixer plusieurs points d'une extrême importance.

sublimes vertus les accompagnent. Enfin, lors même que les visions sont approuvées parle Sainl-Siége, elles ne constituent pas un objet de foi générale. On peut avoir sur leurs causes une opinion quelconque , voire la moins favorable à toute essence miraculeuse, sans sortir pour cela des limites de l'orthodoxie ( T)e canonis. S. S, lib^ 3, c, 52) .

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